Notre santé fait campagne, une affaire à suivre !

Publié par jfl-seronet le 24.05.2019
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Initiativesanté

Fin avril, Seronet avait présenté le programme de revendications portant sur la lutte contre le VIH et les hépatites virales porté par la Plateforme Europe de Coalition PLUS. Un programme inédit qui propose une vision d’une « Europe de la santé » et qui s’inscrit clairement dans l’idée d’une « Europe sans sida ni hépatites virales en 2030 ». À trois jours des élections européennes (scrutin le 26 mai), Seronet a fait le point sur cette campagne avec Richard Stranz, responsable de la Plateforme Europe de Coalition PLUS.

Pour les élections européennes de 2019, dont beaucoup s’accordent à dire quelles vont constituer un tournant historique pour l’avenir de l’Europe (montée des nationalismes, Brexit, contestation des choix libéraux, etc.), la société civile a décidé d’inscrire au débat ses thèmes et revendications. Cela a pris des formes diverses : publication de rapports ou de manifestes (1) et aussi de programmes ambitieux. C’est le cas avec celui porté par la Plateforme Europe de Coalition PLUS, auquel se sont associées de très nombreuses organisations non gouvernementales. Le programme « Europe de la santé » (#EUR4Health) comprend quatre champs de revendications : la solidarité internationale (avec un accent particulier sur les enjeux de la prochaine conférence de reconstitution des fonds du Fonds mondial, en octobre prochain, en France), la question des mobilités et des migrations (afin de garantir l’accès de toutes et tous à la santé en Europe), une nouvelle politique des drogues (en finir avec la guerre contre les drogues menée actuellement) ; le dernier porte sur l’accès universel aux médicaments, une nécessité… parce que la santé est un droit.

« Notre difficulté avec cette action est que la santé n’est pas, en tant que telle, une prérogative européenne. Nous sommes un peu dans une zone grise sur ce sujet, explique Richard Stranz. Bien sûr, les enjeux de santé environnementale, les menaces pour la santé parmi lesquelles le VIH ou encore le virus Ebola sont pris en compte, mais il n’y a pas en matière de santé de politique européenne possible. Des recommandations peuvent être faites, cela peut apporter une plus-value, un cadre de référence, mais rien ne prévoit une politique de santé applicable à l’ensemble des États membres. » Sur le site de l’Union européenne, on explique que « L’Union européenne complète les politiques de santé nationales en aidant les autorités nationales à atteindre des objectifs communs, à mettre en commun les ressources et à surmonter les défis communs. Elle élabore des normes et des réglementations à l’échelle de l’Union européenne pour les produits et services de santé, tout en finançant des projets dans le domaine de la santé dans toute l’Union européenne ». Dans les faits, la politique de l’Union européenne en matière de santé cherche en priorité à protéger et améliorer la santé, à garantir à tous les Européens-nes un accès égal à des soins de santé modernes et efficaces et à coordonner les réponses à toute menace sanitaire grave pesant sur plusieurs pays de l’Union européenne (UE). La prévention et la lutte contre les maladies jouent un rôle central dans la stratégie de l’UE en matière de santé publique. La prévention touche à de nombreux domaines tels que la vaccination, la lutte contre la résistance aux antimicrobiens, la lutte contre le cancer et l’étiquetage responsable des produits alimentaires. Très concrètement, deux agences spécialisées aident les autorités nationales sur les questions de santé. Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies évalue et surveille les risques sanitaires émergents afin de coordonner les réponses à ces risques. L’Agence européenne des médicaments gère l’évaluation scientifique de la qualité, de la sécurité et de l’efficacité de tous les médicaments dans l’UE.

Comme on le voit, la santé publique, version UE, est très bordée, pensée en silos : celui sur le VIH et les hépatites, celui sur l’évaluation des médicaments, les données épidémiologiques européennes, etc. Du coup, la vision mise en avant par « Europe de la santé », se veut plus large, en proposant une réflexion au niveau macro sur certains sujets transversaux aux pays de l’UE, mais aussi aux pays voisins comme à ceux qui sont en négociation pour rejoindre l’Union européenne. Par exemple, l’« Europe de la santé » met en avant l’importance de l’aide publique au développement. La Plateforme Europe de Coalition PLUS et ses partenaires rappellent que l’enjeu est de taille « car sans financements additionnels pour accélérer la lutte contre le VIH, le risque d’une résurgence de l’épidémie est bien réel. « Cela nous concerne toutes et tous, pays membres de l’Union européenne et ses pays voisins européens. Par ailleurs, sans atteinte de l’objectif de développement durable « Bonne santé et bien-être » les autres objectifs, par exemple d’éradication de la pauvreté, de la malnutrition, de réduction des inégalités de genre et économiques, ne pourront être atteints », préviennent les organisations de la société civile qui soutiennent le projet « Europe de la santé ». Et les ONG d’expliquer qu’elles attendent un « renforcement considérable de l’aide publique au développement, tant de l’Union européenne que de ses États membres, afin de jouer un rôle décisif vers la fin des épidémies et réduire les inégalités entre les pays ». Elles demandent ainsi : l’augmentation de la contribution de l’Union européenne et de ses États membres au Fonds mondial, tant en montant qu’en pourcentage, lors de sa Conférence de reconstitution le 10 octobre 2019 ; l’accompagnement des pays d’Europe de l’est et d’Asie centrale qui cesseront ou ont cessé d’être éligibles au Fonds mondial pour assurer la pérennité des programmes de lutte contre le VIH/sida et les hépatites, et plus particulièrement aux programmes destinés aux populations clés ; etc.

Ces dernières semaines, les associations leaders de la Plateforme Europe de Coalition PLUS ont battu la campagne avec leur projet. « Nous avons eu des contacts directs avec des formations et partis politiques, des têtes de listes aux Européennes et des reprises dans les médias, indique Richard Stranz. L’association Gat au Portugal a obtenu un bon écho dans les médias locaux. L’association roumaine Aras a eu des contacts avec des ministres, des têtes de listes de plusieurs partis en lice pour les élections, dont celle des Libéraux, et même décroché un rendez-vous avec le conseiller pour la Santé du Président roumain (Klaus Lohannis). Les signataires italiens, grecs et tchèques ont fait traduire dans leurs langues le projet pour lui assurer une meilleure diffusion, notamment auprès de leurs partenaires et citoyens-nes respectifs-ves. Il y a eu des échos dans les médias italiens. L’association autrichienne Aids Hilfe Wien a fait des envois aux différentes têtes de liste et à des partenaires ; les retours ont été très positifs sur le contenu des propositions ».

« Ce qui est une des grandes forces de cette initiative, c’est d’avoir des signataires dans des pays de l’Est et de l’Ouest, du Sud et du Nord de l’UE ; des signataires dans des pays mobilisés sur la réduction des risques ou les droits des populations clefs et parfois en dehors du strict cadre du VIH. Je pense, par exemple, à l’International committee on the rights of Sex Workers In Europe qui soutient notre initiative. Nous avons mobilisé des structures d’un pays qui quitte l’Europe (la Grande-Bretagne), de pays en discussion pour y entrer, de pays voisins. Nous avons pu le faire parce que nous abordons des questions vastes à même de mobiliser de nombreux partenaires dans différents pays », rappelle Richard Stranz.

« Avec nos partenaires de l’EATG, nous travaillons à approfondir ces thématiques et à préparer une réunion avec les nouveaux et nouvelles parlementaires européens-nes élus-es pour les inviter à réfléchir à nos propositions et revendications, les inciter à maintenir la santé haut sur l’agenda politique de l’UE et renforcer les contacts pris en amont des élections ».

Comme on le voit, l’objectif ne se limite pas à l’unique échéance du 26 mai, mais s’inscrit dans la durée en mobilisant les forces (par l’association de nouveaux partenaires) et par un travail de conviction au long cours auprès des élus-es qui ont, d’ores et déjà montré un intérêt pour l’Europe de la santé. De ce point de vue, on ne peut que regarder avec intérêt les résultats de l’enquête commandée par France Assos Santé à l’institut de sondage CSA (21 mai) qui questionnaient ce que les Français-es attendent de l’Europe… en matière de santé. Les résultats viennent contrebalancer les idées reçues : ces derniers-ières ne veulent pas moins d’Europe. « Ils et elles veulent une Europe de la santé plus forte, plus protectrice des droits des malades. Une Europe qui joue pleinement son rôle de régulation face aux pratiques contestables de l’industrie pharmaceutique, et qui donne davantage de place aux politiques de prévention », expliquait France Assos Santé. Bref, les premiers jalons vers une « Europe de la santé ».

(1) : Par exemple, le manifeste « L’Europe, construisons-la avec les exilés-es ! » (11 avril 2019). À l’approche des élections européennes du 26 mai, cinq associations européennes de soutien aux personnes exilées, Arci (Italie), Cear (Espagne), La Cimade (France), RSA (Grèce) et Pro Asyl (Allemagne) ont publié un manifeste commun. Elles dénoncent les « dérives des politiques migratoires européennes et appellent les citoyens-nes et les candidats-es à se mobiliser pour construire une Europe solidaire avec les personnes exilées ».

 

Plateforme Europe : qu’est-ce que c’est ?
La Plateforme Europe de Coalition PLUS est portée par AIDES ; qui en assure la coordination. Elle inclut trois autres membres européens de cette même coalition : Aras (Roumanie), Gat (Portugal) et le Groupe sida Genève (Suisse, pays qui ne fait pas partie de l’Union européenne). Lancée en 2014, la Plateforme Europe vise à répondre de manière collective aux défis spécifiques qui continuent de se poser dans l’Union européen et plus largement dans la région ; ces enjeux sont notamment les inégalités dans l’accès aux droits et à la santé. Chacun de ses membres travaille directement avec d’autres partenaires locaux et européens comme l’European Aids Treatment Group (EATG) ou Aids Action Europe, autour de projets communs. Ces deux structures sont partenaires de la campagne conduite à l’occasion des élections européennes.
AIDES, Gat et Aras font partie de deux organismes consultatifs de la Commission européenne : Les forums de la société civile sur le VIH/sida, les hépatites et la tuberculose et son équivalent sur les drogues. Ces instances permettent à ces associations, dans le cadre de leurs activités de plaidoyer, de porter d’une part la voix de la Plateforme Europe, en concertation avec l’ensemble de ses membres, et d’autre part celle de la société civile de leurs pays respectifs. La Plateforme Europe impulse des actions de recherche communautaire, de renforcement de capacités et de plaidoyer. Ses objectifs stratégiques sont de : promouvoir la démarche communautaire à travers ses actions et partenariats ; défendre l’accès à la santé et aux droits des populations vulnérables les plus exposées au VIH, au VHC et au VHB et à la tuberculose et influencer les politiques publiques européennes ; identifier, améliorer et partager les bonnes pratiques et les approches innovantes entre partenaires européens.


Qui sont les populations clés ?
Officiellement, l’Onusida et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme retiennent cinq principaux groupes de population, dites clés, qui sont particulièrement vulnérables au VIH. De surcroît, ces populations n’ont souvent pas accès à des services adéquats en matière de prévention, d’accès aux soins et de suivi pour le VIH, les IST, etc. Ce sont : les hommes gays et autres hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH), les travailleurs-ses du sexe, les personnes transgenres, les personnes consommatrices de drogues injectables et les personnes détenues et incarcérées. Une des caractéristiques de ces groupes est d’avoir un risque de contamination par le VIH bien plus élevé qu’en population générale (1). Il est treize fois plus élevé pour les travailleurs-ses du sexe et les femmes trans, 22 fois plus élevé pour les personnes consommatrices de drogues injectables et 28 fois plus pour les gays et HSH. Les populations clés existent dans tous les pays, mais peuvent varier en nombre et caractéristiques.

(1) : Source : Global AIDS Update, Onusida 2018.