Covid-19, VIH et droits humains

Publié par jfl-seronet le 15.09.2020
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Mondedroits humains

« L’expérience tirée de la riposte au VIH a montré que les violations des droits humains au cours d’une pandémie nourrissent la défiance, nuisent aux personnes et entravent les ripostes de santé publique ». Cette leçon, les gouvernements ne semblent pas l’avoir retenue dans de nombreux pays, comme en témoigne un nouveau rapport de l’Onusida. Rapport qui pointe aussi les conséquences de la crise sanitaire actuelle sur la lutte contre le sida : elles pourraient être désastreuses.

Cela pourra surprendre, mais durant la crise de la Covid-19, l’Onusida a aussi fait office de chambre de signalement des problèmes, des dysfonctionnements. Au cours des premières étapes de la riposte mondiale à la Covid-19 (période de février et mi-mai 2020) l’institution onusienne a reçu de nombreux témoignages portant sur des interruptions de services liés au VIH et sur des violations préoccupantes des droits humains à l’encontre de populations les plus vulnérables voire marginalisées. Pourtant, « l’expérience tirée de la riposte au VIH a montré que les violations des droits humains au cours d’une pandémie nourrissent la défiance, nuisent aux personnes et entravent les ripostes de santé publique », rappelle l’Onusida dans un communiqué. Cette préoccupation est celle des Nations unies dans leur ensemble. Son Secrétaire général, Antonio Guterres, a demandé à toutes les entités de l’Onu d'apporter leur soutien dans leur domaine aux efforts de l'OMS, dans ce domaine. L'Onusida a fait réaliser un « rapport décrivant l’impact des mesures de santé publique et des restrictions de mouvement consécutives à la Covid-19, sur les droits humains ». Ce document doit également permettre de puiser dans les leçons apprises de la riposte au sida…. Pour mieux faire face aux enjeux de la crise sanitaire actuelle. Les conclusions du rapport « sont révélatrices de tendances que l’on retrouve dans le monde entier ». Elles mettent à jour des « violations considérables des droits humains, des perturbations dans les services de santé et sociaux mettant la vie de personnes en danger, ainsi que des violences, des abus et des discriminations visant les populations clés, marginalisées et pauvres ». Le document onusien n’est pas que le recensement dses problèmes, il vise aussi à aider « les gouvernements à prendre des mesures positives pour répondre aux problèmes liés aux droits humains dans le contexte mouvant de la Covid-19. « L’existence d’un compromis entre les droits humains et la santé publique est un mythe », a commenté Winnie Byanyima, directrice exécutive de l’Onusida. « Les droits humains sont non seulement intrinsèques, mais ils forment le levier par excellence permettant aux gouvernements de mettre un terme à la pandémie. ». Les violations de droits humains constatées dans le rapport sont de divers ordres. Elles se sont par exemple « traduites par l’usage de balles en caoutchouc, de gaz lacrymogène et de fouets par la police pour faire respecter l’éloignement social, ou encore par des arrestations, la détention et des amendes pour non-respect du port du masque. Les personnes qui n’avaient les moyens de payer l’amende ont été gardées plus longtemps en prison que celles pouvant s’en acquitter ».

Le rapport mentionne également « l’arrestation et la détention de médecins qui allaient ou revenaient d’un établissement de santé ». Et certaines situations rapportées sont dramatiques. « Nous avons également reçu des témoignages sur des femmes enceintes mortes de ne pas avoir eu accès aux services de santé à cause de restrictions strictes de déplacement. Certaines d’entre elles ont succombé en allant à pied à l’hôpital. Un témoignage porte sur un chauffeur de mototaxi battu à mort par la police alors qu’il emmenait à l’hôpital pendant le couvre-feu une femme en train d’accoucher », explique le rapport de l’Onusida.

« Ce rapport arrive à un moment difficile », commente Felicita Hikuam, directrice de l’Aids and rights alliance for Southern Africa, dans le communiqué officiel.  « Il semble malheureusement que nous n’avons pas retenu la leçon que le VIH essaie de nous apprendre : les épidémies révèlent et exacerbent les inégalités existantes et touchent le plus durement les populations déjà marginalisées. » La sécurité en période de confinement est une préoccupation majeure, en particulier pour les personnes les plus touchées par le VIH, y compris les femmes et les filles, les enfants et les populations clés, notamment les travailleurs et travailleuses du sexe et la population (…) Dans de nombreux pays, on a signalé une augmentation de 40 à 70 % des violences fondées sur le genre, avec des pics encore plus importants dans certaines villes et régions. Des personnes transgenres ont été victimes de harcèlement et d’arrestations pour être sorties de chez elles le « mauvais jour » là où le sexe des individus jouait un rôle dans les mesures de confinement. Les travailleuses et travailleurs du sexe ont vu leurs revenus reculer et ne sont souvent pas éligibles aux aides financières ».

Dès mai dernier, l’Onusida avait attiré l’attention des gouvernements sur les risques des perturbations de l’accès aux services VIH au cours de la pandémie de Covid-19. « Très tôt, des simulations ont montré qu’une perturbation majeure de l’accès au traitement du VIH pourrait se solder par 500 000 morts supplémentaires liées au sida en Afrique subsaharienne », rappelle l’Onusida. Le nouveau rapport montre que les services de prévention et de traitement du VIH ont été perturbés dans dix des seize pays étudiés. « Des pays signalent dans certaines zones un recul allant jusqu’à 20 % de la collecte des médicaments ». « Il a été signalé à plusieurs reprises que des personnes vivant avec le VIH n’avaient pas assez d’antirétroviraux pour traverser un confinement de plus de 60 jours et que d’autres ont arrêté leur traitement par manque de nourriture », indique le rapport. « Les communautés de personnes vivant avec le VIH et affectées par le virus se trouvent à nouveau confrontées au double fléau de l’injustice et des discriminations ciblées nées de la pandémie de Covid-19 », a souligné Rico Gustav, directeur exécutif de GNP+. « Nous sommes un réseau mondial des personnes vivant avec le VIH et nous demandons une application de la loi reposant sur les droits humains. Elle doit reconnaître que les communautés marginalisées ont besoin de se déplacer librement pour aller chercher des médicaments contre le VIH et d’autres pathologies, mais aussi que la délivrance d’ordonnances pour plusieurs mois d’antirétroviraux contre le VIH est nécessaire », rappelle le militant.

Mais tout n’a pas été négatif. Là où les gouvernements ont coopéré avec la société civile et le secteur privé, les ripostes à la Covid-19 ont été plus positives et inclusives. « Dans certains pays, un transport gratuit a été mis en place pour permettre à la population de recevoir des soins médicaux d’urgence pendant le couvre-feu et dans d’autres, la police a distribué des masques plutôt que des amendes. Certains pays ont fourni un refuge temporaire aux personnes sans abri et de la nourriture aux personnes vivant dans des camps de déplacés-es. D’autres ont déclaré qu’il était interdit de couper l’eau à cause de factures impayées et ont imposé un moratoire sur les expulsions ou investi massivement dans l’aide alimentaire », rappelle le doucement onusien. L’Onusida a également reçu des témoignages de pays allongeant à trois ou six mois la durée des ordonnances d’antirétroviraux ou encore proposant des livraisons de médicaments à domicile ou organisées par les communautés elles-mêmes.

« L’un de nos engagements consiste à défendre les plus vulnérables, même dans la situation difficile héritée de la Covid-19. Nous allons utiliser ce rapport pour réunir les gouvernements, les communautés et les partenaires afin d’établir un dialogue et de trouver un moyen de réformer des lois, des règles et des pratiques néfastes en vue de protéger les droits humains », conclut Winnie Byanyima.