Démarche communautaire et santé en détention

Publié par Rédacteur-seronet le 06.09.2022
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Mode de vieprison

La santé en détention est un enjeu important, tout particulièrement en matière de VIH et d’hépatites virales. Les pouvoirs publics ont pris ces dernières années des initiatives dans ce domaine, mais qui restent en deçà des besoins. Dans ce contexte, il est intéressant de voir ce que peut apporter la démarche communautaire en santé en prison. Retour d’expérience avec Mehdi Daoud coordinateur des lieux de mobilisation de AIDES à Épinal et Reims, Clémence Dardenne, médecin hospitalière et Denis Titah, cadre de santé à la Maison d’arrêt de Nancy.

Quel type d'actions AIDES mène en prison dans la région Grand-Est ?

Mehdi Daoud : Nous menons des actions dans six lieux, bientôt sept, sur trois départements : la Lorraine, l’Alsace et la Champagne Ardenne. Nous allons à la rencontre de personnes détenues qu’elles soient incarcérées pour des peines courtes dans les maisons d’arrêt ou pour des peines plus longues dans les centres de détention et les centrales. Nous intervenons également auprès de mineurs-es et de femmes détenues. Nous proposons des programmes pérennes d’interventions individuelles avec des propositions de Trod (tests de dépistages rapides d’orientation diagnostique) ainsi que des actions collectives et des journées de sensibilisation. À Nancy, des réunions mensuelles sont organisées et animées avec les personnes mobilisées en détention, dans les locaux de l’unité sanitaire.

Comment fonctionne la mobilisation des personnes détenues ?

Mehdi Daoud : De manière générale, nous mobilisons — au même titre que lors des interventions hors détention —, les personnes rencontrées lors de nos interventions individuelles comme collectives. Certaines personnes détenues ont également cette information via les personnes qui sont déjà mobilisées, où dans le livret d’accueil, dans lequel est présenté l’ensemble de notre démarche à la maison d’arrêt de Nancy. Lors des interventions collectives, nous informons les personnes détenues sur la possibilité de participer à notre action de santé. Les personnes intéressées sont, par la suite, rencontrées lors d’un entretien individuel formalisé à cet effet, dans les locaux de l’unité sanitaire. Lors d’actions en individuel (au quartier arrivant, par exemple), nous pouvons directement aborder avec la personne, la démarche dans sa globalité. Au même titre que pour les personnes qui souhaitent rejoindre AIDES, nous présentons et proposons le document d’engagement adapté à la détention. En effet, il s’agit dans ce contexte bien spécifique d’un accord entre plusieurs parties (la personne détenue, AIDES, l’unité sanitaire et l’administration pénitentiaire - AP). Quand le document a été signé par la personne détenue, il est communiqué directement à l’administration pénitentiaire pour validation et signature — nous n’avons eu, à ce jour, aucun rejet de la part de l’AP). Ensuite, le cadre de santé et moi-même signons le document, dont l’original est remis à la personne détenue concernée.

Les personnes peuvent par la suite bénéficier d’un socle : une présentation des valeurs, des principes et des actions de l'association. Elles apprécient que ce soit le président de région de AIDES qui fasse la démarche de venir les rencontrer et prenne en charge l'animation. Par la suite, nous formalisons, avec l’ensemble des personnes mobilisées des différents bâtiments de l’établissement, une réunion de travail mensuelle (café et collation autorisés par l’AP).

Quelle est la plus-value de la mobilisation communautaire en détention ?

Clémence Dardenne et Denis Titah : Nous sommes passés d’une individualisation de la prise en soins à une approche plus collective. C’est une approche gagnante à trois niveaux. D'abord, la personne détenue est reconnue par ses pairs. L'information apportée aura ainsi une écoute attentive de la part des autres personnes détenues. Ensuite, la démarche participative s’inscrit également dans la dynamique pénitentiaire (art 29 de la loi du 24 novembre 2009) dans laquelle il est demandé que les personnes détenues participent activement à la vie en détention. Cette démarche participative s’inscrit, par exemple, dans le testing des plats, le choix des menus, le tri des déchets, le module « Respecto » : projet inspiré d'un programme pénitentiaire espagnol, adapté dans certains établissements pénitentiaires en France. Son principe : un contrat basé sur le respect qui offre des « avantages » aux personnes détenues (par exemple, être en possession de la clé de leur cellule sur un laps de temps défini) mais aussi des obligations. Enfin, cette dynamique renvoie à la charte d’Ottawa, créée et adoptée en 1986, dans laquelle la promotion à la santé passe par la participation effective et concrète de la communauté à la fixation des priorités, à la prise des décisions… en vue d’atteindre un meilleur état de santé.

Cette mobilisation communautaire, nous préférons dire « participative » nous oblige. Elle donne du sens à la vie en détention. Cet environnement carcéral peut ambitionner de devenir un lieu de vie, où chacun peut être acteur, et ainsi vivre au mieux ce séjour, malgré les nombreuses contraintes. L’objectif est plus global et va au-delà du temps de détention, une fois celui-ci fini. La personne détenue peut profiter de cette parenthèse pour être acteur et donner du sens à ses actions. L’ensemble des démarches participatives en détention est un déterminant de santé à part entière sur lequel les personnes détenues peuvent agir. Et à ce titre, nous devons le considérer comme essentiel dans le cadre de la promotion à la santé ou du moins du mieux vivre en détention.

Quelle est la plus-value des interventions de AIDES en détention ?

Clémence Dardenne : Lorsque j’ai poussé les portes de AIDES en 2010 et que j’ai émis l’hypothèse d’un travail en partenariat, je ne m’attendais pas à tant d’écoute, d’engagement et de projets. Les interventions de l’association concourent au mieux vivre en détention. En effet, elles permettent au travers de ses actions et de sa visibilité sur l’établissement :

  • une prise de conscience collective de la part des personnes détenues, mais également des professionnels de l’administration pénitentiaire et des autres partenaires que les soins, l’accès aux soins et aux dispositifs de prévention sont disponibles hors les murs et dans les murs ;
  • un travail sur nos représentations. L’accès aux soins ne relève pas seulement des professionnels de santé, mais des professionnels dans leur ensemble. Il importe peu de savoir de qui parvient la formation, l’information ou la prise de conscience de prises de risque. La personne privée de liberté est remise au centre de nos préoccupations collectives. À charge pour elle de prendre, ce qui lui convient ;
  • une complémentarité de la prise en charge qu’elle soit dans la forme ou dans le fond.

En effet, pour la forme, les personnes détenues apprécient le fait de pouvoir échanger ensemble autour d’une thématique partagée. La démarche participative investit les personnes détenues d’une certaine responsabilité et peut donner un sens à leur vie en détention. La diversification des acteurs permet une accroche supplémentaire que l’offre « classique » n’atteint pas. Pour ce qui est du fond, nous avons pu retrouver des patients VHC positifs au moyen des Trod alors que les personnes concernées ne l’avaient pas mentionné à la consultation d’entrée et avaient refusé les sérologies qui sont proposées à ce moment-là.

Il n’y a ni défiance, ni méfiance, mais confiance et travail, en partenariat étroit. Ce travail est contraignant, chronophage, frustrant et parfois ralenti par les complexités de l’environnement pénitentiaire et de la population spécifique. Mais il s’appuie sur des acteurs et un coordinateur investi. Les résultats obtenus sont à la hauteur de nos investissements respectifs.

Quelles sont les perspectives de développement ?

Mehdi Daoud : Avec la Covid-19, tout a été mis en suspend au sein de la maison d’arrêt de Nancy. Nous avons décidé de relancer cette démarche à partir de septembre avec les deux personnes déjà mobilisées. Nous avons déjà l’autorisation de l’administration pénitentiaire pour remettre en place des interventions collectives et réunions avec les personnes mobilisées en détention. Il s’agira pour nous désormais de :

  • remobiliser sur l’ensemble des modalités d’interventions (individuelles et/ou collectives) ;
  • définir un planning mensuel de réunions avec les personnes mobilisées ;
  • mettre en place un socle pour faire connaître AIDES ;
  • proposer des interventions animées par les personnes mobilisées à la maison d’arrêt hommes 3/MAH3 (ancien centre de détention), en direction des autres personnes détenues ;
  • élaborer un clip/vidéo avec les personnes détenues, sur le déroulement d’un dépistage par Trod pour une meilleure communication en interne ;
  • réfléchir sur la mise en place de cette même démarche dans d’autres établissements pénitentiaires de la région Grand Est.