"Chaque femme est importante et singulière"

Publié par jfl-seronet le 02.04.2016
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A l’occasion de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, le 8 mars, AIDES a proposé un programme permettant de mettre en avant les vécus et revendications des femmes vivant avec le VIH et/ou les hépatites virales. Un programme dont la vocation était aussi d’aller au devant des femmes pour parler santé. C’est ce qui a été proposé, mardi 8 mars 2016, par AIDES (Paris 12) et la Halte Femmes, un lieu d’accueil de jour dans le 12e arrondissement pour les femmes en situation de très grande exclusion sociale. Seronet y était.

Le passage Raguinot est tristounet, quasi raccord avec la devanture du lieu : un peu sinistre, grise, impersonnelle, opaque et pas très engageante. C’est peut-être voulu. Cette discrétion forcée est un gage de tranquillité pour les occupantes. Seules, celles qui ont réellement besoin de ce lieu et des services qu’il propose poussent la porte. A l’intérieur, rien de tout cela, la grisaille reste dehors. Le décalage est même surprenant. Il y a beaucoup de monde, des affiches en couleurs, quelques plantes, des collages, une mini bibliothèque où s’accumulent des romans de Pearl Buck et de René-Victor Pilhes et même une compilation des sketches de Fernand Raynaud.

Une énorme table délimite la salle à manger, bordée par des chaises en nombre. Des canapés à l’usure avancée agrémentent les recoins. Une première salle, encombrée de fauteuils, chaises et canapés, a presque des allures de dépôt vente. A l’entrée, un large comptoir de métal, un évier, des fours à micro-ondes, un peu de vaisselle, etc. Une porte donne sur un étroit couloir qui dessert des bureaux administratifs ; un peu plus loin, on trouve la buanderie. C’est d’ailleurs inscrit sur la double porte battante. Et l’on entend ronronner le moteur de la machine à laver ou du séchoir. Ça sent la lessive. Dans ce petit dédale de salles surchauffées, les femmes sont nombreuses. Mardi 8 mars, elles ne sont pas loin d’une quarantaine, peut-être cinquante. Certaines discutent ou blaguent entre elles. D’autres se coiffent. Certaines lisent ou regardent devant elles, le regard un peu perdu, alignées le long des murs. D’autres encore sont plongées dans des siestes réparatrices. Les conversations se chevauchent, se coupent. De la musique en sourdine meuble les rares moments de silence. Les entrées et sorties sont continues.
- "Ah, bonjour ma chérie. Comment vas-tu ?"
- "Attends-moi deux minutes, je vois un truc ici et je viens avec toi."

La Halte Femmes est un lieu d’accueil de jour. Ouvert 7 jours sur 7 de 9h à 21h, cet Espace solidarité insertion (ESI) accueille des femmes en très grande exclusion.  Ce sont des femmes qui ont perdu leur logement du fait d’un endettement qu’elles n’ont jamais pu résoudre, faute d’emploi ou de ressources ; des femmes abandonnées par leur compagnon ou mari, ne pouvant pas compter sur de la famille ou des amis ; des femmes âgées pauvres qui vivent de foyer en hébergement d’urgence… ou à la rue ; des femmes sans papiers qui, parfois malgré des années de présence en France, n’ont toujours pas trouvé de solutions administratives. Ici, viennent des femmes qui connaissent des difficultés majeures, submergées par les problèmes. Beaucoup sont à la rue. Il existe, ailleurs, dans Paris, d’autres centres d’accueil, mais ils sont fréquentés par des hommes et cela crée souvent des problèmes aux femmes. Cette structure est unique en son genre. La Halte Femmes fonctionne selon trois axes principaux. Il s’agit de subvenir aux besoins vitaux des femmes en proposant des repas (petit déjeuner et déjeuner), l’accès à une douche et à une laverie. On s’y voit proposé, selon sa situation et ses besoins, un suivi social, médical et administratif avec notamment des entretiens individuels, des examens médicaux, un suivi social avec la Halte sociale. On peut y bénéficier de différents ateliers dont l’objectif est d’initier un "processus de reconstruction personnelle". Si la grisaille reste à la porte, les problèmes non. La Halte Femmes est à la fois un oasis de paix, de repos et de sécurité, un lieu vivant qui offre une certaine sérénité ; un lieu pour trouver des solutions. La porte n’est fermée à personne. Toutes les femmes y sont les bienvenues, pour une heure, la journée, une fréquentation plus assidue. Même si l’équipe est d’une grande attention, les conditions d’accueil (les locaux sont manifestement sous dimensionnés et peu fonctionnels vu l’affluence) peuvent conduire sporadiquement à des tensions entre les femmes accueillies, de violentes disputes pour une chaise, un sac d’affaires perdu, un vêtement déplacé, un regard qui n’a pas plu. Bien sûr, tout rentre rapidement dans l’ordre, mais on comprend bien que la tension reste forte… à la hauteur de la rudesse des conditions de vie de ces femmes.

La Halte Femmes est située à une rue de la rue Guillaumot, où se trouvent le locaux de AIDES Paris 12. D’ailleurs, des militants de AIDES y sont déjà intervenus pour y proposer du dépistage. Pour le 8 mars, l’objectif est différent. Il s’agit de proposer aux femmes qui fréquentent la Halte de débattre sur les droits des femmes, de parler de leur situation personnelle, puis, peu à peu, de commencer à aborder les questions de santé. Il est prévu de lancer le débat dans le lieu qu’elles connaissent le mieux : la Halte, puis de se rendre au local de AIDES pour y prendre un café, grignoter un peu et reprendre les échanges.

Vers 15h30, six militantes et militants de AIDES arrivent à la Halte Femmes. La venue a été préparée et annoncée en amont aux femmes. Brochures, présentoirs avec les affiches pour la manifestation "Femmes en action(s)"… de quoi improviser un pseudo stand sur la grande table de la salle à manger. Mais l’idée n’est pas de tenir un stand. C’est de lancer une discussion collective. Bon, il faut reconnaître qu’entre la musique de fond ("On peut baisser la radio ?"), les discussions et les rires, le bling du micro-ondes, les entrées et sorties, les chaises qui frottent le sol, le brouhaha ambiant, la machine à laver qui tourne, le bruit des affaires qu’on range, les portes qu’on ouvre et ferme, les "Il est où mon sac ?", les "Y-a une chaise de libre?", il n’est pas aisé de lancer la discussion.

- "Bonjour à toutes. Aujourd’hui, c’est la Journée des droits des femmes… Nous sommes venus pour parler avec vous des droits des femmes. Nous sommes de AIDES" lance Aurélie, militante de l’association. Une première tentative, puis une seconde, voix un peu plus forte.
- "Bonjour à toutes. Aujourd’hui, c’est la Journée des droits des femmes…"
Un "BONJOUR" choral, sonore et dynamique, tonne en réponse. Cela n’établit pas le silence pour autant, mais permet à une vingtaine de femmes de s’installer autour de la grande table en cercle. Des dessins faits par les femmes sur le thème des droits des femmes ont été décrochés des murs. Colette, militante de AIDES, et Aurélie, les font circuler auprès des participantes. Elles les lisent pour elles-mêmes ou à haute voix. Sur l’un, on peut lire : "Dry ours tears. Enough is enough" ("Essuyons nos larmes ! Assez, c’est assez").
- "C’est moi qui ai écrit ce message. Beaucoup de femmes ne connaissent pas leurs droits… Quand nous ne pouvons pas nous exprimer… nous pleurons. Mon message, c’est pour dire que je ne pleure pas, j’affronte ! Je n’ai toujours pas de papier. Je suis demandeuse d’asile… Si tu ne parles pas, personne ne saura ce que tu ressens à l’intérieur" explique une des femmes attablées. Autour d’elle, d’autres femmes approuvent d’un hochement de tête.  Sur un des dessins qui circule il y a un chemin fait au feutre gris. Il passe du gris au vert, puis finit en jaune pétant. Au bout de cette piste dessinée, une silhouette de femme campée sous l’inscription "Halte Femmes".
- "C’est mon parcours qui est symbolisé ici" lance une participante. "C’est ce qui s’est passé pour moi" achève-t-elle des larmes aux yeux. Les autres la consolent.

Au fil des interventions, se dessinent des parcours, s’affichent des envies, s’expriment des colères. Des participantes, actuellement sans papiers, voudraient commencer à travailler, gagner leur vie, ne plus passer leur temps dans des démarches administratives aussi répétitives qu’infructueuses. Une des participantes, une jeune femme anglophone, raconte longuement d’un débit rapide son parcours. On ne comprend pas tout, si ce n’est cette volonté de raconter encore et encore, de tout dire, de se libérer… Une femme du groupe fait de temps à autre la traduction de ses propos. Il est question des embûches de la vie, des difficultés qu’il y a à être une femme, a fortiori, seule dans un parcours migratoire, loin de ses proches. Dans le fond, la question est de savoir si lorsqu’on est confrontée à une difficulté à un moment de sa vie, l’impact est plus fort qu’on soit une femme ou un homme. Il est aussi question du parcours migratoire qui, souvent, affaiblit.

- "Il nous faudrait du temps pour nous ressourcer un peu… tout cela nous fragilise énormément" explique une participante. "A un moment, tu ne sais plus quoi faire".
- "Il faut continuer, il faut persévérer" lance une des femmes.
- "Oui, mais pour d’autres, c’est trop tout ça. Tu risques de tomber dans la dépression. A un moment, tu n’as plus le choix et tu te demandes, en te rappelant tout ce que tu as quitté, mais qu’est-ce que je fous ici ?"
On parle de soi, des autres, des copines qui sont un soutien temporaire ou durable. "Des amies, des copines, cela m’a permis de voir les choses autrement. Ça m’a permis de réfléchir. J’éprouve un énorme soulagement quand on se retrouve ensemble" explique une femme du groupe.

Le sujet a plané, dans des sous-entendus, des phrases inachevées… Et puis une participante s’est lancée.

- "On te propose cinq euros contre du sexe alors que tu n’as pas mangé de la journée. Qu’est-ce que tu fais ? Ce sont des choses qui font mal et qui restent dans la tête. Je me rappelle qu’une copine et moi, on dormait dehors, devant le centre. Lorsque deux hommes sont venus nous proposer ça.  Je me demandais ce qui se serait passé si on n’avait pas pu joindre le 115 et trouver une solution pour être hébergées, si le 115 n’était pas venu".
Il n’y a pas vraiment eu de crispation dans le groupe à cette évocation, mais on comprend que ce dilemme s’est posé à de nombreuses femmes à la rue…

- "Il ne faut jamais regarder les hommes quand tu es en difficulté" lance une participante.
- "Mais quand tu as froid, faim, que tu es à la rue…"
- "Il faut aller à l’hôpital ma chérie !"
- "Mais quand tu viens d’arriver, que tu ne sais pas tout ça…"
- "Tu te débrouilles. Moi, j’ai bien passé deux ans sans connaître la Halte".

Les discussions se poursuivent. Les femmes évoquent les petites papiers à découper avec leurs coordonnées téléphoniques et les offres de service qu’elles font : du ménage, du repassage, garder les enfants, faire les courses…

- "Moi, je les affiche dans la rue pour trouver du travail. Et qu’est-ce qui se passe ? Des hommes appellent en proposant 300 euros contre une fellation. Ça me traumatise tout ça" explique l’une d’elle.

Une des animatrices de la Halte Femmes revient sur les discussions que les femmes ont eues lors d’un atelier le jour de la Saint-Valentin… Il n’avait été question que d’histoires de violence conjugale.

- "On n’avait parlé que de cela… C’était trop, à tel point qu’au bout d’un moment cela nous a fait rire" rappelle l’animatrice. Ce souvenir fait encore sourire des participantes.

Au fil des prises de parole, on commence peu à peu à parler santé. On parle des tests qu’il faut faire, un peu de la prévention pour éviter le sida. Cela fait maintenant pas loin de deux heures que la discussion est lancée.

- "On vous propose, pour celles qui veulent, de passer un moment au local de AIDES. Nous y avons prévu un goûter et de poursuivre notre discussion. Ce n’est pas loin. Nous allons partir ensemble" explique Aurélie.

En quelques minutes, les chaises sont entassées, les affaires rangées et les vêtements mis. Un groupe d’une trentaine de participants se dirige vers le local de AIDES, à quelque cinquante mètres. Jolis, bien décorés, accueillants et discrets, les locaux de Paris 12 ne sont pas conçus pour une telle affluence. La salle principale est pleine à craquer et le groupe déborde un peu dans les couloirs. Chaises pliantes et fauteuils, toutes les places sont investies. Boissons et gâteaux circulent… et disparaissent. Et puis les échanges reprennent vifs, intéressants… dans la même veine que ceux de la réunion de la Halte Femmes. On y parle de nouveau de prostitution, de situations où il a fallu choisir entre la peste et le choléra. Les participantes évoquent les problèmes qu’elles connaissent avec l’administration.

- "J’ai donné deux fois 50 euros pour des papiers. Je cours tout le temps derrière des papiers, alors que je préférerais passer du temps à trouver du travail" explique l’une d’elles.
- "Mon père est un homme d’église… il ne serait pas content, ni fier de moi que je sois dans cette situation aujourd’hui, que j’ai été contrainte de dormir avec quelqu’un pour avoir un toit ou un peu d’argent pour vivre" confie une autre.

Au fond de la salle, une femme s’est levée pour qu’on la voie bien et qu’on l’entende mieux.
- "Elle est venu nous voir à la Halte Femmes la maire de Paris, Anne Hidalgo. On lui a raconté nos histoires. On lui a donné des lettres. Elle a écouté, elle a pris les lettres. On a eu des promesses de sa part, qu’elle verrait avec la préfecture pour nos dossiers, que nos problèmes seraient réglés. Mais pas du tout, rien n’a été fait. Rien n’a bougé" lâche-t-elle en colère et déçue. Le groupe l’applaudit longuement.
- "Vous à AIDES, vous dîtes que vous rencontrez des députés, aller leur dire, aller leur parler de nos problèmes pour obtenir des papiers, un logement, du travail".
- "On n’est pas des prostituées et on n’a pas envie de le devenir" lâche une des femmes
- "On a beaucoup abandonné en venant ici. C’est le cri de mon cœur, le cri de toutes les femmes".
- "Moi, je n’ai pas bien compris, ce que nous faisons-là !" avance doucement une participante.

On lui explique. A l’accueil du local, une femme entre. Elle reste debout faute de place, un peu décontenancée par l’affluence. Elle écoute quelques minutes les débats, puis referme son manteau, se dirige vers la porte.
- "Vous ne voulez pas rester" demande un militant de AIDES.
- "Il y a trop de monde pour moi, je vais revenir". Elle regarde le militant : "C’est bien ce que vous faîtes", puis sort.

Dans la salle bondée, la discussion se poursuit. Pour beaucoup, ce passage à AIDES était une première, une découverte. Une première pour échanger dans un nouveau lieu, avec de nouvelles personnes, au milieu d’affiches de prévention, de corbeilles de préservatifs et de fémidon. Une découverte, celle d’un cadre où on parle santé, où on pourra se voir proposer un test de dépistage ; un cadre accueillant, très proche de la Halte Femmes qu’elles connaissent si bien ; un cadre aux valeurs très voisines de celles de la Halte Femmes. A la Halte, on pense que "chaque femme est importante et singulière". A AIDES aussi… et pas seulement le 8 mars. Pour l’équipe de militantes et militants, il est là le pari : faire connaître pour mieux convaincre que c’est bien de penser à sa santé, de pouvoir en discuter, de savoir où le faire. La première étape est passée.

La Halte Femmes : 16/18 passage Raguinot - 75012 Paris. Métro Gare de Lyon. Infos au 01 43 44 55 00. Le lieu est ouvert tous les jours.