Emmanuelle Béguinot : "Il faut anticiper les difficultés et mettre en valeur ce que l’on va gagner"

Publié par Mathieu Brancourt le 18.01.2014
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Interviewcigarettetabacfumeur

Association reconnue dans la lutte contre le tabac, le Comité national contre le tabagisme (CNCT) souhaite construire des messages de prévention spécifiques aux personnes vivant avec le VIH, particulièrement concernées par l’addiction à la nicotine. Emmanuelle Béguinot, directrice de l’organisation, revient sur ce choix politique fondé sur une réalité sociale.

Pourquoi le CNCT souhaite-t-il aujourd’hui élaborer des campagnes spécifiques en direction des personnes séropositives pour l’arrêt de la consommation de tabac ?

Emmanuelle Beguinot : Tout part d’un constat. Le problème du tabagisme est particulièrement présent chez les personnes séropositives au VIH. Elles fument plus et plus souvent que la moyenne, déjà haute, française. Cela est d’autant plus grave que tous les produits du tabac ont des implications particulièrement néfastes pour les personnes vivant avec le VIH et que la nicotine est une drogue particulièrement addictive. Il y a certainement un manque de connaissance générale parmi cette population. L’objectif est donc à double niveau : intervenir sur la prise en charge de l’arrêt du tabac, mais aussi sur des messages spécifiques pour sensibiliser ces personnes.

La lutte contre le sida a 30 ans. Quand avez-vous décidé de vous impliquer sur cette problématique ?

C’est un cheminement encore à l’œuvre. Nous sommes une petite structure et nous travaillons déjà sur des campagnes à destination du grand public. A travers notre travail avec l’INCA (Institut national du cancer), il était frappant de voir à quel point les personnes vivant avec le VIH étaient concernées par le tabagisme. Nous pensons qu’au-delà des messages strictement sanitaires, il faut dénoncer une manipulation à l’égard d’une population particulièrement visée par l’industrie du tabac. Cette dernière connaît très bien ses clients, qui, chez les personnes séropositives, sont également membres de différentes communautés très sensibles à leurs messages, notamment les gays. Ces derniers ne sont pour eux qu’un marché, avec la particularité d’être, comme ils disent, des "dynamiteurs de tendances", un groupe leader, avec une forte mimétisation en interne, et qui permet par la suite de toucher beaucoup de gens. Aujourd’hui, les fabricants de tabac ne peuvent plus dire que la cigarette est inoffensive pour la santé des personnes. Ils tentent une approche plus "institutionnelle", en voulant apparaître comme une entreprise responsable voire citoyenne. Nous avons observé que ces derniers cherchaient à investir le champ de la santé, et de la lutte contre le sida (voir encart). Une véritable tentative de "smokewashing" [réhabilitation, ndlr], avec ces entreprises prétendant lutter contre un problème sanitaire alors qu’elles l’alimentent directement via leurs activités. Ce cynisme incroyable, nous l’avons constaté grâce à la publication, sur décisions de justice américaine, de notes internes à ces entreprises, où ce plan de communication est clairement assumé. Nous souhaitons dénoncer et contrer cette "épidémie industrielle" régie par un lobby politique et financier extrêmement puissant, et mondial.

Selon vous, quelles sont les implications de la surconsommation de tabac chez les personnes vivant avec le VIH ?

Les personnes séropositives sont plus précocement et plus fréquemment touchées par des cancers ou des accidents cardio-vasculaires. Elles meurent plus tôt si elles sont fumeuses. Nous savons par ailleurs que le tabagisme est devenu un véritable marqueur social qui explique une grande partie des inégalités en matière de santé. La précarité économique, voire le cumul de précarités, jouent un rôle important dans l’addiction. Je pense qu’il y a une forte imprégnation du discours de l’industrie du tabac dans certains milieux professionnels. Sans vouloir faire de généralités, le monde intellectuel et de la culture a une vision caricaturale de la lutte contre le tabagisme. On nous voit comme des "Ayatollahs", des hygiénistes qui viendraient empiéter sur les libertés individuelles alors même que le tabac va complètement à l’encontre de la liberté des individus. Mais cela peut expliquer la subsistance d’un message libertaire, où l’éloge de la différence et de l’originalité sont socialement mis en avant. C’est tout le talent des fabricants de tabac d’avoir surfé sur les caractéristiques d’une communauté marquée par la discrimination, comme celle des homosexuels, à des fins commerciales. Une campagne de "Phillip Morris" utilisait des codes gays pour une publicité, tout en finançant dans le même temps la campagne des conservateurs, opposés à l’égalité des droits, aux Etats-Unis.

Les personnes séropositives sont particulièrement nombreuses à fumer. L’arrêt est tout aussi difficile que pour le reste de la population, comment faire alors pour donner un message clair et efficace ?

Nous savons ce qui permet de réduire la consommation de tabac. Il n’y a pas de recette miracle, mais il s’agit d’un ensemble de mesures à appliquer de manière coordonnée et continue dans le temps. Cela passe en particulier par une volonté politique forte. Au niveau des messages, il est par ailleurs important d’identifier les messages les plus pertinents et de les tester. Mais on peut déjà imaginer pouvoir utiliser la mise en forme des paquets de cigarettes ou tabac à rouler, qui accueillent déjà des visuels de sensibilisation aux effets du tabac. Ils doivent être renouvelés très régulièrement pour éviter le côté "papier peint". Et cela avec des messages axés aussi sur le bien-être lié à l’arrêt, l’aspect financier ou l’environnement. Il est également prévu que des images destinées spécifiquement aux personnes vivant avec le VIH puissent être testées. Pour aller plus loin, nous souhaitons également travailler de concert avec les associations de lutte contre le VIH qui informent et accueillent des séropositifs. Cela permettra d’avoir une information spécifique et communautaire, qui favorisera l’échange et les réponses aux questions que les gens peuvent se poser.

Il faut également mener un véritable plaidoyer pour une prise en charge du sevrage tabagique grâce aux traitements rigoureusement validés, qui permettent une approche, si besoin dans la durée, nécessaire à une aide digne de ce nom. Cette dernière reste aujourd’hui trop faible et freine le sevrage, qui demeure marginal. Au delà de la question du traitement de la dépendance tabagique, on reste dans un travail assez similaire de celui mené auprès de la population générale, comme la hausse des prix et le signalement de la composition du produit. Il ne faut pas oublier que ce qui aide l’ensemble des Français à arrêter aide également les groupes plus spécifiques de fumeurs, comme les personnes séropositives.

Ne craignez-vous pas de stigmatiser plus encore une population déjà fortement discriminée avec une campagne spécifique ?

C’est une question dont on doit tenir compte, en commençant par tester ce discours auprès des personnes directement concernées, et voir comment il est reçu. Car le constat que nous avançons est avéré. Il doit donc être transmis, au même titre que d’autres messages ciblés auprès d’autres populations vulnérables, comme les enfants ou les femmes enceintes. Cela permettra aussi de normaliser une information qui a sa place parmi d’autres, concernant des pathologies que le tabac aggrave également.

Comment éviter cet écueil, mais aussi celui du prix qui frappe encore davantage des personnes déjà majoritairement en situation de précarité ?

Actuellement, la hausse de prix trop minime pratiquée ne résout pas le problème du tabagisme. Elle permet simplement d’accroître les recettes budgétaires de l’Etat et d’augmenter les marges des fabricants et des buralistes. Il faut arrêter de considérer le consommateur comme une vache à lait. Mais opposer l’argument du prix est trop simpliste pour s’opposer à une politique de lutte contre le tabagisme. Justement, cet argument de prix va particulièrement intéresser les personnes précaires et les jeunes, aux moyens limités. Mais pour cela, il faut accompagner les hausses en aidant les personnes à réinvestir cet argent vers d’autres besoins vitaux et en les aidant à arrêter de fumer, en particulier par le biais de la prise en charge de leur traitement.

Le prix est le moyen le plus efficace pour diminuer la consommation globale de tabac. Une hausse de 10 % permet une réduction de 4 % du nombre de fumeurs. Mais cette dernière doit intégrer des objectifs de santé publique, via des stratégies complémentaires. Il faut une hausse généralisée pour éviter les transferts de consommation et une prise en charge de qualité. Aujourd’hui, l’Etat met dix centimes par habitant [dans la lutte contre le tabagisme, ndlr]. Il faudrait au moins un euro. Nous parlons ici d’une drogue, alors dans une perspective d’arrêt, il faut anticiper les difficultés et mettre en valeur ce que l’on va gagner car, in fine, réduire la consommation de tabac permet aux personnes d’avoir une meilleure santé, plus de moyens financiers et cela coûte moins cher à l’Etat qui s’y retrouve.

Propos recueillis pas Mathieu Brancourt


CNCT : un siècle d’histoire
Le Comité national contre le tabagisme est la plus ancienne organisation de prévention sur le sujet. Créée en 1868, au nom de Association française contre l’abus du tabac deviendra Ligue contre le tabac en 1937, puis sous son nom actuel en 1968. Reconnu d’utilité publique en 1977, le CNCT a depuis accompagné les grandes lois sanitaires liées au tabac. Commissionnée par le ministère de la Santé quant à l’application de la loi Evin en 1991, l’association continuera de collaborer à l’élaboration de ses évolutions, dont la dernière date 2008. Le CNCT a également ouvert une ligne téléphonique "tabacphone" en 1996 devenue aujourd’hui Tabac info Service (36 89).

Le cas Philip Morris
En 1990, l’organisation Act-Up Washington D.C décide de lancer une année complète de boycott des cigarettes du groupe Philip Morris, pour protester contre le soutien de la firme à Jesse Helms, leader du mouvement opposé au financement de la lutte contre le sida et hostile aux droits des gays, lesbiennes et transgenres. Les activistes, en réclamant l’arrêt des liens avec ce sénateur conservateur, ainsi que la reconnaissance de sa responsabilité directe dans l’avancée de l’épidémie, pensaient nuire publiquement et économiquement à l’entreprise. Mais Philip Morris réussit à retourner cette mauvaise publicité à son avantage... En jouant sur la diversité de population au sein de la communauté LGBT, la compagnie parvient à mettre fin au boycott en promettant de fortes donations contre le VIH/sida. Grâce à cette philanthropie bien étudiée, Phillip Morris réalise une percée commerciale auprès des gays, en apparaissant comme soutien de la cause homosexuelle. Beaucoup d’organisations LGBT, en manque de reconnaissance et d’aides de la part d’autres grands groupes, accueillent à bras ouverts ces initiatives, sans pour autant s’interroger sur les dangers du tabac pour les personnes séropositives. Un cas d’école étudié par trois chercheurs américain en 2003, qui montre, selon eux, que ce type d’initiative, sans un discours très fin et étudié, peut s’avérer contre-productif selon les auteurs. Mais à l’aune de documents internes à l’entreprise, Malon, Smith et Offen montrent bien que cette générosité se fait sous couvert d’une entrée ou d’un gain substantiel sur des marchés porteurs.
L’abstract (en anglais) est à lire ici.

Commentaires

Portrait de Felix77

Gérer le stress des gens comment ? à coup de somnifère ?