Aliou Sylla : "Financer la lutte contre le sida n’est pas une dépense, mais un investissement !"

Publié par jfl-seronet le 28.11.2013
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Président de l’association malienne de lutte contre le sida ARCAD SIDA, Aliou Sylla qui est également vice-président de Coalition PLUS était à la manifestation devant le Palais Brongniart à Paris, le 28 novembre. Médecin, militant de longue date de la lutte contre le VIH/sida, Aliou Sylla est intervenu pour évoquer la situation des pays du Sud, les enjeux du refinancement du Fonds mondial de lutte contre le sida et parler de la situation si particulière de son pays : le Mali.

Les premiers propos d’Aliou Sylla sont d’abord réconfortants, ils évoquent une amélioration en termes d’accès aux traitements, des nouvelles infections qui baissent de 33 % et 52 %, de nouveaux cas de VIH évités chez des enfants grâce à des efforts accrus pour limiter la transmission de la mère à l’enfant. Le militant donne un autre chiffre qui semble bon : 9 millions de personnes qui ont accès aux traitements !" Cela veut dire que quelque part en Afrique, nous avons des points positifs au niveau de la lutte contre le sida", explique-t-il. Mais l’enthousiasme cède vite la place à une crainte réelle, liée au contexte actuel et ce qui pourrait, si rien n’est fait, advenir demain. "Aujourd’hui, il y a 35 millions de personnes qui sont concernées par le VIH, dont 70 % vivent en Afrique subsaharienne", rappelle Aliou Sylla. "Les 9 millions de personnes qui ont accès à un traitement représentent 62 % des personnes qui étaient éligibles à un traitement, selon les anciennes recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), mais cela change avec les nouvelles recommandations de 2013 de l’OMS dont les critères ont été relevés (de 350 à 500 CD4) dans l’intérêt des personnes. Cette fois, ce même chiffre de 9 millions ne représente plus que 34 % des personnes qui sont éligibles à un traitement". "Le calcul est vite fait", explique-t-il à Seronet. "Reste 66 %. Autrement dit, 66 % des personnes en Afrique qui devraient bénéficier d’un traitement n’y ont pas accès".

Des chiffres inadmissibles

"Et si on prend le cas des groupes les plus vulnérables, nous assistons aujourd’hui à une émergence du VIH chez les adolescents. J’ajoute qu’environ 1 250 000 d’enfants n’ont pas accès aux traitements. C’est évidemment inadmissible. Et que penser du fait, qu’aujourd’hui encore, en 2013, des enfants naissent séropositifs, que ces enfants n’ont pas accès aux traitements. Il y a eu 260 000 nouvelles infections".

D’autres chiffres aussi font peur. "En prenant la population générale en Afrique, on constate que la prévalence du VIH est, selon le pays, plus élevée de 13 à 20 % chez les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes. Si je prends le cas de mon pays… Au Mali, la prévalence est à 17 % chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Elle est de 24,5 % chez les travailleuses du sexe. Cette prévalence dans la population générale s’élève à 1,3 %. Et cela alors qu’on ne peut pas, du fait d’une insuffisance de données, donner des chiffres concernant les personnes usagères de drogues. Et nous déplorons par ailleurs une très mauvaise situation dans les prisons".

Effets de guerre

"Nous avons une épidémie sournoise qui est là et qui nous pose de nombreux problèmes", explique Aliou Sylla. A cela s’ajoute la situation très particulière de ce pays. "Avec la guerre au Mali, la situation se complique davantage encore. Chaque fois qu’il y a la guerre il y a son corollaire : la prostitution sous des formes très clandestines, les soldats qui ne sont pas informés des risques et bien sûr la destruction des structures de prise en charge", explique Aliou Sylla. "L’instabilité provoquée par les conflits a eu pour conséquence une suspension des financements internationaux. Nous en ressentons encore les effets", détaille-t-il. La difficulté est que s’il faut peu de temps pour détruire, reconstruire s’avère bien plus compliqué. "On nous a réclamé la stabilité politique avec les élections présidentielles", indique Aliou Sylla. "Passé cette étape, on nous a parlé de la stabilité avec les élections municipales". De fait, les institutions étrangères demandent des gages, encore et toujours. Et pourtant le pays fait partie de ceux qui investissent de plus en plus pour la santé… 12 % du budget y est consacré. "Nous avons peur aujourd’hui si rien n’est fait que nos acquis s’effondrent. Pourtant, l’accès aux traitements change la vie des gens. Je prendrais l’exemple d’ARCAD SIDA, l’association que je préside. Dans cette structure, les personnes qui étaient bénéficiaires hier sont désormais des personnes pourvoyeuses de soins, qui s’investissent dans les services de santé, accompagnent d’autres personnes… C’est ainsi que nous démontrons que la lutte contre le sida est efficace. Pour nous, c’est la preuve que tout financement dans la lutte contre le sida n’est pas une dépense, mais un investissement !"

Le Sud, premier investisseur dans la lutte contre le sida
L'idée reçue d'un Sud maintenu sous perfusion par les pays du Nord est une vision totalement obsolète. Pendant que les pays riches tergiversent, les pays pauvres se mobilisent. Selon le GFAN (Global Fund Advocates Network), la plus forte augmentation des contributions à la lutte contre le sida ces dernières années vient des pays en voie de développement. En 2011, ces pays ont investi 8,6 milliards de dollars dans leurs programmes nationaux de lutte contre le sida, quand les pays du Nord ne contribuaient qu'à hauteur de 4 milliards au Fonds mondial. Cette implication des pays pauvres doit pousser les pays du Nord à intensifier leur engagement.