D’une pandémie à une autre

Publié par Maxime Encrevé et Fred Lebreton le 19.07.2021
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ConférencesIAS 2021

Dimanche 18 juillet, 9 heures, le café est chaud, les codes de connexion internet sont opérationnels, nous sommes prêts pour couvrir la 11e édition de IAS, la conférence internationale scientifique sur le VIH, retransmise virtuellement en direct de Berlin. Le programme de cette édition est très dense (110 sessions en 4 jours !), voici une sélection des temps forts de la première journée.

VIH et Covid-19 : prudence

La nouvelle a fait le tour du web jeudi 15 juillet suite à la conférence de presse de lancement de l’IAS : un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) affirme que le VIH serait un facteur de risque de développer une forme grave de la Covid-19 et d’en décéder. Cette analyse porte sur 15 500 personnes vivant avec le VIH et hospitalisées pour cause de Covid-19 dans 24 pays. Leur âge moyen était de 45 ans et demi, et plus d’un tiers avait une forme grave ou critique de la Covid-19. La quasi-totalité (92 %) suivait une thérapie antirétrovirale contre le VIH avant leur hospitalisation. Parmi le total de cas étudiés, près du quart (23 %) des patients-es dont l’issue clinique est documentée sont décédés-es à l’hôpital.

Après avoir lu le rapport, il convient de faire preuve de prudence et de recul face à cette annonce. En effet, cette méta analyse a certaines limites (voir chapitre « limitations » page 15 du rapport). Tout d’abord, on apprend que la grande majorité des données collectées provient d’Afrique du Sud, pays avec une très forte prévalence du VIH. Ensuite, les données concernant les traitements ARV sont très limitées (dans seulement 40 % des cas) et aucune donnée n’a été récoltée sur la charge virale et les CD4 des personnes hospitalisées pour cause de Covid-19 sévère. Enfin certaines données concernant les comorbidités comme l’indice de masse corporelle sont également absentes. Des résultats qu’il convient donc d’interpréter avec précaution. En effet, comment savoir si parmi les personnes vivant avec le VIH hospitalisées pour une forme sévère de la Covid-19, ces dernières étaient en VIH contrôlé ou bien en déficience immunitaires et/ou avec un facteur de risque important comme l’obésité ?

Jusqu’à présent, la plupart des études, y compris lors de la Croi en mars dernier allaient dans le sens que le VIH, quand il est contrôlé, ne constituait pas, à lui seul (c’est-à-dire sans comorbidités), un risque pour les personnes séropositives de développer une forme grave de la Covid-19 et d’en décéder. La façon dont l’OMS et l’IAS ont communiqué autour de cette analyse à grande échelle semble être, avant tout, un plaidoyer pour un accès prioritaire à la vaccination Covid-19 pour toutes les personnes vivant avec le VIH ; mais attention à ne pas envoyer un message trop anxiogène chez les personnes qui vivent avec un VIH contrôlé et sans comorbidités.

Un vaccin Covid pour tous-tes !

Adeeba Kamarulzaman, Professeure en maladies infectieuses de l’Université de Kuala Lumpur en Malaisie et présidente de l’IAS a ouvert la conférence avec les traditionnels discours de bienvenue. Le mantra de cette plénière d’ouverture était : Follow the science (suivez la science). Angela Merkel, chancelière d’Allemagne, a prononcé quelques mots pour rappeler que le monde ne peut vaincre une pandémie mondiale qu’à travers une stratégie de coopération mondiale. « Le sida ne doit pas être relégué au second plan à cause de la Covid-19 » a déclaré la chancelière. Après cette introduction, une discussion a eu lieu sur le thème « d’une pandémie à une autre » entre le Dr Anthony Fauci (conseiller médical de la Maison Blanche), Yvette Raphael (activiste séropositive en Afrique du Sud), Soumya Swaminathan (pédiatre et clinicienne indienne et scientifique en chef de l'Organisation mondiale de la santé) et Jens Spahn (ministre de la Santé allemand). Au cœur des discussions, il y a l’urgence liée à la vaccination mondiale de la Covid-19. « Nous avons vraiment une obligation morale, les pays riches, de faire en sorte que les pays à faibles et moyens revenus puissent obtenir dès maintenant les vaccins » affirme Anthony Fauci. Et d’ajouter « il y aura une nouvelle pandémie, peut-être pas dans l’immédiat mais il faut réfléchir dès aujourd’hui à la suite ». L’expert fait un parallèle avec des programmes comme Pepfar (1) ou le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme pour exhorter les pays riches à fournir un accès équitable et universel aux vaccins.

Soumya Swaminathan de l’OMS, déplore, quand à elle, une répétition des erreurs du passé avec un accès inégalitaire aux traitements VIH dans les pays à faibles ou moyens revenus qui se répète avec les vaccins Covid. Elle insiste également sur l’importance d’inclure les personnes vivant avec le VIH dans les programmes de vaccination prioritaires de la Covid-19.

De son côté Yvette Raphael a prononcé un message important : « J’ai porté trois fardeaux, celui d’être noire, d’être pauvre et d’être une femme. Et j’ai vite compris que ces fardeaux me suivraient jusqu’à la fin de ma vie ». La militante, ouvertement séropositive, ajoute que là où les scientifiques voient des statistiques, elle voit « des visages » et elle exhorte les leaders politiques et scientifiques à agir vite. « La plus grosse erreur a été de ne pas inclure les leaders communautaires de la lutte contre le VIH dans la stratégie de réponse à la Covid-19 » déplore-t-elle. Le ministre de la Santé allemand, Jens Spahn, lui répond « J’accepte les critiques mais laissez-nous quelques mois pour vous montrer que la réponse globale sera en place » et d'ajouter « personne ne sera en sécurité tant que tout le monde ne sera pas en sécurité ».

À ce jour, quatre millions de personnes au moins sont décédées de la Covid-19 dans le monde. Seuls 2 % des Africains-nes sont vaccinés-es tandis que la moitié des Américains-es et des Européens-es ont reçu au moins une dose de vaccin.

(1) : Pepfar est le « Plan d’urgence présidentiel de lutte contre le VIH/sida ». Une initiative bilatérale du gouvernement américain avec certains pays pour sauver et améliorer la vie des personnes infectées ou exposées à l’infection par le VIH.


Lenacapavir : nouveaux résultats prometteurs
Le professeur Jean-Michel Molina, chef du service des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital Saint-Louis (AP-HP, université de Paris), a présenté les derniers résultats de l’essai Capella sur l’efficacité du lenacapavir. Le lenacapavir est un nouvel inhibiteur de capside, soit une nouvelle cible du cycle viral. Il a une longue demi-vie et une forte puissance antivirale. Il est administré en injection sous-cutanée tous les six mois dans cet essai. Les résultats de Capella, à 26 semaines, ont montré une baisse significative de la charge virale chez des personnes qui étaient en situation d’échec thérapeutique et dont la souche du VIH avait développé des résistances à d’autres molécules. Après la deuxième injection, 81 % des participants-es avaient une charge virale inférieure à 50 copies/ml et 89 % une charge virale inférieure à 400 copies/ml. Parmi les effets indésirables, 18 % des participants ont développé des nodules sous la peau sur le point d’injection et 11 % ont eu des durcissements du tissu de la peau à ce même endroit. Ces effets ont duré respectivement 22 et 10 semaines en moyenne. L'essai continue pour des résultats définitifs (source : aidsmap).


L’autodépistage du VIH
L'autodépistage du VIH (ADVIH) a modifié la façon d’envisager le dépistage du VIH. Financés par Unitaid, l'initiative HIV Self-Testing Africa (Star) et le projet Atlas, mis en œuvre en Afrique de l'Ouest, ont démontré le rôle essentiel de l’ADVIH pour atteindre les populations mal desservies par les modalités de dépistage traditionnelles, notamment les hommes, les adolescents et les populations clés. Parmi les stratégies évoquées lors de cette session, la possibilité de laisser des autotests dans les hôtels même s'il est difficile d'avoir un retour sur ce genre de dispositif. Autre stratégie, au Mozambique, un partenariat a été développé avec les pharmacies. L’autotest doit être vu comme une première étape vers la Prep pour les personnes très exposées au VIH et vers le Tasp pour celles qui découvrent leur séropositivité. Il faut faire attention à ces populations clés, au coût unitaire, plutôt que de vouloir tester tout le monde et passer à côté de l’épidémie non diagnostiquée. Un des enjeux pour déployer les autotests est de réduire leur coût pour qu'ils soient accessibles à tous-tes, n'importe où, là où aujourd'hui ils sont trop chers à fabriquer. D’ici 2024, un million d’autotests seront disponibles en Côte d'Ivoire, financés en partie par le Fonds mondial de la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Une façon de faire connaître les autotests serait de faire appel à des influenceurs-ses sur les réseaux sociaux mais aussi des éducateurs-rices et des organismes communautaires.