Il y a eu des choix déchirants à faire

Publié par Rédacteur-seronet le 01.01.2022
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Cultureexposition

Christophe Broqua est socio-anthropologue, chargé de recherche au CNRS et membre de l’Institut des mondes africains (Imaf). Dès 1994, il a consacré son travail aux recherches sur les mobilisations collectives liées au VIH/sida et à l’homosexualité en France et en Afrique. C’est aussi l’un des commissaires de l’exposition « VIH/sida, L’épidémie n’est pas finie ! » au Mucem (Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée). Pour Seronet, Christophe Broqua revient sur cette exposition unique en France. Entretien.

Christophe Broqua et Sandrine Musso au Mucem lors d'une réunion du comité de suivi de l'exposition "VIH/sida : l'épidémie n'est pas finie !", 12 juillet 2019.

 

Comment est née cette exposition et quel a été votre rôle en tant que co-commissaire ?

Christophe Broqua : Je fais partie des trois personnes qui ont semé les premières graines à partir de 1994. J’étais documentaliste au Crips Île-de-France et, en même temps, inscrit en thèse en anthropologie. J’ai rencontré Françoise Loux [anthropologue, directrice de recherches au CNRS, ndlr] et Stéphane Abriol, que j’ai rejoint au sein du laboratoire du CNRS associé au Musée national des Arts et Traditions Populaires (ATP), l’ancêtre du Mucem, qui se trouvait alors au Bois de Boulogne, à Paris. Dès le départ, nous nous sommes interrogés sur le rôle possible d’un musée « de société » dans la lutte contre le sida. Cette réflexion a muri au fil des années, puis de 2002 à 2006 une collecte d’objets a été réalisée par Françoise et Stéphane, qui a permis de réunir plus de 12 000 pièces liées à la lutte contre le sida. Le travail sur l’exposition au Mucem a vraiment commencé en 2016 et dès le départ j’ai fait partie des membres du « comité de pilotage » qui sont devenus les commissaires. Mes recherches d’anthropologue avec, entre autres, une thèse sur Act Up-Paris (1), m’ont donné une certaine connaissance des enjeux liés à la lutte contre le sida, aussi bien en France et aux États-Unis qu’en Afrique.

Le processus de travail sur cette exposition a duré plusieurs années et mobilisé des dizaines d’acteurs-rices notamment associatifs-ves. Quels ont été les challenges d’un tel chantier ?

Sandrine Musso, qui est décédée en août 2021, a eu un rôle crucial dans la construction de cette exposition et la coordination entre le Mucem, les différents-es commissaires et le « comité de suivi ». Inviter des personnes concernées à venir travailler à la construction d’une exposition n’est pas une pratique habituelle dans un musée. Sandrine avait une réelle connaissance de la lutte contre le sida à Marseille et ailleurs et aussi une relation, sincère et excellente, avec les associations. On avait un désir d’accueil le plus large possible et l’exigence de ne pas se retrouver dans un « entre soi ». Nous avons organisé des réunions du comité de suivi ainsi que six journées d’étude. L’idée était de constituer un collectif libre, vivant et participatif et je crois que, dans l’ensemble, nous y sommes arrivés même si la tâche n’a pas toujours été simple. Certaines personnes sont parties, d’autres avaient du mal à trouver leur place. Il a fallu les rassurer et les motiver à rester et participer.

L’exposition et le catalogue qui l’accompagne donnent une très grande visibilité à l’histoire et aux objets d’Act Up-Paris au détriment d’autres associations historiques comme Vaincre le Sida (VLS), AIDES, Arcat ou Actions Traitements. Pourquoi ce choix ?

Ce n’est pas forcément un choix prémédité. D’abord, Act Up a fait plusieurs dons énormes de ses archives au Musée national des arts et traditions populaires puis au Mucem tandis qu’une bonne partie des archives de AIDES, par exemple, se trouvent aux Archives nationales. Ensuite, il faut savoir que beaucoup d’anciens militants d’Act Up ont participé au comité de suivi dont Tom Craig qui a fait don de l’intégralité de ses archives photos au Mucem. Et puis, l’identité visuelle d’Act Up est immédiatement reconnaissable, ce qui n’est pas forcément le cas des autres associations dont la présence est donc moins directement perceptible dans l’exposition. Dans le rond central, dans la partie sur la communication en direction des gays, presque toutes les affiches et flyers sont de AIDES, par exemple, mais il faut s’approcher pour voir le logo alors que les affiches d’Act Up sautent aux yeux de par leur identité graphique. Par ailleurs, il y avait aussi un consensus sur le fait que les visuels les plus puissants dans les années 90 étaient ceux d’Act Up. Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’effet du film 120 Battements Par Minute (2) qui a créé un désir fort lié à l’histoire et au mythe d’Act Up-Paris. Mais nous avons en même temps cherché à faire apparaître dans l’exposition le plus d’associations possible.

En 2017, dans un billet de blog sur Mediapart, vous écriviez : « Les hommages rendus à 120 BPM, et par la même occasion à Act Up, apparaissent dès lors comme une forme de rachat collectif, lié chez certains au sentiment, peut-être un peu coupable, d’être passé à côté de l’histoire ».

Au moment de la sortie du film, d’anciens militants se sont, en effet, interrogés sur cette reconnaissance après coup alors que l’association s’est faite malmenée pendant des années. Aimer Act Up aujourd’hui, ça n’a pas le même sens que l’avoir soutenue pendant les années 90. Le Act Up d’aujourd’hui est devenu un mythe qui a perdu un peu de son côté menaçant. En réalité, compte tenu du nombre d’archives à notre disposition et du fait que l’association a abordé toutes les questions liées au VIH/sida, la place d’Act Up dans cette expo aurait pu être encore plus importante, mais nous avons été vigilants à réduire sa place au fur et à mesure pour ne pas effacer les autres associations. Il y a eu des choix déchirants à faire, mais c’est le propre du travail de commissaire d’une exposition. Nous avons aussi fait attention à la place des minorités dans cette exposition afin que les communautés les plus exposées soient toutes représentées. Il fallait, à la fois, reconnaitre l’engagement massif de la communauté gay sans invisibiliser d’autres minorités qui avaient moins de ressources, moins de légitimité sociale ou politique et moins d’accès à la parole publique.

Quels sont les trois objets qui vous ont le plus marqué dans cette exposition et pourquoi ?

Il y en a beaucoup plus mais je peux en présenter trois. Le premier est une photo datant de 1996, prise par Christian Poveda, de Sophie, une militante d’Act Up-Paris, qui tient dans sa main un badge sur lequel est écrit « Personne ne sait que je suis séropositive ». C’est une femme que j’ai connue et beaucoup appréciée. Cette photo est emblématique du combat pour la visibilité des personnes vivant avec le VIH et l’enjeu du dévoilement de la séropositivité dans l’espace public. Mon second, ce sont les huit flyers de AIDES sur la réduction des risques sexuels destinés aux gays qui n’utilisaient pas de préservatif. Ils ont été réalisés par AIDES Provence-Alpes-Côte d'Azur en 2001. Bruno Spire les a présentées lors de l’une des journées d’étude préalables à l’expo. À l’époque, Act Up-Paris et Didier Lestrade étaient en pleine guerre contre le bareback [rapports sexuels sans préservatif, ndlr] et ils ont beaucoup critiqué ces flyers qui ont fini par être retirés. Mon avis est qu’Act Up a paralysé un tournant possible de la prévention du VIH chez les gays pendant des années en voulant bloquer cette approche sur la réduction des risques sexuels. Mon troisième choix est une photo de Gideon Mendel prise en juillet 2000 lors de la 13e Conférence internationale sur le sida à Durban, en Afrique du sud. On y voit des activistes sud-africains noirs de la Treatment Action Campaign qui manifestent pour l’accès aux traitements VIH dans les pays du Sud. Cette photo, pour moi, représente une sorte de passage de flambeau entre les activistes du Nord et ceux du Sud.

Que va devenir le fonds exceptionnel sur le VIH/sida de plus de 12 000 pièces géré par le Mucem ? Un lieu de mémoire permanent est-il envisagé ?

Quand on entre un objet dans la collection du Mucem, il appartient au musée. Ces objets pourront être mobilisés dans d’autres expositions du Mucem ou prêtés à d’autres musées, mais ils ne pourront pas faire partie d’un lieu de mémoire permanent. Le fait de les garder au Mucem garantit leur pérennité car il y a des règles de conservation très strictes ainsi en quelque sorte que leur entrée dans la mémoire nationale, mais cela ne permet pas une mémoire vive malheureusement. Les personnes ou structures qui font dons d’objets à un musée en sont dépossédées. En revanche, pour ce qui concerne précisément la collection sur le VIH/sida, une « collection bis » a été constituée avec des objets qui existaient en double et qui peuvent être sortis et utilisés ailleurs.

Quels sont vos projets ? Où en est votre travail sur la lutte contre le VIH/sida en Afrique de l’Ouest ?

De 1994 à 2003, j’ai travaillé sur ma thèse qui traite principalement d’Act Up et de façon parallèle, j’ai enquêté sur la question des mobilisations dans la lutte contre le sida. Lors d’un voyage au Mali, à Bamako, en 2002, une amie m’a fait découvrir le milieu de la nuit gay local et underground et j’ai décidé par la suite de travailler sur la question de l’homosexualité et du VIH en Afrique. Mon projet, à terme, est de compiler ces vingt années d’enquête sur les formes sociales et politiques de l’homosexualité au Mali, en Côte d’Ivoire et au Sénégal et d’en faire un livre. Parmi mes dernières publications, je tiens à citer un ouvrage collectif que j’ai dirigé intitulé Se mobiliser contre le sida en Afrique : sous la santé globale, les luttes associatives (L’Harmattan, 2018). Par ailleurs, en 2021, j’ai dirigé avec Monia Lachheb et Sandrine Musso un dossier spécial « Face au VIH/sida » de la revue L’Année du Maghreb (n° 25).

Propos recueillis par Fred Lebreton

(1) : Agir pour ne pas mourir ! Act Up, les homosexuels et le sida, Presses de Sciences Po, 2005.
(2) : 120 Battements par minute est un film coécrit et réalisé par Robin Campillo, sorti en 2017. Le film revient sur une période cruciale de la lutte contre le VIH/sida au début des années 90 avant l’arrivée des trithérapies, en suivant un groupe d’activistes d’Act Up-Paris.

Commentaires

Portrait de Superpoussin

Des personnes touchées par le VIH ne trouvant pas leur place dans les associations étudiées ont-elles pu collaborer à ce travail?

Je pense ici en particulier aux séropositifs non gays et non d'origine sub-subsaharienne.

J'ai souvenir d'une réunion d'ACT-UP ou un type s'était fait lyncher car exprimant son hétérosexualité. En parlant avec d'autres hétéros j'avais entendus d'autres témoignages similaires. Quelle place a été réservée à ces exclus?