Guadeloupe : "Sel jan pou kowé sida la sé zot !" (1)

Publié par jfl-seronet le 14.10.2014
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En 2014, AIDES a ouvert des locaux à Basse-Terre en Guadeloupe. C’est l’occasion de revenir sur la situation du VIH/sida dans ce département français et de rappeler les enjeux de la lutte contre le VIH, ceux du dépistage, de l’accès aux soins dans les départements français d’Amérique. Militant à AIDES en Guadeloupe, Jean-Claude Maced répond à Seronet.

Quelles sont les données épidémiologiques (VIH) concernant la Guadeloupe ? Est-ce bien le 2e département français après la Guyane le plus touché par le VIH ?

Jean-Claude Maced : L’épidémie de VIH reste très active aux Antilles-Guyane malgré une baisse de son incidence entre 2005 et 2010, dans les trois départements : Guyane, Martinique et Guadeloupe. Le taux global d’incidence du VIH a été estimé à 59 pour 100 000 personnes/année sur la période 2009-2010 contre 17 pour 100 000/année au niveau national. De grandes disparités existent entre les trois départements : les taux d’incidence sont très au-dessus de la moyenne nationale en Guyane et en Guadeloupe (respectivement 147 et 56 pour 100 000) alors que la Martinique a une situation épidémiologique plus favorable (17 pour 100 000).

1973. C’est le nombre de personnes atteintes du VIH vues au moins une fois en 2012 en Guadeloupe, soit 977 hommes et 887 femmes. La majorité des personnes suivies ont entre 30 et 60 ans et 44,4 % ont plus de 50 ans.

Quelles sont, selon toi, les priorités locales en matière de VIH/sida ? Qui concernent-elles plus particulièrement ?

Depuis 2001, les départements français d’Amérique (DFA) constituent des territoires prioritaires dans la lutte contre le VIH/sida, justifiant la mise en place de programmes de prévention ciblés, portés à la fois par les institutions nationales (ministère de la Santé, Institut national de prévention et d’éducation pour la santé) et les acteurs locaux (agences régionales de santé, associations, COREVIH, professionnels de santé, etc.). Ces programmes sont aujourd’hui encadrés par le "Plan national de lutte contre le VIH/sida et les IST 2010-2014 en direction des populations des départements d’outre-mer".

Dans le cadre du FEDER (programme européen de développement régional), le volet VIH du projet INTERREG Caraïbes a mis en évidence des problèmes prioritaires de santé chez les populations à risques et formule des stratégies d’intervention. Il s’agit de la haute prévalence chez les populations HSH en Guadeloupe : liée à une augmentation des prises de risques ; un isolement et un manque d’organisation communautaire et à l’augmentation de la discrimination et de la stigmatisation de l’homosexualité. Il y a aussi une prévalence forte au VIH dans les communautés migrantes en Guadeloupe liée à la précarité sociale ; à une domination masculine prégnante dans ces communautés (rapports de genre) et à des prises de risques élevées. Et aussi un risque de contamination au VIH accru chez les travailleuses du sexe de Guadeloupe lié à la précarité sociale, à la vulnérabilité aux IST, aux maltraitances et aux violences. Enfin, une prévalence élevée aux VIH, VHC et IST chez les usagers de crack liée à une extrême marginalisation, à la résistance des usagers et des acteurs à l’approche de réduction des risques et aux limites de la prise en charge médicosociale.

AIDES est présent depuis mars 2014 à Basse-Terre. Comment a été accueillie l’arrivée de l’association ? Qui la fréquente ?

Le projet initial ne prévoyait pas une implantation immédiate avec un local. Nous pensions dans un premier temps nous associer aux partenaires locaux déjà présents sur le terrain et compléter nos savoir-faire sur des actions communes. Le but étant d’apprendre les uns des autres pour que la population guadeloupéenne puisse bénéficier d’une offre de prévention la plus complète possible. Après avoir rencontré les partenaires associatifs et institutionnels, il est apparu évident qu’une présence physique de AIDES devenait nécessaire, particulièrement sur la région de Basse-Terre où le tissu associatif, notamment communautaire et de lutte contre le VIH-sida, est assez pauvre, contrairement à celui de la Grande-Terre. Un local devenait donc indispensable pour favoriser une certaine autonomie et pour mieux  accueillir les personnes afin de leur proposer de l’écoute et du soutien, l’accès aux outils de prévention et à l’information, du counselling et l’accès au dépistage communautaire et la possibilité d’être accompagné ou orienté vers des structures appropriées. Car les sujets liés au sexe, à l’orientation sexuelle, au VIH et aux hépatites ou à la consommation de produits psycho-actifs restent extrêmement tabous dans les Antilles. Cet espace associatif communautaire sécurisant, facilitant les échanges non moralisateur et sans jugement, l’association l’a donc créé.
En août dernier, nous avons participé à la campagne  "Nou pa ka joué". Une grande campagne de prévention sur l’usage du préservatif, portée par l’INPES dans les DFA. Pour la Guadeloupe et la Guyane, elle s’est  déroulée durant les Tours Cyclistes, des événements majeurs annuels. A cette occasion des actions de terrain ont été mises en place sur une dizaine de jours dans les villages d'arrivée des étapes de la course. Cette présence dans les villages étapes a permis une large communication et une grande visibilité sur notre implantation en Basse-Terre, d’expliquer les valeurs que nous défendons et de présenter notre programme d’actions sur l’année. Nos partenaires et le public rencontrés ont fortement apprécié nos outils d’animation, jugés ludiques et accompagnés d’un discours décontracté pour aborder la prévention et la réduction des risques sexuels. Nous commençons déjà à avoir de très bons retours : mobilisation, désir de partenariat et d’accompagnement pour des actions sur le terrain…

Un des axes privilégiés est le renforcement de la proposition de dépistage. Qu’est-ce que cela change par rapport à la situation précédente où le dépistage n’était pas souvent organisé ?

En Guadeloupe, le dépistage rapide reste essentiellement médicalisé, il s’effectue dans les Ciddist (centres d’information, de dépistage et de diagnostic des infections sexuellement transmissibles) ou CDAG (centre de dépistage anonyme et gratuit) et dans quelques associations. L’offre de dépistage rapide non-médicalisée et communautaire que nous proposons s’inscrit dans une dimension complémentaire de l’existant et renforce les partenariats indispensables pour assurer la continuité vers l’accès aux soins. Le COREVIH [Coordination régionale de lutte contre le VIH/sida, ndlr] Guadeloupe reste le lieu de concertation général de tous les acteurs mobilisés sur ces objectifs.

Nous privilégions des actions de réduction des risques avec proposition de dépistage rapide auprès des publics les plus vulnérables (hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, travailleurs et travailleuses du sexe, consommateurs de produits psychoactifs et migrants). Nous sommes présents lors d’événements ciblés ou dans les lieux fréquentés par ces publics : soirées HSH, lieux de rencontres extérieures comme la plage naturiste à Saint-François... Nous ciblons les zones où les personnes sont un peu plus isolées en termes d’accès à la prévention et aux soins.

Toujours dans le domaine du dépistage, la Guadeloupe est-elle confrontée à un phénomène de découvertes tardives du VIH ?

Le nombre de découvertes de séropositivité rapporté à la population est plus élevé dans les départements français d’Amérique et en Ile-de-France, que dans le reste de la France. Les taux de nouveaux diagnostics en Guadeloupe (401 découvertes par million d’habitants) sont supérieurs à la moyenne nationale (93). Outre-Mer et notamment en Guadeloupe, les proportions de diagnostics tardifs restent élevées. C’est ce qu’indique le Rapport Morlat 2013.

Quel bilan fais-tu de la semaine caribéenne du dépistage en juin 2014 ?

Implantés depuis la mi-mars 2014, nous n’avons pas pu, pour cette année, participer pleinement à cette semaine Caribéenne du dépistage. Pour 2015, nous nous appuierons sur le bilan des actions menées cette année par les autres acteurs de terrain pour définir notre positionnement et notre programme d’intervention.

La Guadeloupe, connait-elle, comme c’est le cas ailleurs dans les Caraïbes, une immigration caribéenne importante? En quoi, ces déplacements de personnes jouent-ils sur les actions proposées ?

A côté des immigrations en provenance du Proche-Orient et de Chine qui se poursuivent régulièrement, mais faiblement, le mouvement, amorcé auparavant, de nombreuses populations d’origine caribéenne à la recherche de travail ou fuyant des conditions sociales, politiques et de vie difficiles s’accélère, notamment sous la forme d’une immigration irrégulière de plus en plus importante, particulièrement en provenance d’Haïti et de République Dominicaine. Les enquêtes menées dans le programme INTERREG auprès des populations migrantes ont permis de mettre en avant plusieurs problématiques que doivent prendre en compte les associations ou les structures dans leur approche ou actions à mener avec ces personnes : la précarité sociale, des prises de risque sexuelles élevées (en lien avec les croyances ou le manque d’informations), les questions de genre et la place de la femme dans les communautés (multi-partenariat, soumission des femmes…), les discriminations dont elles sont l’objet.Les déplacements et la réalité de vie des personnes migrantes en Guadeloupe demandent à ce que les associations, notamment AIDES, aillent à leur rencontre, là où elles vivent et sont à l’aise pour échanger. L’accès à la prévention doit être pensé autrement : aller vers, prendre en considération les croyances et modes de vie, ainsi que les langues parlées. Sans cette approche, ces populations fortement discriminées, risquent de passer au travers des messages ou des actions de prévention "classiques".

En matière de prise en charge quelles différences existent entre une personne vivant avec le VIH en Guadeloupe et une personne vivant avec le VIH en métropole ? Autrement dit : les personnes ont-elles accès à la même offre de soins, de traitements, d’examens, etc. ?

La Guadeloupe étant un département français d’Amérique, nous bénéficions de la même offre de soins que la France hexagonale. Les personnes vivant avec le VIH bénéficient du même accès aux soins, que ce soit dans le service des maladies infectieuses, les PASS (permanences d’accès aux soins), les Ciddist ou la plupart des pharmacies... Ce qui peut entraver le parcours de soins est surtout lié à l’accès aux droits (Sécurité sociale).

L’étude KABP (2011-2012) sortie en 2013 montre dans les DFA que si la stigmatisation à l’égard des personnes séropositives a diminué depuis 2004, elle reste à un niveau élevé. Qu’en est-il en Guadeloupe ?

Notre expérience sur le terrain révèle que la population a une profonde méconnaissance sur les modes de transmission du VIH/sida : à de nombreuses reprises il nous a été dit que le VIH/sida se transmet par les moustiques, la salive et en s’asseyant sur la cuvette des toilettes après le passage d’une personne concernée. C’est cette méconnaissance qui engendre cette peur et qui accentue la stigmatisation dont les effets sont décuplés du fait que nous sommes dans un milieu insulaire. Mais nous sentons, sans doute grâce à notre façon d’aborder le sujet et à nos outils d’animation, que les personnes avec qui nous échangeons montrent des signes de "changement" : elles repartent avec de la documentation pour approfondir leurs connaissances. Cela montre qu’un début de réflexion s’opère quant à leurs représentations sur le VIH/sida. Si les chiffres sur la stigmatisation restent élevés, nous pensons qu’ils vont diminuer. En tout cas, c’est le défi que nous nous sommes donné.

Selon toi, les personnes que tu rencontres connaissent-elles bien l’existence des traitements anti-VIH et notamment leur rôle en matière de prévention ?

Non, la population est très mal informée sur les avancées des traitements. Il faut dire que les grandes campagnes de prévention pour les Antilles/Guyane prônent le préservatif comme outil unique. Il arrive qu’elles parlent de dépistage uniquement en mettant en scène des couples qui se forment avec un relent moralisateur sur la fidélité. A aucun moment on met en avant l’utilisation du dépistage pour les relations multi-partenariales ou pour permettre la mise sous traitement en cas de contamination.
Quand nous invitons les personnes à faire un dépistage rapide du VIH/sida, elles répondent de manière systématique : "Mwen pa vlé sav !" ("Je préfère ne pas savoir"). Pourtant, l’argument qui fait pencher la balance et les pousse à réaliser un dépistage, est justement les avancées des traitements, quand nous précisons "qu’il vaut mieux le savoir que de ne pas le savoir" et que "Sel jan pou kowé sida la sé zot !" (1).

Lors de son lancement en Guadeloupe, AIDES a appelé à la mobilisation des personnes et a incité les gens à devenir volontaires. Le VIH est un sujet sensible dans l’opinion publique, notamment dans les DFA. Qui sont les gens qui se mobilisent aujourd’hui ? Quelle sont leurs motivations ?

Il n’y a pas de profil type, cela va de la personne concernée personnellement ou par rapport à un proche, à celle qui souhaite investir de son temps dans une cause ou simplement celles qui sont séduites par notre approche du militantisme, les valeurs que nous défendons et qui apprécient notre savoir-faire !

(1) : "La seule façon d’arrêter l’épidémie c’est vous !"

AIDES Guadeloupe : où et quand ?
Nous sommes situés dans la ville de Basse-Terre, dans le quartier Bas du Bourg, au 918 boulevard du Général De Gaulle, avec un accès par le boulevard maritime et/ou par la rue du Père Labat. AIDES Guadeloupe est ouvert au public, le mardi et le mercredi de 9 heures à 13 heures et de 14 heures à 17 heures ou sur rendez-vous : 05 90 60 49 50/06 96 43 15 41/aides.guadeloupe "@" gmail.com
Nous y proposons : le dépistage rapide du VIH, des réponses à vos questions, des conseils personnalisés, du matériel de prévention (préservatifs masculins et féminins, gel lubrifiant), des informations sur le VIH/sida, les hépatites virales, les infections sexuellement transmissibles (documentation, brochures).
Nous invitons les personnes à participer à des ateliers et groupes d’échanges collectifs (ateliers santé sexuelle, hépatites, discriminations, accès à la santé, etc.).
Nous orientons également vers d’autres structures en fonction des besoins.
A l’extérieur, nous sommes présents sur la plage naturiste de Tarare le dernier dimanche après-midi de chaque mois pour proposer les dépistages rapides du VIH, des informations et du matériel de prévention.

Commentaires

Portrait de gys

Bonjour ! Nous avons besoin de militants... Si vous avez du temps libre, que vous êtes ouverts, dans l'empathie, que vous adhérez à notre lutte contre le Sida et les IST venez nous rencontrer et faisons connaissance. L'équipe constituée est très sympathique, nous avons des moments de convivialité pour échanger et partager... Vous avez nos coordonnées....A bientôt !

Gys

Portrait de chachou

je n'oublie rien et quand je serai prète je viendrai 

c'est bien ce que tu fais 

Portrait de gys

Salut ma belle, je suis en Guadeloupe maintenant, plus à TOURS.

Plein de bonnes choses

Bizzzzzz

Gys