AERLI : "La recherche communautaire est un outil pour faire avancer la santé publique"

Publié par Mathieu Brancourt le 26.07.2014
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Interviewaerlidrogues

La recherche expérimentale AERLI a mis une lumière l’intérêt d’une approche communautaire de réduction des risques chez les usagers de drogues injectables. Jean-Marie Le Gall, responsable de la mission Recherche et Innovation à AIDES, souhaite donc voir les enseignements d’AERLI entendus par les autorités de santé, pour une nouvelle politique en matière de prévention du VHC.

Comment cette recherche expérimentale de l'accompagnement à l'injection est-elle née ? Quel rôle ont joué les acteurs associatifs et la mobilisation communautaire dans la concrétisation de cette recherche ?

Jean-Marie Le Gall : Le point de départ de cette recherche, pour AIDES et pour MDM, c'est un constat et une pratique construits avec les personnes consommatrices de drogues par injection. Malgré la mise à disposition de matériel d'injection à usage unique, nous avons vu le virus de l'hépatite C continuer à se transmettre. De plus, l'observation des pratiques nous a montré que les techniques d'injection utilisées étaient en grande partie responsables de ces transmissions. Elles étaient aussi responsables de l'état catastrophique des veines des personnes et d'autres complications infectieuses. Partant de cela, nous avons voulu savoir si ce que nous faisions avec les usagers de drogues pour améliorer leurs pratiques et pour diminuer les risques était efficace. Pour nous cela semblait évident, mais il nous fallait des preuves pour le démontrer aux autorités sanitaires. D'où l'idée de passer par la recherche pour en faire la démonstration. Il nous a fallu ensuite trouver l'équipe de chercheurs qui voulait bien mener cette recherche qui était une première, en France et dans le monde. C'est l'INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) de Marseille avec le soutien sans faille de l'ANRS (Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales) qui a bien voulu relever ce défi.

A terme, quels plaidoyers devront mener les associations pour que les enseignements d'AERLI soient retenus, valorisés et mis en œuvre ?

Avec l'AERLI, nous avons à notre disposition un nouvel outil de réduction des risques qui vient s'ajouter à ceux déjà disponibles. Cet outil a été formalisé et évalué grâce à la recherche, il est immédiatement transférable, via une formation, aux intervenants qui souhaitent s'en équiper. Ce qui manque encore, c'est sa reconnaissance officielle par les pouvoirs publics. Nous souhaitons qu'il soit inscrit par la loi comme une des missions de base dans les CAARUD. Comment imaginer qu'on continue à distribuer des seringues sans maintenant apprendre aux personnes à bien sans servir ? Des contacts sont déjà en cours avec le cabinet de la ministre de la Santé Marisol Touraine et avec la MILDT (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et la toxicomanie) pour cette prochaine étape.

Entre le lancement du projet AERLI et la fin de cette expérimentation, qu’est-ce qui vous a le plus surpris, le plus marqué concernant cette recherche ?

La première chose surprenante, c'est qu'au milieu du tintamarre politique et médiatique sur les salles d'injection à moindre risque à Paris, nous avons été soutenus pour faire notre travail de recherche. La Direction générale de la santé (DGS), les Agences régionales de santé (ARS) étaient prévenues mais n'ont pas entravé la recherche. C'est sans doute le côté pragmatique et finalement assez évident en termes de santé qui a prévalu. De la même manière, même si nous sommes restés relativement discrets, les médias, et l'opinion publique indirectement, ont eu un regard bienveillant et ont cherché à comprendre le sens de notre démarche plutôt que d'en faire un enjeu de sécurité publique. Sur le terrain, nous avons entendu une certaine surprise et aussi un grand soulagement de la part des personnes qui fréquentent les CAARUD. Enfin on parlait de ce qui se chuchotait, enfin on n'était plus obligé de sortir sur le parking ou de se cacher dans les toilettes pour faire son injection. Mais aussi cette recherche est devenue celle des personnes qui consomment par injection, c'est elles qui ont eu le courage de venir au CAARUD avec leur produit, de montrer l'état de leurs bras ou de leurs jambes et de partager comment parfois cela pouvait être difficile ou compliqué. Sans cette volonté, nous n'aurions rien pu faire. Enfin, il faut dire un mot des intervenants des CAARUD de Médecins du monde et AIDES. Ils et elles, dans un quotidien compliqué au plus près des usagers de drogues, ont fait l'effort de se former à la recherche, d'appliquer un "protocole", un gros mot pour certains, mais aussi d'amener dans cette recherche tous leurs savoirs et parfois leurs expériences de consommateurs ou ex-consommateurs. Ils ont montré, qu’une fois de plus, la recherche communautaire est sans doute, sur des sujets délicats comme celui-ci, le seul outil pour faire avancer la santé publique.