Aids 2016 : Durban à plein régime

Publié par Mathieu Brancourt le 21.07.2016
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ConférencesAids 2016

En ce troisième jour de conférence, tout le monde a pris ses marques et l’ICC (International convention center) de Durban fourmille de l’aurore à tard dans la nuit sud-africaine. Impossible de tout voir, de tout faire. Débats et solutions pour la fin de l’épidémie d’un côté, bouillonnement militant de l’autre, voici pour vous un des (petits) morceaux d’un mercredi à la Conférence mondiale sur le sida de Durban. Bonne lecture et à demain !

Impossible donc de tout voir, de tout faire. Village associatif, sessions concomitantes du matin au soir, les marches et actions activistes, les possibilités sont très (trop ?) nombreuses. Les réseaux sociaux sont bien utiles pour être là où l’on ne peut pas être et obtenir un semblant de don d’ubiquité. Enfin presque… Alors on fait de son mieux, on s’entraide dans la salle de presse, mais on finit par faire des choix, en fonction de ses affinités, des sujets les plus cruciaux vus d’où l’on vient. Mais pour ne pas exploser en vol, on s’accorde quelques moments, sous le soleil doux de l’hiver de l’hémisphère sud. La fatigue se lit déjà sur les visages, mais l’ambiance reste incroyablement puissante. Les discussions sont passionnées, les appels nombreux et aucun participant ne restreint ses ardeurs pour défendre ses combats.

Grindr et Hornet : les applis gays rencontrent la prévention du VIH

Mercredi, une session sur le rôle des applications de rencontres gay se tenait à Durban. Deux responsables des plus connues, Grindr et Hornet, étaient présents. Sous le patronage de Karl Dehne, représentant de l’Onusida, et en présence de Geng Le, propriétaire de l’application gay en Chine, Danlan. Ils sont revenus sur la place de la prévention du VIH et des IST sur leurs applications et l’enjeu de rendre visible l’information sur la santé sexuelle. Les nouvelles technologies sont un nouveau moyen de répandre l’information et d’atteindre des personnes qui ne peuvent pas toujours être visibles dans leur pays. Et leur impact en termes de prise de risques chez les gays. Le chercheur Joshua Rosenberger a rappelé que les études ayant évalué l’impact de ces applis montrent qu’elles jouent un rôle sur le nombre de partenaires ou les rapports non-protégés par un préservatif. Dès lors, Jack Harrison-Quintana de Grindr assure qu’il travaille à adapter son application pour mieux diffuser et promouvoir les outils de réductions des risques sexuels. L’appli Hornet propose, elle, à ses six millions d’utilisateurs des pop-ups et questionnaires réguliers sur la santé sexuelle. Mais cela se cantonne à des publicités sponsorisées, qui rapportent donc de l’argent aux deux entreprises. Contrairement aux campagnes des organisations non gouvernementales, qui sont freinées dans leur travail de prévention 2.0. Cependant, des activistes français ont rappelé à Jack Harrison-Quintana que Grindr supprimait en France les profils de prévention créés par les ONG pour parler de dépistage ou de PrEP. En réponse, ce dernier a invoqué l’incompatibilité des profils uniques pour ce type d’action. Mais il n’a pas fermé la porte à une évolution. Le président de AIDES, Aurélien Beaucamp, a réagi : "Faire de la prévention sur les applis ne coûte que des données. Laissez-nous construire et communiquer nos propres messages de prévention gratuitement". Affaire à suivre.

Elton John finance un projet contre le VIH chez les LGBT

Durban a son lot quotidien de célébrités. Après Charlize Theron, c’est le chanteur Elton John, lui aussi engagé dans la lutte contre le VIH via sa fondation éponyme, qui a rendu visite à la Conférence mondiale à l’ICC. Il a fait une annonce, en partenariat avec le Plan présidentiel d’urgence américain de lutte contre le sida (Pepfar), mercredi en conférence de presse. Elton John a dévoilé les deux organisations choisies qui recevront une aide du Fonds LGBT, lancé en novembre 2015 par Pepfar et la fondation Elton John. "Je suis heureux d’annoncer que l’Alliance internationale contre le VIH/sida (The Alliance) ainsi que le Forum global des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (MSMGF) seront les premiers récipiendaires de notre Fonds LGBT", a-t-il déclaré. A hauteur de dix millions de dollars au total, les deux organisations seront chargées de coordonner et financer des actions ou fournir un support technique à des projets communautaires de lutte contre la discrimination et la stigmatisation visant les LGBT en Afrique subsaharienne et dans les Caraïbes. Des zones très touchées par l’épidémie et dans lesquelless le contexte social et politique rend les personnes LGBT, notamment les gays et les personnes trans et intersexes particulièrement vulnérables au VIH.

Atteindre les 90-90-90 : l’exemple du Kenya

Une session scientifique est revenue sur différents projets menés dans le monde, afin d’atteindre les fameux 90-90-90 portés par l’Onusida. Ces "fast-tracks" sont la route qui doit mener à la fin de l’épidémie d’ici 2030. 90 % des personnes séropositives diagnostiquées, 90 % de celles-ci sous traitement et encore 90 % en charge virale indétectable, signifiant qu’elles ne sont plus contaminantes. Cette quête est menée notamment dans les grandes villes internationales, à travers la Déclaration de Paris, engagement global des mégapoles à mettre en place des stratégies innovantes et ambitieuses pour aboutir à la fin des contaminations. Une des présentations a montré que des pays situés dans des zones où l’épidémie est très active peuvent déjà obtenir des résultats. Au Kenya, le gouvernement a lancé plusieurs programmes d’accès aux traitements et de suivi pour atteindre les deuxièmes et troisièmes 90. Grâce à des contrôles de charge virale réguliers et à une approche communautaire, les scientifiques ont atteint un taux de mise sous traitement approchant les 90 %, de même que pour le maintien d’une charge virale indétectable. A noter que les résultats sont meilleurs pour les femmes que pour les hommes. Mais ces bons taux se maintiennent que ce soit pour les personnes au départ naïves de tout traitement comme celles ayant connu précédemment un échec thérapeutique et ayant connu un épisode d’échappement virologique, une augmentation forte et prolongée de la charge virale. Cependant, les taux de succès virologiques sont moins bons chez les jeunes de moins de 25 ans, notamment chez les adolescents. Et le succès de ce programme de mise sous traitement mené dans le pays ne résout pas le problème du premier objectif 90 concernant le dépistage, qui doit monter en capacité afin d’atteindre l’ensemble des personnes séropositives vivant au Kenya, a conclu Moses Kitheka, du programme JhPiego Kenya, un programme de santé sexuelle et reproductive financé par la communauté internationale.

Le stand de Gilead visé par une action activiste

Le Global village est loin de vivre le calme studieux du centre de conférence. Et c’est tant mieux ! Parmi les acteurs particulièrement titillés par les activistes, les laboratoires, présents en nombre à Durban. Gilead en a fait l’expérience mercredi matin, lorsque les activistes sont venus crier leur colère contre les prix pratiqués par le laboratoire américain. Munis de pancartes ("L’avidité tue"), par exemple et de fausses pièces d’or, symbolisant le caractère exorbitant des tarifs des dernières molécules commercialisées par Gilead, notamment sur l’hépatite C. Le stand a d’ailleurs subi quelques dégâts, ce qui n’a pas plu aux organisateurs. Gilead a porté plainte contre les activistes surpris à dégrader les panneaux ou le décor du stand. Une posture qui en a fait sourire certains, qui soulignent qu’un laboratoire contribuant au coût trop élevé des traitements antirétroviraux, l’un des plus importants problèmes dans la lutte contre le VIH, peut difficilement s’étonner de se faire chahuter dans une Conférence où des personnes directement concernées par ces problématiques sont présentes. Peu de temps après, ce fut Roche, laboratoire qui a reçu la visite des activistes, portant des soutiens-gorge pour interpeller, ici encore, sur le prix des thérapies contre le cancer du sein en Afrique du Sud et les pays en voie de développement.

Ipergay : de nouveaux résultats présentés à Durban

La Conférence internationale sur le sida a été l’écrin d’une nouvelle série de résultats pour l’essai français de PrEP (prophylaxie pré-exposition), prise en intermittence chez des hommes gays, qu’est l’essai ANRS-Ipergay. Issues de sa phase ouverte (open-label extension, Ole en anglais), des données supplémentaires sont de la partie. Le comité de l’essai a soumis deux abstracts permettant de mieux comprendre les implications de la prophylaxie pré-exposition à long terme. Des premiers résultats (novembre 2014) à la fin officielle de l’étude ANRS-Ipergay (juin 2016), les chercheurs ont pu étudier en détail l’efficacité ou l’utilisation du préservatif au long cours.

Concernant l’efficacité, le suivi régulier a permis de valider l’efficacité du Truvada en prévention de la contamination au VIH, dans sa forme actuelle. Durant les vingt mois de la phase ouverte, l’incidence a été très faible, avec une contamination, due à un arrêt de la PrEP. L’efficacité reste donc très élevée durant cette phase, avec peu d’arrêts (6,4 %) et un nombre moyen de partenaires et de relations sexuelles. Les effets indésirables graves ont été relevés à un taux faible (6 %), avec un seul arrêt pour raison médicale, montrant une bonne tolérance au traitement. En conclusion, les auteurs indiquent que la PrEP a été très efficace contre l’infection au VIH durant cette phase, et bien tolérée par les participants, même s’ils notent une baisse significative de l’utilisation du préservatif dans cette phase ouverte.

C’est l’autre principale information des deux présentations de l’essai ANRS-Ipergay à Durban. Durant la phase ouverte, les chercheurs ont constaté un changement de comportements en termes d’utilisation du préservatif. Sur les 333 participants, les auteurs ont comparé les courbes du taux d’utilisation de la PrEP, en miroir avec celles d’utilisation du préservatif. Chez les participants qui utilisaient très régulièrement la capote (16 % des participants), il y a eu une forte baisse du recours à cette dernière durant la phase ouverte. Mais cette inflexion a été compensée par l’utilisation systématique de la PrEP pour 64 % d’entre eux. Ce qui fait dire aux chercheurs que les utilisateurs ont continué à se prémunir d’une contamination, en passant d’un outil de prévention à un autre. On perçoit donc que des personnes qui utilisent la PrEP, dont l’efficacité a été prouvée, abandonnent le préservatif au profit de l’utilisation de Truvada, sans mettre à mal leur niveau de protection. Cependant, les chercheurs nuancent pour les autres utilisateurs de ce sous-groupe qui n’ont pas compensé sa moindre utilisation de préservatif par une prise de PrEP plus régulière, des utilisateurs sur lesquels une attention spéciale doit être portée. Ce constat rejoint celui sur les IST dont le nombre augmente chez les gays.

"Il faut apprécier comment la PrEP à grande échelle pourra réduire le nombre de contaminations"

Nouveaux résultats de l’essai ANRS-Ipergay, le professeur Jean-Michel Molina, investigateur principal de l’essai, chef de service à l’hôpital Saint-Louis (Paris), a répondu à Seronet. Interview.

Vous avez présenté à Durban les résultats supplémentaires d’Ipergay. Quels sont pour vous les aspects saillants de ces résultats ?
Ils confirment la très forte efficacité de la PrEP à la demande dans la prévention de l’infection au VIH, ainsi que la bonne tolérance globale de cette stratégie thérapeutique. Ils permettent de mettre également en lumière le problème posé par une incidence élevée d’infections sexuellement transmissibles (IST) qu’il faudra mieux prévenir, dépister et traiter.

Durant la journée scientifique du TRT-5, le 10 juin 2016, à Paris, vous avez présenté les premières données récoltées dans votre file active de consultations PrEP à Saint-Louis. Quels en sont les principaux enseignements ?
Les personnes qui viennent en consultation pour se renseigner sur l’offre de PrEP sont des personnes à haut risque d’infection par le VIH et quasi-exclusivement pour l’instant des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH).

Concernant les autres infections sexuellement transmissibles, quel regard portez-vous sur leur nombre et les enjeux qu’elles peuvent présenter en matière de santé sexuelle et de suivi ?
Leur fréquence était très élevée dans ces groupes à risques, et cela bien avant l’utilisation de la PrEP. Elles nécessitent une attention particulière de façon à ce que nous puissions améliorer leur prévention, leur dépistage et leur traitement. Le suivi régulier dont bénéficient les personnes sous PrEP devrait permettre de mieux prendre en charge ces IST.

Vous avez mené une sous-étude pour une PrEP doxycycline contre la syphilis. A-t-elle été menée à bien et quels en sont les résultats ?
Les résultats, bien que très attendus, ne sont pas encore disponibles, l’étude venant de s’arrêter il y a seulement quelques jours.

A Durban, de nombreuses présentations de résultats d’études sur la prophylaxie pré-exposition, son usage et sa mise en place spécifique selon les communautés vont avoir lieu. Qu’en espérez-vous en termes de discours politique et de prise de position scientifique ?
L’efficacité de la PrEP est maintenant bien reconnue à l’échelon individuel. Il faut maintenant pouvoir apprécier comment son utilisation à grande échelle, en combinaison aux autres moyens de prévention, à l’amélioration du dépistage et au traitement rapide de toutes les personnes infectées pourra réduire le nombre de nouvelles infections. C’est tout l’enjeu du projet ANRS-Prévenir que nous allons mettre en place en Ile-de-France à la rentrée.