EACS à Belgrade : un congrès politique

Publié par Renaud Persiaux le 03.11.2011
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thérapeutiqueEACS 2011
2 700 médecins, chercheurs et activistes se sont réunis à Belgrade, mi octobre, pour le 13e Congrès européen sur le sida (EACS). Objectif : discuter des dernières avancées en termes de prise en charge médicale. Seronet vous dit l’essentiel.
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Belgrade ! Le choix de la capitale serbe n’a pas été fait au hasard. La Société clinique européenne contre le sida (EACS) voulait mettre en lumière que la croissance de l’épidémie à VIH est particulièrement forte en Europe de l’Est et en Asie Centrale : 1,4 million de personnes y vivaient avec le VIH en 2009, trois fois plus qu’en 2000. Un problème largement négligé par les gouvernements. Contrairement à la situation en Europe de l’Ouest, les personnes consommatrices de drogues par injection représentent 40% des nouvelles personnes infectées en Europe de l’Est. Les législations très répressives y empêchent la mise en place des programmes d’échanges de seringues qui ont permis, ici, de quasiment éliminer ce mode de transmission. Le plus souvent, elles interdisent également l’utilisation médicale de produits de substitution.

Recommandations européennes… en livret
La 6e édition des Recommandations de l’EACS, un petit livret très synthétique de 107 pages tiré à 6000 exemplaires, a été dévoilée lors d’une séance spéciale à la Conférence. Rappelons que la France dispose de ses propres recommandations, actualisées tous les deux ans (Rapport d’experts sur la prise en charge médicale des personnes infectées par le VIH, dirigé par le professeur Patrick Yeni). Les recommandations de l’EACS se divisent en trois chapitres : traitement anti-VIH, co-morbidités et co-infections. Ces recommandations, qui sont le fruit d’un consensus à l’échelle européenne, sont plutôt moins disantes, plus prudentes, que les recommandations françaises. Elles doivent aussi prendre en compte les situations contrastées entre les pays. Ainsi, pour faire face à la question de la "soutenabilité" économique des traitements anti-VIH, l’EACS s’est sentie le devoir d’aborder la question de l’utilisation des génériques d'antirétroviraux en Europe. Ceux-ci sont "de plus en plus disponibles", mais avertit l’EACS, ils ne peuvent être prescrits à la personne que "tant qu'ils remplacent les molécules équivalentes sans modifier les doses recommandées dans les combinaisons fixes". Autre exemple : sur le seuil niveau de CD4 en dessous duquel commencer le traitement, elles sont plus conservatrices que les recommandations françaises. Ainsi, en dessous de 500 CD4, la mise traitement est retardée (en dessous de 350 CD) sauf situation particulière. Alors qu’elle est recommandée en France, sauf si la personne indique qu’elle n’y est pas prête)… Pour l’heure, ces recommandations sont uniquement disponibles en anglais. Elles le seront bientôt en treize langues, dont le français, et accessibles sur Internet, et sur des applications Iphone et Android.

Symposiums qui s’imposent
Traditionnellement très présents à l’EACS, les laboratoires y présentent leurs nouveautés. Parmi elles, la nouvelle formulation "à libération prolongée" de la névirapine (Viramune) qui permet une prise unique par jour ; elle vient d’être approuvée en Europe. Et un nouveau "non nucléoside", la rilpivirine, qui devrait l’être sous peu. La rilpivirine sera formulée seule et exploitée sous le nom Edurant. Elle sera également co-formulée avec Truvada sous le nom Eviplera. La commercialisation de ces médicaments est attendue en France pour mi-2012. Chaque laboratoire organise des symposiums à l’intérêt variable. La palme du symposium publicitaire revient au laboratoire MSD, dans lequel les médecins étaient invités à choisir la bonne réponse en matière de traitement, qui consistait toujours… à choisir le raltégravir (Isentress), produit phare de la firme. Le deuxième prix revient aux intervenants du symposium organisé par BMS dont la présentation était calquée sur celle faite par le professeur Patrick Yeni (celui du groupe d’experts français) lors de la dernière CROI, à Boston. Elle révèle qu’une dizaine d’autres molécules anti-VIH est en développement, parmi lesquelles la lersivirine, le cobicistat, l’izulimab, etc.

Guérir ?
Autres perspective, plus lointaine : trouver un traitement permettant la guérison de l’infection. La Société internationale sur le sida (IAS) a lancé une initiative internationale en début d’année et une poignée d’essais cliniques préliminaires est en cours. Deux essais concernent le vorinostat, un médicament déjà utilisé dans le traitement de certains cancers, un autre porte sur une molécule capable de moduler l’immunité, l’IL-7, et un dernier concerne le disulfiram, un médicament utilisé dans la gestion des sevrages alcooliques, selon la chercheuse australienne Sharon Lewin (compte-rendu de son intervention ici). Il s’agit de s’assurer que ces stratégies ne sont pas trop risquées et d’avoir une première idée de la capacité de ces différentes molécules à agir sur les réservoirs de virus dans l’organisme.

Ruptures
L’EACS a alerté sur les ruptures de traitements anti-VIH qui sévissent en Europe de l’Est. Des ruptures qui touchent également les tests biologiques (mesures de charge virale, etc.). Elles sont provoquées par des difficultés économiques, des infrastructures médicales (hôpitaux, laboratoires…) en nombre trop limité. Selon Brian West, membre de l'EATG/ECAB, qui faisait le point sur les ruptures dans les pays d'Europe, la France serait le seul pays "occidental" à être concerné. Les raisons en sont bien différentes de celles qui surviennent dans des pays à ressources limitées… mais les conséquences sont les mêmes.

Côté co-infection
Jurgen Rockstroh, médecin allemand, spécialiste du VIH et de la co-infection et membre de l’EACS, a indiqué qu’il avait été impossible d’établir des recommandations d’utilisation pour les personnes co-infectées VIH et VHC des nouveaux traitements anti-VHC qui viennent d’être approuvés dans l’Union Européenne. En effet, malgré les demandes répétées des associations (en France notamment avec le TRT-5, le Collectif Hépatites virales, AIDES et l’EATG pour l’Europe), l’utilisation de ces molécules chez les personnes co-infectées par le VIH et le VHC a fait l’objet de trop peu d’études cliniques de la part des firmes pharmaceutiques, pour permettre la mise au point de recommandations. De plus, les rares données dont on dispose sont dispersées. Les dernières, encore très préliminaires, ont été après l’EACS, le 20 octobre, au congrès de l’IDSA. De nombreux médecins reconnaissent, en privé, qu’ils se sentent démunis vis-à-vis de ces nouveaux traitements. Ils attendent justement, des recommandations claires et précises. Sur ce point, Belgrade n’aura pas pu leur apporter de réponses.
Lire aussi le compte-rendu du Deborah Glejser, du Groupe sida Genève.