Bernard Dutant Sida et Ressourcement : le désert comme expérience

Publié par Joseph Situ le 08.01.2013
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Interviewressourcement

Présidente de l’association Bernard Dutant Sida et Ressourcement, Mathilde Poirson explique, à la faveur de la parution de l’ouvrage "Le désert, source de vie" qu’elle a coordonné (Editions l’Harmattan, voir article sur Seronet), ce qu’est l’association, les activités qu’elle propose dont des séjours de ressourcement atypiques. Interview.

Pour ancienne qu’elle soit l’association Bernard Dutant Sida et Ressourcement n’est pas la plus connue des associations de lutte contre le Sida. Comment la présenteriez-vous aux personnes qui ne la connaissent pas et en quoi se démarque-t-elle des autres ?

Mathilde Poirson : L’association Bernard Dutant Sida et Ressourcement fondée en 1992 vient de fêter ses 20 ans à Marseille où se trouve, depuis 1997, notre siège social. A cette occasion, des bénévoles et des adhérents ont préparé un spectacle qui illustrait ce que les personnes vivent au sein de l’association. Nous accordons beaucoup d’importance à la créativité et au faire ensemble. Ressourcement veut dire "rejaillir". Lors de l’épreuve de la maladie, il y a des hauts et des bas et il faut parfois repartir du bon pied, prendre du recul, retrouver "la pêche", reprendre confiance. Les personnes ont beaucoup de ressources intérieures qui peuvent émerger dans un groupe soutenant, bienveillant et non dans le jugement. Nous utilisons des outils tels le chant, la danse, le théâtre la peinture, etc. Ils sont choisis non pour eux-mêmes, mais pour les stimulations qu’ils suscitent. Mais ce qui fait notre particularité, ce sont les marches que nous proposons depuis 1995. Avec l’arrivée des trithérapies, l’énergie revenait dans les corps et nous avons eu l’idée de marcher ensemble. Des marches dans notre région en Provence, mais chaque année une  marche de quatre jours sur le chemin de Compostelle est proposée et tous les trois ans une marche dans un désert. Des temps de partage rythment les activités, nous proposons aussi lors des marches des temps de silence et beaucoup de personnes viennent pour ces deux aspects. Autre particularité, si la majorité des participants sont séropositifs nous accueillons aussi les proches, des soignants, des travailleurs sociaux, des bénévoles d’autres associations. Les personnes apprécient de ne pas être dans un "ghetto" et comme il est dit : "A un moment, on ne sait plus qui est séropositif ou pas et c’est bien ainsi, chacun est là comme personne". Nous fonctionnons exclusivement avec des bénévoles, l’accompagnement est laïc, non confessionnel.  Financièrement nous avons une subvention de la ville de Marseille et nous recevons des dons. Nous accordons des aides financières aux personnes qui en font la demande de façon à ce que l’argent ne soit pas un obstacle à la participation à un temps de ressourcement. Le ressourcement est souvent le parent pauvre de l’accompagnement et le concept ne s’est pas imposé facilement. Pourtant des personnes vivent parfois de telles situations que c’est par là qu’il faudrait commencer. 


Outre votre action militante comme présidente vous êtes médecin. D’après votre expérience en quoi le ressourcement participe-t-il de la prise en charge des personnes séropositives et qu’apporte-t-il aux personnes vivant avec le VIH ?

Mathilde Poirson : Pour être le meilleur médecin possible il faut faire de bons diagnostics, proposer au bon moment le meilleur traitement mais, et mon expérience clinique m’a instruite, il faut aussi écouter, s’intéresser à la vie sous bien des aspects des personnes qui nous font confiance. Une personne qui vit l’épreuve de la maladie, a fortiori, sévère, doit pouvoir respirer, avoir de l’espace, se poser. Il faut faire attention aux injonctions intempestives, aux conseils parfois inappropriés. Le ressourcement, c’est se donner de l’espace, de la respiration, pouvoir poser les valises. Un adhérent me disait récemment : "Je me suis échappé de l’enfermement dans lequel j’étais avec la maladie, m’autorisant peu de choses notamment avoir une vie affective". Utiliser des choses simples comme la marche, moyen pas cher, facile, à portée de pieds, et marcher cela fait avancer dans sa tête. Dans ces temps de ressourcement, il y a des prises de conscience, des passages effectués, une grosse colère déposée par exemple.  Les activités commencent toujours par un repas pris en commun. Les nouveaux se découvrent, ils échangent avec les anciens. Ils apprennent à se connaître et à se reconnaître eux-mêmes. Chacun est présent, prêt à vivre le temps proposé avec ses craintes, ses attentes. Chacun est invité à être là en tant que personne toutes différentes et semblables en humanité ce que nous avons tendance à oublier, probablement le pire des oublis ! Quand aux proches, aux soignants, ils doivent aussi s’autoriser à se ressourcer et cela fait du bien à tout le monde. Pour ma part  je travaille avec des usagers de drogues qui ont des poly-pathologies, une co-infection VIH et VHC et souvent en précarité sociale.

Comment est venue l’idée d’organiser ces marches dans le désert et quels étaient vos objectifs ?

Mathilde Poirson : Marie de Hennezel, notre première présidente, avait l’expérience du désert. En 1995, l’association organise un séjour dans le désert marocain, mais en camp fixe : une idée osée. Ce n’est qu’en 1997 que la marche est proposée. Nous avions remarqué qu’en marchant  il se passe beaucoup de choses. Avancer avec et malgré l’épreuve de la maladie : tout un symbole. En 1995, d’emblée, l’initiative a du succès, les participants sont nombreux. A cette époque, la mortalité est effrayante ; il y a beaucoup de souffrances, d’effondrements mais aussi tout le monde se débat, cherche du sens. Les corps sont faibles des précautions sont prises au niveau de l’encadrement. Dans notre livre de témoignages "Le désert source de vie" (voir article sur Seronet) Philippe témoigne de ce qu’il vécu, l’expérience 16 ans après reste vive. En confiant son témoignage il m’a dit : "C’était comme si c’était hier".  Cette expérience  a été un vrai tournant pour lui, il n’est jamais toutefois retourné dans le désert. Nous avons poursuivi sous forme de marche tous les 3 ans l’expérience du désert  en allant en Tunisie, puis en Egypte à quatre reprises. Le désert est un lieu propice au ressourcement. Il faut bien sûr surmonter l’angoisse de partir dans un tel lieu et qui plus est avec un traitement. Dans le désert, il faut aller à l’essentiel, se surpasser, trouver d’autres repères. On y est souvent plus attentif à soi, aux autres, à de multiples détails, les pensées sont différentes. L’expérience est au fond intime et le groupe soutient. Après un tel voyage, au retour, les personnes nous disent  bien sûr que leur vie n’est pas changée, mais les événements sont vécus différemment. Les personnes sont plus apaisées. Dans les instants de cafard, il est possible de s’appuyer sur ces moments. Une photo, un souvenir et c’est notre juste humanité qui nous est rendue.

Depuis 1995 année du premier séjour, qu’est ce qui a évolué et notamment quelles ont été les évolutions des personnes fréquentant l’association et participant aux séjours ?

Mathilde Poirson : Nous avons acquis de l’expérience au niveau de l’organisation qui est très précise et le cadre de l’accompagnement est rigoureux, ce qui nous donne, au fond, une grande liberté. Notre objectif est que cela coule et soit fluide. Des personnes vivent des passages difficiles lors des marches. Il s’agit d’être là. Il y a les temps de partage chaque jour mais une parole, un geste, un regard sont parfois suffisants. Dans les témoignages, des personnes insistent sur cette façon d’entrer en relation, "partager une gourde en toute simplicité me répare profondément". Au Maroc, en 1997, le premier séjour avec une marche, nous sommes partis à 14. En 2010 à 28, tant il y a eu des demandes ! Et il y avait une liste d’attente ! Certaines personnes ne viennent qu’une fois, d’autres plusieurs fois. Plusieurs personnes sont reparties par leurs propres moyens… le virus du désert. J’ai le souvenir d’une adhérente, je la rencontre dans le couloir de l’hôpital, elle vient d’apprendre qu’elle a un cancer de l’utérus… Une nouvelle épreuve. Je reste un moment avec elle et j’évoque sa marche dans le désert, un vrai défi à l’époque, qu’elle s’était lancé et oh combien réussi. Elle a alors relevé la tête, ses yeux brillaient et elle a sourit.

Aujourd’hui l’association publie un recueil de témoignages. Pourquoi le faites-vous et que retirez vous de l’expression des personnes ?

Mathilde Poirson : Nous avons déjà publié en 2006 un recueil au sujet des marches sur Compostelle : "Sur le chemin du cœur, pour un pas de plus" chez L’Harmattan. Tout d’abord, c’est un événement pour les personnes de témoigner. Des personnes qui avaient marché dix ans auparavant ont répondu à notre demande. Certains ont écrit leur texte seul, d’autres lors d’un atelier d’écriture organisé par nos soins, d’autres ont été enregistrées. Je me souviens de Camélia lorsqu’elle a vu son texte définitif, elle l’a lu lentement, elle a pleuré et était très émue : "C’est moi qui dit cela ! ". Son témoignage est superbe. Nous avons voulu faire mémoire. "Sans mémoire comment écrire l’histoire du sida ?" a déclaré Philippe Artières dans le "Journal du sida" en décembre 2011. Comment écrire l’histoire du sida si les personnes ne témoignent pas ? Avec l’épidémie du VIH et tout ce qui a été et est vécu, il y a beaucoup à partager et à transmettre. Les gens sont surpris de la vitalité qui se dégage des textes. Cet ouvrage collectif est une suite à nos marches partagées. Il donne une visibilité à nos activités et ce que nous faisons des deniers publics et des dons, un juste retour.

On a le sentiment que l’expérience proposée avec ces marches est à la fois une expérience personnelle, presque une initiation personnelle, et une expérience collective. Cela serait-il possible ailleurs que dans le désert ?

Mathilde Poirson : C’est une expérience individuelle, mais au sein d’un projet collectif, d’une expérience collective. Ce qui à notre époque est précieux. Un adhérent a bien résumé : "Nous sommes arrivés au Sinaï chacun dans notre bulle, nous en sommes repartis ensemble,  je me croyais seul avec ma maladie je sais maintenant que j’ai des compagnons de route". Un contre exemple d’une traversée du désert en quelque sorte ! Bien sûr qu’il n’y a pas que dans le désert qu’une expérience marquante est possible. Il n’y a pas besoin d’aller si loin et heureusement. Chacun peut se poser la question : "Qu’est ce qui me ressource dans la vie, dans ma vie ? " Le désert est un espace particulier un peu comme la mer et la haute montagne. Les ressentis sont inhabituels et dans le désert contrairement à la représentation commune il n’y a pas rien, il ne se passe pas rien ! Marcher dans le désert est être à fois spectateur et acteur.

Si des personnes souhaitent vous rejoindre, participer à un tel séjour comment doivent-elles faire ?

Mathilde Poirson : Il faut nous contacter, nous rencontrons la personne pour plus d’explications, répondre à ses questions. Cela se passe par téléphone pour les personnes qui sont loin. C’est souvent le bouche à oreille qui fonctionne. Nous avons des personnes d’autres régions qui participent notamment des Parisiens. Vivre une telle expérience tisse des liens malgré l’éloignement. Une condition physique correcte est requise, mais ce n’est pas une performance qui est demandée. Nous sommes bien aidés et encadrés par des personnes habituées au désert et attentif à ce que chacun aille à son rythme. Si besoin il est possible d’être aidé financièrement par l’association pour pouvoir participer à un tel voyage. En complément, je ferai un plaidoyer pour les associations modestes, telle la notre, qui fonctionnent exclusivement sur le bénévolat, notre subvention vient d’être réduite. Ce serait dommage qu’elles disparaissent et que l’offre dans l’accompagnement pour les personnes séropositives soit réduite.


Association Bernard Dutant Sida et Ressourcement. Cité des associations, 93 la Canebière, boîte 61, Marseille 13001. Plus d’infos au 06 81 45 37 17.