Parler de santé et de sexualité hors prisme médical

Publié par Bruno Spire le 23.02.2013
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Sexualitésanté sexuellesemaine des sexualités 2013

X.Y. Sex, la semaine des sexualités est proposée comme une ouverture vers la santé sexuelle, la nouvelle édition a démarré le 8 février à Bordeaux, Agen, Bayonne, Périgueux. Puis, nouveauté, ce sera au tour de Limoges (Haute-Vienne) du 21 au 23 mars 2013 et du Poitou-Charentes (Poitiers, La Rochelle, Niort, Angoulême) du 6 au 14 avril. A l’occasion de cette troisième édition, Bruno Spire, président de AIDES, a prononcé un discours d’ouverture où il aborde un des grands enjeux du moment : l’égalité des droits. Le voici.

Encore une fois, c’est un honneur d’être invité, à participer à l’ouverture de cette seconde édition de XY SEX, et cette année à Bayonne. C’est un réel plaisir d’inaugurer pour la troisième fois cette action qui marque, qui marche et qui prend toujours plus d’ampleur. L’année dernière, dans toute l’Aquitaine, c’est près d’un millier de personnes qui nous avaient rejoints pour parler de sexe, de pratiques, d’épanouissement et de plaisir. C’est ce que j’aime dans cette semaine, dans cet événement et dans AIDES en général. C’est un lieu, un moment entre des personnes qui peuvent parler, échanger de manière libre et sans jugement sur ce qu’ils sont, ce qu’ils font et ce qu’ils aiment… sur la jouissance sans entraves mais aussi sans danger pour soi comme pour son partenaire.

Et XY SEX, c’est ça ! Ce sont des transpédégouines, des hétéros et des fétichistes… Ce sont des vieux et des jeunes, des séropos ou séronegs… Ce sont des curieux et des abstinents qui discutent de leurs soirées avec d’autres qui enchaînent les plans culs et les partouzes… …Ce sont toutes ces personnes qui se rencontrent dans un cadre solidaire et bienveillant pour parler de leurs kiffs, de leurs orgasmes mais aussi de leur corps et de leur santé sexuelle. C’est cette diversité, qui fait toute la richesse de cette semaine. C’est parce que chacun, fort de son vécu, apporte quelque chose, une expérience, des informations, des idées pour faire et jouir sans risques… Et parfois, certains repartent même avec de nouveaux fantasmes. Mon plaisir à moi, j’avoue, et on le retrouve sur cette semaine, c’est de pouvoir parler de santé et de sexualité hors prisme médical, c’est pouvoir en parler pour ce que c’est, ce que ça doit être, la jouissance et l’épanouissement. Les prescriptions médicales ne suffisent pas. Nous ne pouvons pas dire ce qu’il faut faire et ne pas faire. Nous ne devons pas dire que telles pratiques sont plus acceptables que d’autres. Nous ne pouvons pas le faire car ça ne fonctionne pas. Nous agissons tous pour notre plaisir, c’est aussi ce qui nous anime, et souvent, on prend des risques. Lutter contre les épidémies de VIH et hépatites, c’est donc ça, c’est partir des envies, des pratiques et voir comment, à partir de là, proposer aux personnes des stratégies, des solutions pour qu’elles puissent s’éclater sans risques.  

Car enfin, ce n’est pas en jugeant, en condamnant à la clandestinité les pratiques à risque que nous pourrons empêcher des contaminations… bien au contraire… Imaginez-vous que les personnes viendront dans nos associations, dans les CDAG, dans les laboratoires pour se faire dépister, si elles sont jugées ? Non ! Pourront-elles prendre soin de leur santé ou de celles de leurs partenaires si elles ne connaissent pas leur statut sérologique ? Non plus ! Par contre, parler du dépistage, de la santé sexuelle, du traitement comme prévention et bientôt de la Prep, voilà une manière d’impacter l’épidémie, d’éviter des contaminations et parfois, de faire en sorte que les personnes puissent mieux vivre avec le VIH. Trans, fétichistes, homo, travailleurs du sexe, usagers des drogues, séropos… ce n’est pas en réprimant ou en condamnant à la clandestinité et aux non-dits  que nous pourrons progresser. Car enfin, comment échanger, comment s’informer, comment se protéger lorsque nous sommes stigmatisés pour nos envies, pour nos pratiques, pour notre plaisir ?

Nous devons revisiter les besoins de santé de chacun, en fonction des envies et pratiques multiples, différentes, parfois mouvantes. Nous devons créer un environnement juridique et social qui permet d’accéder à la prévention, à la connaissance, aux dépistages, aux traitements. Pour lutter contre le sida, ce n’est pas nos sexualités qu’il faut changer, c’est la société. Car oui, nous refusons les rappels aux normes sexuelles, nous refusons de nous fondre dans des genres et des rôles qui seraient dits acceptables. Je l’avais dit l’année dernière mais je le rappelle cette année.

Je tiens à le dire avec force même, tant les conservatismes se sont libérés ces dernières semaines. 2013 est l’année ou enfin, nous allons aller vers l’égalité des droits, le mariage pour toutes et tous, l’adoption et, je n’ose pas en douter, la PMA. Et pourtant, depuis août 2012, nous assistons à un regain de la parole homophobe. J’ai encore en tête les images de la manifestation de Civitas en novembre dernier et cette banderole : "La France a besoin d'enfants, pas d'homosexuels". Je vois aujourd’hui les débordements à l’Assemblée nationale, par exemple quand Jean-François Copé nous dit à sa tribune qu’ouvrir le mariage pour tous, c’est aussi l’ouvrir aux frères et sœurs ! Je le vois à l’Assemblée encore dans l’ensemble des débats quand ce que nous sommes, nos familles mais aussi nos enfants sont insultés. Je le vois enfin dans la société quand des citoyens français disent que nos couples sont moins importants.

Là, je ne résiste pas à vous citer un communiqué de presse de AIDES datant 1999, de l’époque du PaCS, mais qui reste tellement actuel : "Lors de la marche de l’année dernière organisée par la droite aux cotés des principales familles religieuses, la haine se rependait impunément. Personne n’a réagi. Ni les intellectuels, ni les hommes ou femmes politiques, ni les autorités religieuses… Lourd silence qui confirmait que les homosexuel-les peuvent toujours se faire insulter car l’injure à leur égard demeure légitime…" S’ils n’osent plus dire : "les pédés aux buchers", l’idée reste pourtant la même, nous mettrions en danger "l’identité des enfants", "la différence de sexe", "l’ordre symbolique", le fondement de notre société et le désir lui-même.

Mais oui, nous sommes des invertis militants, oui, nous refusons de nous fondre dans l’ordre moral qu’ils veulent nous imposer. Nous sommes fiers de nos différences, nous sommes fiers de ce que nous sommes, nous sommes fiers de ce que nous apportons à la société. Nous refusons les injonctions de genres qui nous disent comment doivent être les hommes, les femmes et qui ils doivent aimer et épouser. Nous refusons même de distinguer de manière stricte et totalitaire deux genres, surtout quand cette distinction reste trop souvent associée à une hiérarchie inacceptable.

Nous sommes les minorités, nous voulons jouir sans entraves et nous voulons des droits. Nos différences ne nous disqualifient en rien ! Oui, l’égalité s’impose ! C’est un principe républicain, c’est un progrès social, c’est l’aboutissement d’une histoire longue pour l’affirmation de ce que nous sommes. Elle s’impose enfin pour notre santé. Si nous sommes sur le point de réaliser l’égalité dans le droit pour homosexuels, dans les faits, il reste encore beaucoup de chemin à faire. Les discriminations ne seront plus inscrites dans le droit, mais elles ne disparaitront pas pour autant de la société.

Et puis, il reste beaucoup de communautés exposées au VIH ou aux hépatites qui restent soumises à des discriminations légales !  Je pense aux trans, aux migrants, aux travailleuses du sexe ou aux usagers de drogues… Sans toutes ces minorités, nous ne serions pas là aujourd’hui ! Et demain, c’est encore ensemble que nous allons lutter pour faire progresser la société. Nous sommes les minorités mais nous sommes trop nombreux pour nous taire, nous sommes aussi la France et c’est ensemble que nous ferons progresser la loi et la société. Car oui, nos combats nous concerne en premier lieu, ils sont prioritaires pour lutter contre le sida et les hépatites, mais ils font progresser la société dans son ensemble.

Le mariage pour tous est une victoire mais nous ne devons pas nous arrêter là !

Et puis là, nous parlons de la loi, de règlements, de textes administratifs, mais ce ne sont pas les seules sources d’inégalités. Il y a aussi les inégalités sociales de santé. Gays, bi et trans, nous sommes 40 % des nouvelles contaminations tous les ans. Pour certains, selon leurs pratiques, la question n’est pas de savoir si mais quand ils seront contaminés. Ces difficultés d’accès à la santé pour certaines communautés constituent en elles-mêmes une discrimination, et il est plus que temps de lutter contre.

Si nous sommes confrontés à des risques différents du simple fait de ce que nous sommes, de ce que nous faisons et des sources de notre plaisir, le combat pour l’égalité, c’est de faire en sorte que ça ne soit plus le cas. Faire de la prévention généraliste ne fonctionne pas. Hommes, femmes, trans, gouines, hétéros, gays, séropos, séronegs, fétichistes, travailleurs du sexe, slameurs… nos corps sont différents, nos pratiques sont différentes, dès lors, une réponse unique à des besoins différenciés ne saurait fonctionner. Lutter contre les inégalités sociales de santé, c’est donc adapter l’universalisme, c’est faire en sorte que l’égalité soit la finalité. Notre combat, le combat pour l’égalité, c’est faire en sorte que ce que nous sommes ne nous expose pas plus, et donc proposer des réponses différenciées à des besoins de santé différents.

Accepter ces besoins spécifiques, échanger dessus, parler de santé sexuelle en parlant des pratiques et des jouissances, c’est là le cœur et le sens de cette semaine des sexualité et c’est donc avec une très grande fierté que je la déclare ouverte.