Croi 2019 : un plan d’attaque !

Publié par Mathieu Brancourt et Bruno Spire le 05.03.2019
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ConférencesCroi 2019

Le premier jour compte double ! Pour le lancement de la 26e Conférence américaine sur les rétrovirus et les infections opportunistes (Croi), le nouveau plan magistral de lutte contre le VIH des États-Unis fut l’objet de toutes les attentions. Avant les premières sessions de présentations scientifiques, c’est le programme d’ampleur de Donald Trump qui est sous les microscopes des chercheurs-euses américains-es. Le président américain reste encore dans toutes les mémoires, pour la situation délicate qu’il avait créé il y a deux ans, avec sa politique de refus de visas visant plusieurs pays dans le monde, lors d’une autre conférence mondiale sur le VIH/sida.

Lorsqu’on quitte son hôtel pour se rendre au Washington convention center, haut-lieu de la recherche mondiale sur le VIH, il faut passer devant le Cour d’appel de Seattle. Il y a deux ans, le « Muslim ban », promulgué par Donald Trump, avait plongé le monde de la recherche dans une colère assez rare. De nombreux-ses participants-es furent incapables de se rendre sur le territoire étasunien. Quelques jours avant la Croi, la Cour d’appel de Seattle cassait la décision présidentielle. La capitale de l’État de Washington devenait l’épicentre de la contestation politique contre le nouveau président. Les organisateurs-trices de la Conférence avaient fait une déclaration à l’égard de Trump. Ils-elles ne seraient pas en reste, promettant d’être les vigies de la lutte contre les maladies, mais aussi contre les discriminations faites dans leur pays, jusque-là leader de la lutte mondiale. Deux ans plus tard, le climat de défiance entre la communauté scientifique et l’administration Trump demeure suffocant.

Oui, ils peuvent

Mais c’est une autre décision présidentielle qui fait la une : le plan décennal de lutte et de fin d’épidémie aux États-Unis. L’attente est énorme. D’ailleurs, cette annonce a fait l’objet d’une présentation spéciale ce lundi 4 mars, en cérémonie d’ouverture. C’est un membre éminent de l’Institut national de lutte contre les maladies infectieuses (Niad) au sein des Instituts nationaux de la santé (Nih) qui vient représenter l’action des services de santé américains. Anthony Fauci a été un des architectes de ce plan d’envergure, en co-signant l’éditorial dans le Jama (Journal of medical american association), deux jours après l’annonce officielle de la Maison Blanche, le 7 février dernier. Ce plan, conçu sur dix ans, pour mettre fin à l’épidémie aux États-Unis, « matérialise un travail concret de mise en place de ce qui est possible de faire aux États-Unis, à partir de ce que nous savons », explique Anthony Fauci. Il tient d’emblée à rassurer sur le fait que ce plan ne prend pas la place des actions de recherche (et donc des fonds) déjà en cours, pour un vaccin ou vers la guérison. Ce plan consacre l’existence de tous les outils nécessaires à la fin de l’épidémie aux États-Unis comme objectif, comme lorsque les États-Unis avaient engagé ce combat ailleurs dans le monde, avec le programme Pepfar (1). Anthony Fauci en était déjà un de ses artisans ; programme, dont la tâche, vingt ans après, n’est toujours pas terminée. Une preuve qu’entre le monde de la théorie et la réalité, il y a encore ce pont à construire. « Ce plan a pour ambition de faire se rejoindre le faisable et le futur », explique encore Anthony Fauci. Un « Yes we can ! », en d’autres termes. Alors que les nouvelles contaminations stagnent, le Tasp et la Prep mis en lien avec de nouvelles stratégies vont constituer un programme qui entend stopper l’épidémie au niveau national. Le scepticisme est permis, à la vue des précédentes décisions de Donald Trump. Mais, selon Fauci, il y a dans les instances de santé publique et au secrétariat d’État à  la Santé « les bonnes personnes aux bons endroits pour la réussite, pratique de ce plan théorique ».

Actions et vérité ?

Le plan d’action veut diminuer de 75 % les nouvelles infections en cinq ans, puis de 90 % encore cinq années après, en se focalisant sur les zones les plus touchées. L’épidémie est donc géographiquement concentrée en des lieux (et des groupes) spécifiques. « Nous avons donc la synthèse de tous les travaux et les connaissances que l’on a depuis des années pour agir sur cette carte bien particulière des États-Unis. » Ce sont ces bonnes pratiques qui sont le noyau de l’action à mener. « Je ne sais pas si cela va marcher, si les ressources seront là, mais nous le devons au monde ! », a déclaré, solonnel, Anthony Fauci. D’après lui, le montant des fonds additionnels promis doit être donné par Trump d’ici la fin du mois de mars, entre l’estimation provisoire et le montant effectivement validé. Dans la salle, des inquiétudes sont exprimées sur la sécurité des données utilisées pour le plan, mais aussi la protection des personnes. Car les personnes trans et plus largement les personnes LGBTI sont déjà discriminées dans le pays, via la politique de… Donald Trump. Pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ? Anthony Fauci assure que les instances en place pour appliquer ce plan n’ont « aucune intention » de discriminer des personnes ou des minorités. Mais renvoyant à un édito écrit en 2016, avant l’élection de Trump, ceci pose un enjeu qui dépasse les forces en présence : peu importe le président, plus une excuse n’est possible. Et si l’occasion est là, il faut la saisir.

(1) : Le programme Pepfar (President's emergency plan for aids relief) est le Plan présidentiel américain d’aide d’urgence à la lutte contre le sida dans le monde ; il a été créé en 2003 par le président George W. Bush.

Les États-Unis en chiffres
Cinquante des 3007 comtés américains concentrent 50 % des nouvelles contaminations au VIH aux États-Unis. De quoi rendre l’épidémiologie particulièrement spécifique. Plus d’un million d’Américains-es vivent avec le VIH aujourd’hui, dont 14 % qui ignorent leur séropositivité. Près de 38 000 nouvelles infections sont diagnostiquées chaque année, dont 21 % chez les jeunes de 13 à 24 ans. Ce sont les hommes gays et les Afro-américains qui portent la majorité du fardeau de l’épidémie aujourd’hui. Ces derniers sont 13 % de la population générale, mais représentent 43 % des nouveaux diagnostics VIH. Donc, géographiquement et au niveau populationnel, la situation du VIH aux États-Unis requiert une action spécifique auprès des minorités raciales et sexuelles, afin d’impacter la réalité de la dynamique des transmissions.

 

La Croi : la quoi ?
La Conférence sur les rétrovirus et les maladies opportunistes n’est pas née de la dernière pluie de l‘humide Seattle. Sommet américain de l’avancée des travaux scientifiques et médicaux sur l’épidémie, mais aussi d’autres maladies graves pour la santé publique (virus Zika, hépatites, cancers, etc.), elle tend à devenir moins fondamentale et intégrer des données d’organisation des soins et des stratégies et modalités d’action sur le terrain. Cette année, elle accueille 4 000 participants-es venus-es de 74 pays différents. Au niveau du programme des prochains jours, on annonce des nouvelles données sur l’intérêt du Tasp à grande échelle, des techniques pour améliorer le maintien dans le soin, mais aussi un point sur la réémergence des infections sexuellement transmissibles chez les femmes. La Prep restera très présente, avec des indicateurs sur la facilité à rester observant-e, et surtout, au-delà de l’efficacité, de comprendre les barrières à sa mise en place et à une très large diffusion. Enfin, on attend de nouveaux résultats sur les traitements long acting, le dosage et la sûreté des antirétroviraux chez les femmes enceintes et une nouvelle section, concernant les recherches sur les comorbidités et la qualité de vie. Le programme est copieux.