“Oui au cannabis médical...mais contrôlé et non fumé”

Publié par olivier-seronet le 09.04.2010
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cannabis thérapeutique
Barbara Broers est médecin au service de Premiers recours des Hôpitaux universitaires de Genève. Elle travaille dans le domaine du VIH, des hépatites et des dépendances. Dans son travail, elle rencontre de nombreux patients qui utilisent le cannabis pour des raisons médicales. Elle partage son expérience avec les lecteurs de Remaides.

Quel état des lieux faites-vous de l’usage médical du cannabis en Suisse aujourd'hui ?
Il y a en Suisse une pratique officielle et une pratique “grise”.

La pratique officielle, c’est la possibilité de prescrire du THC [un des principes actifs du cannabis] synthétique en demandant une autorisation spéciale à l’Office fédéral de la Santé publique (OFSP). L’OFSP reconnaît au THC quelques indications surtout pour des problèmes neurologiques, des spasmes liés à des scléroses en plaques ou d’autres maladies neurologiques, les nausées ou vomissements liés à des traitements par chimiothérapie ou des traitements anti-VIH. L’accès est assez restreint, la procédure est très contrôlée, le médicament est assez cher et en général pas remboursé par les caisses maladies. Tout médecin peut faire cette demande à l’OFSP, en la motivant. Le médecin doit donner son avis, dire qui va suivre le patient, qui va payer, etc. C’est un accès dérogatoire pour des patients qui ont essayé tout autre traitement conventionnel sans succès et chez qui le cannabis a un réel effet positif sur les symptômes. Actuellement, cette prescription concerne peut être cinquante personnes en Suisse. C'est donc très peu. J’espère que le “marché” va s’ouvrir à d’autres formes de cannabis à usage thérapeutique comme des comprimés ou un spray. Bien que la dépénalisation de l'usage du cannabis n'ait pas été votée en 2008, la révision de la loi sur les stupéfiants devrait permettre quelques ouvertures notamment sur l’usage thérapeutique. Les règlements d’application ne sont pas encore rédigés, nous ne savons donc pas encore jusqu’où nous pourrons aller. Il y a enfin la pratique “grise”. Même si un médecin ne peut pas recommander l’usage du cannabis. Officiellement, cela peut se comprendre. Mais si cela permet d'avoir moins d'effets indésirables qu'un traitement conventionnel, il peut néanmoins mettre par écrit qu’il a un patient qui prend du cannabis parce qu’il a découvert que cela le soulage de tel ou tel symptôme, que tout autre traitement n’a pas le même effet, ou qu’il ne l’a pas supporté, ou encore que le cannabis l’aide à supporter ce traitement. Ce n'est évidemment pas un vrai certificat. Il n'a pas de valeur juridique, mais ce type de lettre peut aider dans certaines situations et permettre une certaine tolérance. Toutefois, cela dépend des cantons.

CBD et THC
Le cannabis est une plante qui contient plusieurs centaines de composants parmi lesquels figurent les cannabinoïdes. “A ce jour, environ 75 types de cannabinoïdes ont été identifiés”1. Ces substances se répartissent en une dizaine de grands groupes parmi lesquels figurent le cannabidiol (CBD) et le dronabinol (THC). Ce sont le cannabidiol et le THC qui semblent avoir les plus grandes propriétés pour un usage thérapeutique.
(1) Cannabis en médecine, éditions Indica.com

Est-on convaincu de l’intérêt thérapeutique du cannabis ?
Non, on ne peut pas le dire. La plupart des études sur les effets thérapeutiques du cannabis ont été faites avec du THC synthétique. Le THC seul, ce n’est pas la même chose que le cannabis. On sait maintenant que le cannabis contient au mois soixante cannabinoïdes différents, dont le THC, le cannabidiol (ou CBD) et d'autres. Le CBD enlève une partie des effets négatifs du THC.


Il manque donc d'études avec le “vrai” cannabis qui ne donneraient sûrement pas les mêmes résultats que les études avec une substance isolée. Un autre problème, c'est que nous avons essentiellement des études de cas et peu de grandes études comparatives [avec un groupe prenant du cannabis et un autre pas]. Nous sommes donc encore à un stade précoce dans la connaissance de la substance et la recherche n’est pas facilitée par le caractère illicite du cannabis. En plus, les récepteurs des cannabinoïdes chez l'homme ont été découverts récemment, une vingtaine d'années environ. La “mécanique” se découvre donc petit à petit. Concernant le cannabis en plante, il faut trouver la meilleure forme d'utilisation. L'usage qui donne une effet rapide et plus ou moins “dosable”, c’est souvent en fumée.
En tant que médecin, je ne peux pas promouvoir cette forme de consommation. Il reste donc à trouver une forme qui sera la moins toxique possible. La prise orale n’est pas toujours efficace et dépend de ce que la personne a mangé avant. En tisane, l’extraction des substances actives est difficile car il faut des graisses pour les faire sortir, il faut alors faire une tisane avec du beurre. Se pose également la question du dosage. Une alternative intéressante est le spray, mais son développement est récent et le produit n'est pas encore disponible en Suisse. L’absorption se fait par la muqueuse, ce qui n’est probablement pas toxique et on peut le doser. De grandes études sont en cours sur ce type de produit, mais en cancérologie, surtout aux Etats Unis. Il est important de savoir que beaucoup de gens ne tolèrent pas ou tolèrent mal le cannabis. Surtout les personnes âgées qui peuvent présenter des troubles de la concentration, des modifications de la perception (choses, temps) jusqu’à des hallucinations. Il serait donc très difficile de prescrire le cannabis en premier traitement. Les patients que je vois ont découvert par eux-mêmes les bénéfices pour eux de l'usage de cannabis en traitement et eux n’ont pas ces effets indésirables graves.

Sur le plan médical, que peut-on attendre du cannabis dans l’avenir ?
Des recherches sont conduites, entre autres, dans le cadre des maladies neurologiques ou en oncologie [cancérologie]. Il y a, en revanche, peu de recherches dans le cadre du VIH à l’exception d’études étrangères notamment sur la perte d’appétit. Aux Pays-Bas, l’Etat a développé trois sortes de cannabis avec trois taux différents de THC et de CBD, notamment un avec un taux de THC faible et un taux de CBD élevé. Ces trois produits ont des indications médicales différentes. Il se pourrait même qu'on puisse soigner des maladies psychiatriques comme la schizophrénie avec le cannabis. Des études ont montré que le CBD pur avait un effet contre les psychoses. Il y a aussi l'avance dans la recherche fondamentale, sur la compréhension du rôle des “encocannabinoïdes”, les cannabinoïdes que notre corps fabrique lui-même et des différents récepteurs des cannabinoïdes dans le corps humain. Dans certaines maladies, ces substances ou les récepteurs font défaut, mais est-ce une cause ou une conséquence de la maladie ? Dernière évolution que je vois : aujourd’hui le cannabis est principalement utilisé pour soulager les symptômes et non comme traitement curatif. Mais il y a des études dans le domaine du cancer et de la sclérose en plaque qui suggèrent que le cannabis pourrait avoir un effet thérapeutique curatif.

Alors le cannabis, drogue ou pas drogue ?
On peut probablement faire une analogie avec les opiacés. La morphine peut être considérée comme un médicament précieux pour beaucoup de patients, mais elle peut devenir une drogue pour d'autres. Pour le cannabis, c'est la même chose. La différence entre les deux n'est toutefois pas toujours facile à faire. Chez certaines personnes, c'est peut- être les deux choses à la fois et comme médecin, il n'est pas toujours aisé de conseiller au mieux le patient. Quelqu'un qui souffre de douleurs chroniques, qui ne supporte pas la morphine pour cause de nausées et qui prend une tisane de cannabis le soir, peut-on vraiment déconseiller cela ? Quelqu’un qui fait des attaques de panique et qui est déprimé et qui dit avoir “besoin” de cannabis, j’aurais tendance à lui déconseiller. Si on veut avoir un cannabis “médicament”, il est important d’avoir accès à un produit de qualité stable, contrôlé et utilisable pour certaines indications. Pour ceux qui préfèrent avoir leur propre cannabis, alors il faut leur permette de l’utiliser sous d’autres formes : spray, teinture, beurre, tisane, etc. Donc, oui à l’accès au cannabis médical, mais contrôlé et non fumé.

ILlustration : Yul Studio