Croi 2021 : un nouvel espoir !

Publié par Fred Lebreton et Bruno Spire le 12.03.2021
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ConférencesCroi 2021

Mercredi 10 mars 2021, dernier jour de Croi. Que penser de cette édition virtuelle avec 3 465 personnes connectées de 68 pays ? Techniquement, rien à redire, tout était plutôt bien pensé et assez interactif. Sur le fond, une place (trop ?) importante accordée à la Covid-19, mais, et c’est nouveau, un nombre important d’études et de présentations en provenance des pays du sud, ce qui a donné une dimension plus internationale à cette conférence très américaine. Une journée marquée par l'espoir. L’espoir d’un vaccin thérapeutique pour le VIH, l’espoir d’un accès équitable et universel aux vaccins contre le Sars-CoV-2 et enfin l’espoir de se retrouver dans un an, en physique, à Denver, pour la prochaine édition. Allez on y Croi(t) !

L’espoir d’un vaccin thérapeutique

En plénière de clôture, Xu Yu, chercheuse et professeure à Harvard (Boston, États-Unis), a présenté des données intéressantes sur les contrôleurs d’élite. C’est-à-dire les personnes qui contrôlent le VIH pendant de longues périodes sans avoir besoin de traitement. Les contrôleurs d’élite ne représentent que 0,5 % des personnes vivant avec le VIH, mais constituent une sorte de modèle pour imaginer la guérison fonctionnelle. Nous savons que la concentration de VIH dans les réservoirs empêche une guérison. Le cure serait alors l’éradication (élimination des cellules infectées) ou la guérison fonctionnelle (les cellules infectées peuvent persister sans rebond de la charge virale). Comment le virus intégré dans l’ADN persistent-il chez les contrôleurs d’élite ? L’approche est de comparer les lieux d’intégration dans l’ADN entre contrôleurs d’élite et personnes sous traitement antirétroviral contrôlées (charge virale indétectable).

C’est à partir des études sur les contrôleurs d’élite qu’a été conçu un nouveau vaccin thérapeutique (destiné aux personnes déjà infectées par le VIH) a annoncé la Dre Beatriz Mothe, de l'Institut de recherche sur le VIH IrsiCaixa (Badalone, Espagne). Ces études ont identifié les réponses immunitaires des cellules CD4 et CD8 correspondant aux régions spécifiques du VIH qui sont associées au contrôle viral. Le vaccin est conçu pour stimuler des réponses similaires. Dans l’essai Aelix-002 de phase I/Iia, le vaccin a été testé dans deux groupes : un groupe qui avait le vrai vaccin et un autre qui avait un placebo. Après une période sans traitement, la charge virale a rebondi chez tous-tes les participants-es, mais elle n’a pas atteint les niveaux antérieurs au traitement chez la majorité des participants-es. Huit participants-es ont pu arrêter le traitement jusqu'à la 22e semaine. Cinq personnes vaccinées et une personne qui avait pris un placebo ont maintenu une charge virale inférieure à 2 000 copies/ml pendant toute la durée de l'interruption du traitement.

Les résultats de l'essai ont été salués par la professeure Adeeba Kamarulzaman, présidente de la Société internationale de lutte contre le sida (IAS), comme « la première démonstration que chez les personnes séropositives la stimulation des cellules T spécifiques du VIH peut contribuer aux stratégies de guérison » (1). Des résultats à prendre avec prudence car ils posent plusieurs questions, notamment celle de la transmission. Une charge virale inférieure 2 000 copies/ml est certes un niveau bas, mais le seuil international d’indétectabilité est fixé à moins de 200 copies/ml. Toujours est-il que les bonnes nouvelles sont rares en ce moment et ces données constituent un espoir pour les années à venir.

Les femmes enceintes comptent !

La dernière présentation en plénière de cette Croi 2021 était consacrée au traitement VIH chez les femmes enceintes. Shahin Lockman, professeure en immunologie à Harvard (Boston, États-Unis), a expliqué que les femmes enceintes séropositives étaient un groupe essentiel pour la santé publique et représentaient chaque année 1,3 million de suivis. La transmission du VIH mère-enfant est très faible quand les traitements sont initiés tôt et que la charge virale devient indétectable. De plus, le type d’antirétroviraux ne joue pas sur le risque de transmission. Globalement, le nombre de transmissions mère-enfant décline dès qu’on traite les mères. Les trois raisons d’échec sont l’absence de traitement, une infection à VIH pendant la grossesse ou des interruptions de traitements. Il est désormais important de s’intéresser au risque de pathologies chez les nouveaux nés : le faible poids à la naissance est un marqueur de risque de mortalité infantile. Quand il y avait des problèmes de toxicité chez la mère pendant la grossesse, il y avait plus de risque pour les nouveaux-nés.

Mais aujourd’hui, chez les femmes vivant avec le VIH, les causes de morbidité du nouveau-né ne sont pas uniquement dues au VIH, même si celui-ci augmente toujours le risque. La santé de la mère est également importante. Les taux d’ARV peuvent être plus bas pendant le dernier trimestre même si cela suffit souvent à conserver le contrôle virologique. Pour les enfants exposés non infectés, la morbidité reste supérieure à celle de nouveaux-nés de mère séronégative.

Quel sera le suivi des femmes enceintes séropositives ou très exposées au VIH dans un avenir proche ? Plusieurs molécules sont prometteuses notamment les essais en cours sur le cabotégravir et l’islatravir. Par ailleurs, un essai de phase I a montré l’efficacité sur 90 jours d’un anneau vaginal imprégné de dapivirine. Les traitements injectables à longue durée pourraient également être intéressants en fin de grossesse, mais Shahin Lockman a soulevé un gros point de vigilance en fin de présentation : il y a peu de données sur les femmes enceintes séropositives car elles sont toujours exclues de la recherche. Charge donc aux chercheurs-ses d’inclure plus de femmes vivant avec le VIH dans leurs études. « Rien sur nous sans nous », un mantra parfois un peu oublié par le milieu de la recherche.

Pétition pour un vaccin Covid-19 universel

En plénière d’ouverture dimanche 6 mars, deux activistes de la lutte contre le VIH, Gregg Gonsalves (professeur à l’Université de Yale et ancien membre d’Act Up New-York) et Fatima Hassan (avocate, Afrique du Sud) avaient fait un plaidoyer puissant pour un accès universel et équitable aux vaccins du Sars-CoV-2. Suite à cette plénière, les scientifiques et activistes issus-es de la lutte contre le VIH/sida ont lancé un appel mondial à signatures. « Nous appelons tous les leaders globaux à partager le savoir sur les vaccins et étendre la capacité globale à produire ces vaccins. Nous devons faire en sorte que les vaccins contrôlent les épidémies à travers le monde et pas seulement dans un nombre limité de pays à hauts revenus (…). Sans des changements significatifs, 85 pays n’auront pas de couverture vaccinale globale avant 2023 », préviennent les auteurs-rices de cette pétition. Et de rappeler : « Il y a vingt ans, les scientifiques et experts-es de la santé publique ont demandé aux dirigeants-es mondiaux, dans la Déclaration de Durban, de partager les avancées thérapeutiques sur le VIH avec celles et ceux qui en avaient besoin. Des millions de personnes sont décédées à cause de la lenteur de la réponse. Nous ne pouvons pas répéter ce retard (…). L’épidémie de Covid-19 ne sera pas terminée avant qu’elle soit terminée pour tout le monde ».

Espérons que cet appel sera entendu par nos dirigeants-es. Du reste, les ONG et activistes se sont emparés de ce sujet. Ainsi, le 11 mars, les militants-es de Act Up-New York étaient devant le siège de Pfizer : « Nous demandons la protection des personnes pas des profits et nous tenons pour responsable l’industrie pharmaceutique. Il faut briser les brevets et rendre les vaccins accessibles à tous-tes #FreetheVaccine » déclarait l’association sur Twitter.
Comme une impression de déjà-vu…

 

(1) Une partie des informations de ce paragraphe est traduite de l’article publié sur Aidsmap : Therapeutic vaccine shows potential for HIV control off treatment in early study.

 

Traitements VIH 4 jours par semaine
Les dernières données de l’essai ANRS Quatuor ont été présentées. Dans cet essai de phase III, il s’agissait de comparer l’efficacité d’une stratégie d’allègement thérapeutique d’une trithérapie en comprimé oral quatre jours par semaine avec une prise classique sept jours par semaine. Au bout de deux ans de suivi (96 semaines), l’efficacité de l’allègement à quatre comprimés par semaine se maintient pour 93 % des 621 participants-es, avec très peu d’échappements virologiques et pas d’impact sur les réservoirs. Des données rassurantes qui confirment que cette stratégie peut être appliquée dans la vraie vie, ce qui est déjà le cas pour de nombreuses personnes vivant avec le VIH. Aujourd’hui en France, plus de 90 % des personnes vivant avec le VIH dépistées et traités sont en charge virale indétectable, l’allègement thérapeutique est un enjeu crucial pour vieillir mieux avec le VIH tout en ayant un impact économique avec une réduction de 40 % des coûts des traitements, comme l’a souligné le docteur Roland Landman (Hôpital Bichat- Claude-Bernard, AP-HP), lors d’une conférence de presse de l’ANRS | MIE, le 11 mars.

 

Délivrance des traitements
Pour beaucoup de personnes vivant avec le VIH dont l’infection est contrôlée, le suivi médical est devenu chronique avec un rendez-vous tous les quatre, voire six mois avec leur infectiologue. Se pose alors la question d’une délivrance de traitements pour plusieurs mois. Comme ce qui s’est passé en France lors du premier confinement : la possibilité de demander trois mois de traitements en une seule fois. Trois études ont évalué la possibilité de donner les ARV pour plusieurs mois, ce qui semble de plus en plus pertinent en temps de crise sanitaire. Il s’agissait de comparer le suivi des personnes à qui le traitement était délivré tous les mois avec celui des personnes à qui le traitement était délivré tous les trois ou six mois. Les résultats de ces essais qui ont été menés au Zimbabwe et au Lesotho ont montré qu’il n’y avait pas d’impact sur le contrôle virologique, c’est-à-dire que les personnes prenaient bien leur traitement et il n’y a pas eu de « perdu de vue ».

 

Des infos sous séquestre ?
La crise sanitaire de la Covid-19 a eu un impact sur le déroulement de l’édition 2021 de la Croi qui comme le cru 2020 s’est déroulée en virtuel. Dans le cadre du forum des activistes en parallèle de cette édition, une pétition a été lancée à l’initiative de Avac (Aids vaccine advocacy coalition/Global advocacy for HIV prevention) (1) pour un accès libre aux contenus de la Croi. En effet, les organisateurs-rices auraient prévu que les différents contenus de la conférence soient accessibles pour une durée de six mois uniquement aux personnes enregistrées, avant d'être disponibles publiquement. Des activistes s’en sont émus-es d’où une pétition pour demander un accès public immédiat de toutes les présentations. La justification de cet embargo temporaire serait de permettre aux personnes qui ont payé l'accès de bénéficier d'un avantage. Ce n’est pourtant pas l’usage habituel puisque lors des éditions en présentiel, les présentations sont disponibles en webcast public dès le lendemain. Les activistes estiment que ce délai de six mois est trop long et préjudiciable à la science et à son accès par le grand public.

(1) Avac est une ONG créée en 1995. Elle vise à accélérer le développement éthique et la livraison de vaccins contre le sida et d'autres options de prévention du VIH aux populations du monde entier.