Épidémies : le virus des archives

Publié par jfl-seronet le 09.12.2022
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Cultureexposition

Ces dernières années ont été marquées par de nouvelles épidémies… ce contexte n’est pourtant pas le point de départ de l’exposition singulière, « Face aux épidémies, de la peste noire à nos jours », que proposent les Archives nationales jusqu’en février 2023. Le projet est, en effet, antérieur à la crise de la Covid-19. Le thème est pourtant d’actualité, et semble l’être depuis le Moyen-âge. Passionnante, l’exposition retrace à partir d’archives rares, méconnues, voire oubliées, nos réactions face aux épidémies, hier et aujourd’hui. Une part notable y est consacrée au VIH/sida.

Sur les contremarches du grand escalier se découpe, marche par marche, la silhouette dégingandée de la mort en costume et chapeau haut de forme, levé, ironiquement, en guise de salut. Ambiance ! Rien de plus logique à ce que ce soit elle, la mort à face de squelette qui nous mène aux premières salles de l’exposition « Face aux épidémies, de la peste noire à nos jours », que les Archives nationales proposent, jusqu’en février. Car il est bien question d’hécatombes causées par les épidémies au fil du temps dans ce dédale d’archives savamment composé. Des épidémies qui frappent durement dès la période médiévale — celle qui sert de point de départ à l’exposition. Celle où l’on subit, faute d’une réponse médicale, sanitaire et scientifique appropriée. C’est donc en toute logique que cette première période explore comment les sociétés d’alors ont « enduré » les fléaux à défaut d’y remédier complètement. Pourtant, les pièces d’archives présentées (registres de décès, œuvres peintes, mémoires, récits aux enluminures, précis médicaux, etc.) montrent bien le souci existant de comprendre, de décrire, de recenser… et même de faire face aux épidémies avec les rares outils de l’époque, dont l’isolement ; une stratégie toujours mise en œuvre aujourd’hui. Les pièces présentées illustrent surtout l’importance des croyances, notamment religieuses comme « explication » aux épidémies ; pas de cause naturelle, plutôt une cause divine, façon châtiment expiatoire. À cette époque — qui se poursuit jusqu’en 1750, donc bien au-delà du Moyen âge —, il est davantage question de salut que de santé. La bascule se fait au fil du temps — ce qu’explique bien l’exposition — dès lors qu’avec les progrès de la science apparaissent les moyens de contrer les épidémies… et de le faire plus efficacement.

Cette période, l’exposition la fait courir de 1750 à 1914. On y voit les premières vaccinations contre la variole (Jenner en 1796), une meilleure compréhension des ressorts de la propagation de certaines maladies (le choléra, par exemple), les premières découvertes majeures (celles de Koch et de Pasteur, dans les années 1880), les premières vaccinations obligatoires (celle contre la variole en 1902 en France). On voit à l’œuvre l’attelage : connaissance (la théorie des germes, par exemple) et prévention (la promotion des mesures d’hygiène...) La période se distingue aussi par la volonté nette d’en finir avec la « passivité » face aux épidémies. La découverte de la vaccination, puis son expansion, en sont les meilleurs exemples, tout comme la création de l’Assistance publique au milieu du XIXe siècle en France.

La troisième période retenue va de 1914 à 2021. Elle montre la résurgence de maladies connues de longue date (dernière épidémie de variole en France, en Bretagne, en … 1955) et l’apparition de nouvelles pandémies, tout particulièrement celle du sida en 1981. L’époque est celle des grands mouvements de réflexion sur la santé (le passage de la santé internationale à la santé globale, pour ne donner que ce seul exemple) qui font intervenir « des manières différentes de penser et d’organiser la lutte contre les maladies transmissibles », comme l’explique Jean-Paul Gaudillière (directeur d'études de l'EHESS) dans le livre de l’exposition. Il est alors question de campagnes d’éradication, d’une « médecine plus sociale et moins technique, centrée sur l’accès aux soins de base », de « contrôle des épidémies grâce aux programmes d’accès aux médicaments ». Cette période est aussi marquée par une volonté de réagir vite et de contourner les modèles qui ne fonctionnent plus. Jean-Paul Gaudillière donne l’exemple des critiques faites à l’Organisation mondiale de la santé qui fait trop lentement et pas assez bien contre l’épidémie de VIH/sida et qui sera supplantée en 1994 avec la création de l’Onusida, l’agence onusienne spécialisée dans la lutte contre le sida. En parallèle, cette pandémie mobilise, comme aucune autre avant, la société civile, dont les personnes vivant avec le VIH au premier chef. « La mise au point des antirétroviraux permettant de contrôler la reproduction du virus chez les personnes infectées, la lutte pour la levée des brevets et la production de génériques pour assurer l’accès aux trithérapies, sont devenues une des premières priorités des associations de patients et ONG », rappelle Jean-Paul Gaudillière. Ce mouvement débouchera sur la création du Fonds mondial en 2002, autre initiative héritée directement de la lutte contre le sida.

Cette lutte est au cœur des deux derniers espaces de l’exposition ; évidente incarnation de ce que sont les « nouvelles luttes ». Dans un texte, précis, érudit et émouvant, l’historien Philippe Artières montre bien, selon sa formule, que la « lutte contre le VIH/sida est (…) une histoire à la première personne du pluriel ». L’exposition l’explique, par touches, montrant la mobilisation militante et surtout l’émergence d’un phénomène : le fait que la place de la parole des personnes concernées devint alors incontournable. L’émergence de ce phénomène a son haut fait d’arme : la déclaration de Denver en 1983, dont on connaît la formule : « Rien pour nous, sans nous ! ». Ce modèle a prospéré et a fait des émules, bien au-delà de la seule lutte contre le VIH/sida. Ce que montre le texte de Philippe Artières qui prolonge la partie consacrée au sida de l’exposition, c’est que la maladie a inventé de nouvelles formes de lutte (la mobilisation communautaire, tout particulièrement), bouleversé durablement le rapport médecins/patients-es, bousculé le milieu de la recherche, étendu le champ des connaissances avec les « savoirs collectifs fruits des expériences individuelles ». Elle a aussi trouvé une incarnation dans tous les arts (littérature, cinéma, théâtre, peinture, sculpture, photographie, mode, etc.) avec une richesse incroyable. Au fil des archives sélectionnées, dont certaines sont rares, méconnues, voire oubliées : La Déclaration universelle des droits des malades du sida et des séropositifs de 1987, publiée par AIDES et Médecin du Monde ; le tract fondateur d’Act Up-Paris, de 1989 ; ou encore les témoignages des auxiliaires de puériculture de la pouponnière Saint-Vincent-de-Paul (Paris) sur l’arrivée d’enfants séropositifs-ves en 1985, etc. Un ensemble incroyable qui, comme le pointe Philippe Artières, fait comprendre que le combat contre le sida « n’est pas seulement thérapeutique, il est aussi éthique, politique, économique ». Il n’est surtout pas achevé.

La conception astucieuse de cette singulière exposition — mise en œuvre par les trois commissaires de l’exposition : Lucile Douchin, Anne Rasmussen et Vanessa Szollosi — a bien plus qu’un intérêt historique. Elle montre que les épidémies sont certes génératrices de douleurs et d’horreurs, mais aussi qu’elles permettent, en réaction, l’émergence de nouveaux savoirs ; une forme de montée en compétences des sociétés qui s’y trouvent confrontées. Elles rebattent les cartes démocratiques, tout comme elles renouvellent l’action publique et consacrent la mobilisation citoyenne. Il faut également saluer le tour de force qu’il y a à rendre accessible et passionnant un sujet sur la base d’archives dont on ne perçoit pas toujours l’importance.

Où voir l’expo ?
Imaginée dans le cadre du bicentenaire de la naissance de Louis Pasteur (1822-1895), scientifique et pionnier de la microbiologie, qui fit beaucoup pour lutter contre les épidémies comme chacun sait, l’exposition « Face aux épidémies, de la peste noire à nos jours » est présentée jusqu’au 6 février 2023 aux Archives nationales (Hôtel de Soubise). Son accès est gratuit. Seules les visites guidées (prévoir une heure et demie) sont payantes (8 euros par personne). Elles doivent être réservées sur le site Internet des Archives nationales.
Archives nationales (60 rue des Francs-Bourgeois - 75003 Paris. Métro Hôtel de Ville (lignes 1 & 11) - Rambuteau (ligne 11) - Arts et Métiers (ligne 3). Entrée gratuite. Du lundi au vendredi de 10h à 17h30 ; samedi et dimanche de 14h à 17h30. Fermeture le mardi.

 


Prolonger la visite
Tradition oblige, un ouvrage consacré à l’exposition est coédité par les Archives nationales et les Éditions Michel Lafon. Il accompagne et prolonge l'exposition. Son intérêt, outre une importante iconographie à la reproduction soignée, est de bien faire comprendre en quoi les épidémies sont, comme on le dit dans la terminologie sociologique, un « fait social total » ; soit un « phénomène qui affecte des société entières et en mobilise toutes les composantes : politiques, économiques, sociales, religieuses, culturelles, etc. » comme le souligne Bruno Ricard, le directeur des Archives nationales, dans sa préface. Nous l’avons bien vu avec la crise de la Covid-19 qui sévit depuis 2019, et celle, plus récente et d’une autre mesure, qu’est l’épidémie de Mpox (Monkeypox, variole du singe). Ce qui apparaît comme une évidence à la lecture de cet ouvrage — à la fois précis, érudit et accessible —, c’est que « l’histoire des épidémies dit beaucoup de l’histoire des sociétés ». Et cela parce que les épidémies touchent tous les échelons d’une société et les mobilisent : la décision politique face à la crise, la mobilisation scientifique pour comprendre les causes et trouver des remèdes (vaccins, traitements), la mobilisation de la société civile, très forte depuis l’épidémie de sida, puis avec la Covid-19 ou le Mpox, etc. L’ouvrage reprend le découpage de l’exposition et sa chronologie : Endurer l'épidémie (XIVe – XVIIIe siècle) ; Contrer l'épidémie (1750 - 1914) et Nouvelles pandémies, nouvelles luttes (1914-2020) ; exposition qui a choisi de mettre en avant certaines maladies dont l’impact a été particulièrement marquant : peste, variole, choléra, grippe, VIH/sida. Face aux épidémies. De la peste noire à nos jours.
Ouvrage collectif avec, entre autres, Philippe Artières, Claire Barillé, Lucile Douchin, Françoise Hildesheimer, Anne Rasmussen, Isabelle Séguy, Vanessa Szollosi, etc. Co-édition Archives nationales et Éditions Michel Lafon, 208 p, 29 euros.
Bonne initiative, les Archives nationales proposent le téléchargement gratuit d’un livret (75 pages) qui présente et commente l’ensemble des pièces présentées (plus de 165) dans l’exposition. C’est la version numérique de celui qui est proposé aux visiteurs-es ; sauf que celui-ci vous pouvez le garder. C’est moins beau et moins complet que le livre de l’exposition, mais néanmoins très utile.
Enfin, en complément de l’exposition, un cycle de conférences gratuites et ouvertes à tous-tes est proposé : le 10 décembre 2022, Anne-Marie Moulin (médecin spécialiste des maladies tropicales, historienne et philosophe) y interviendra sur «  Pasteur et la vaccination, une aventure qui vient de loin » ; samedi 14 janvier 2023, Marc-André Selosse (biologiste spécialisé en botanique et en mycologie) présentera une intervention sur « Revisiter notre lien aux microbes » ; samedi 21 janvier, c’est Jean-François Delfraissy (médecin, immunologue, actuel président du Comité consultatif national d'éthique et ancien président du conseil scientifique sur la Covid-19) qui clôturera le cycle avec une conférence titrée : « Savoir et pouvoir : une liaison nécessaire pour construire la confiance », conférence qui sera largement consacrée à la crise de la Covid-19.

 

L’Atlas des maladies, publié avant la tenue de l’exposition parisienne, l’ouvrage de Sandra Hempel, journaliste médicale britannique, fait le pari de montrer « comment la géographie et la cartographie ont joué un rôle primordial dans l’étude de l’histoire des maladies et dans les avancées de la science ». Comme c’est le cas dans l’exposition des Archives nationales, la thèse est que lorsque des « fléaux » comme la peste, la syphilis, la variole ou le sida se sont abattus sur les humains, « il a été question de bien plus que de médecine et de science ». L’ouvrage est bâti en chapitres : maladies liées à l’air, maladies liées à l’eau, maladies liées aux insectes et aux animaux (ce qu’on appelle aussi des zoonoses ; la Covid-19, par exemple), maladies liées aux contacts humains ; pour plus de clarté. Chacune des maladies traitées fait l’objet d’une fiche de présentation qui permet d’emblée de connaître l’agent causal, les modes de transmission, les symptômes, des chiffres relatifs aux décès, la prévalence, les moyens préventifs, le traitement, la stratégie globale pour contrer l’épidémie. S’ensuivent un texte (bien documenté et accessible, illustré de documents anciens : affiches, brochures de prévention, croquis des symptômes, etc.) et une carte des zones concernées par les épidémies ou pandémies avec les évolutions historiques, soit à l’échelle mondiale, soit à un niveau régional ou à celui d’un pays. L’ouvrage est très complet et propose une approche singulière. « Derrière chaque carte de ce livre, il y a donc de la peur et de la souffrance, mais aussi cette quête infatigable de savoir qui permet à l’humanité de se défendre contre des ennemis mortels qui restent remarquablement ingénieux », explique l’introduction. Un ouvrage qui est, à la fois, un atlas des contagions et un atlas des combats scientifiques et citoyens.
L’Atlas des maladies, par Sandra Hempel, Éditions Robert Laffont, 22 euros.