Emotions et troubles cognitifs

Publié par Christel Rapo le 22.11.2015
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Thérapeutiquetroubles neurocognitifscognition

En lisant les témoignages publiés par Seronet, on remarque rapidement que les troubles cognitifs sont souvent associés à des aspects sociaux et affectifs. Le stress, l’angoisse ou la peur sont souvent mentionnés. On sait que les émotions ont un impact sur les troubles cognitifs. En questionnant des chercheurs et des cliniciens experts du stress, des émotions et des troubles cognitifs, nous avons voulu décortiquer les mécanismes en jeu dans les émotions et leur impact sur les troubles cognitifs chez les personnes vivant avec le VIH.

Vivre avec le VIH est stressant. On ne vous apprend rien… Plusieurs études ont montré que les personnes vivant avec le VIH sont confrontées à de nombreux "stresseurs" allant du diagnostic à la gestion des médicaments au quotidien. Vivre avec des troubles cognitifs peut aussi devenir un "stresseur" ayant des répercussions tant au niveau immunitaire, émotionnel que cognitif et pouvant induire une détresse psychologique. De nombreuses études ont montré que les niveaux d’anxiété et de dépression sont particulièrement élevés chez les personnes vivant avec le VIH (O’Cleirigh et al., 2008 ; Schonnesons et al., 2007). Ainsi, les personnes sont sensibles aux émotions négatives et devraient y prêter une attention particulière.

Dans chaque vécu émotionnel, on observe d’une part la présence d’une réaction psychophysiologique automatique et inconsciente communément appelée stress, et d’autre part la présence d’une évaluation cognitive consciente de la situation difficile à quantifier. Cette deuxième composante se manifeste habituellement dans les situations émotionnelles à caractère positif ou négatif. Ces deux réactions associées génèrent de l’anxiété. Et si le cocktail stress-anxiété devient chronique, des affects dépressifs peuvent s’installer amenant eux aussi des difficultés cognitives. C’est le cas, par exemple, de Manuel qui témoigne d’une perte de moral et de déprime face à ses troubles cognitifs.

Parmi les témoignages publiés par Seronet, les manifestations d’anxiété sont très présentes. Par exemple, Anne dit qu’elle angoisse de plus en plus lorsqu’elle oublie et Hervé mentionne "une crainte angoissante des oublis". Teofil Ciobanu, assistant-doctorant en psychologie à l’université de Lausanne, nous éclaire un peu plus sur ces mécanismes. Selon lui, la littérature scientifique montre que les personnes qui souffrent d’anxiété présentent un biais cognitif dans le traitement de l’information. L’attention, l’encodage, le stockage et la mise à jour des informations, ainsi que la prise de décision sont ralentis par un biais de l’attention sélective lié à l’anxiété. Parmi les théories scientifiques, on distingue deux approches principales qui concernent les effets de l’anxiété sur les troubles cognitifs : soit l’attention est trop focalisée sur l’objet de l’anxiété, soit l’attention est divisée sur des éléments non pertinents.

De plus, l’anxiété et les émotions négatives peuvent résulter en une baisse de la confiance en soi. Par exemple, Quang évoque ce phénomène dans son témoignage : "Je me retrouve de plus en plus seul, car je commence à éviter les contacts avec les autres de peur de faire des gaffes. Je perds confiance". Un cercle vicieux négatif peut alors se cristalliser : l’anxiété amène à remettre en question ses propres capacités, et la perte de confiance en soi à un isolement social.

Alors comment peut-on agir ? Catia Beni, neuropsychologue clinicienne et docteure en psychologie, nous propose quelques pistes pour briser cette cascade négative. Tout d’abord par le recours à des techniques dites psychorégulatives qui ont un but préventif de régulation de l’état de tension, du stress et de l’anxiété. Catia Beni fait, entre autres, référence à la relaxation, à la sophrologie ou à la méditation par la pleine conscience qui a montré d’excellents résultats dans les prises en charge de la dépression ou de l’anxiété. Parmi les témoignages, Anne et Hervé se sont naturellement dirigés vers ces approches et témoignent d’une aide positive grâce au yoga. L’idée est d’être attentif à ce qui est vécu dans le moment présent, sans porter de jugement. Il s’agit d’accueillir pensées et sensations, de façon à accepter la réalité du moment présent.

D’autres outils existent comme le recours à un suivi psychothérapeutique. Le soutien individuel permet d’être, dans un premier temps, à l’écoute de ses émotions. Pouvoir les identifier est la première étape pour apprendre à les gérer dans la vie de tous les jours. Anne évoque son suivi psychothérapeutique : "La psychothérapie que je poursuis m’aide énormément, car j’ai complètement perdu confiance en moi et je dois apprendre à ne pas paniquer lorsqu’il m’arrive d’oublier quelque chose (…) J’arrive juste à ne plus stresser quand je fais une erreur, car je sais que c’est contre-productif et que je me fais du mal en me dévalorisant. (…). Pour ma part, l’acceptation doit forcément être la première étape vers la recherche de solutions pratiques pour mieux gérer les troubles neurocognitifs et leurs conséquences sur le moral. On peut vivre bien en ayant des troubles neurocognitifs, c’est mon expérience. Cela a été possible pour moi en me faisant aider et en trouvant les moyens de ne pas me laisser aller à la dépression que cela pouvait induire".

Et finalement, l’approche de groupe offre un cadre thérapeutique extrêmement enrichissant et bénéfique. Le but est de permettre aux personnes de se créer un sentiment d’appartenance à un groupe auquel elles peuvent s’identifier. Se sentir moins seul-e, être celui ou celle qui réconforte par son expérience ou celui ou celle qui va être réconforté-e lors d’un vécu difficile. Ce partage, en toute simplicité, est un sentiment important. A ce titre, le témoignage de Manuel met l’accent sur l’intérêt des groupes de paroles : "Dans le groupe de parole concernant les personnes séropositives que je fréquente, j’ai rencontré un participant dont le vécu est similaire au mien. Le problème est donc devenu un sujet dont nous discutons amplement, et grâce à cette personne je connais ainsi d’autres pistes pour m’en sortir…" Un groupe sur les troubles cognitifs chez les personnes vivant avec le VIH va se mettre en place dans la région de Lausanne. Vous pouvez contacter Remaides Suisse (022 700 1500) pour avoir plus d’informations.

Il semble important de préciser que l’anxiété, le stress ou toute autre émotion négative est une réaction normale à une modification de l’environnement, un changement physique ou un changement interne. Il s’agit d’y être attentif afin de ne pas se laisser submerger par ses émotions et ne pas les laisser diriger nos vies en cherchant des moyens pour les accueillir et mieux les gérer.