Injection supervisée : le débat fait salles combles !

Publié par jfl-seronet le 25.09.2012
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L’impatience serait-elle la valeur en hausse ? Le député PS Jean-Marie Le Guen, partisan déterminé des salles de consommation à moindres risques, demande au gouvernement d’agir rapidement pour donner un cadre légal à ce dispositif que Paris et Marseille sont prêtes à expérimenter. Cette demande relance le débat et réactive le discours caricatural de l’UMP qui fait fort… très fort.
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Injection supervisée : Le Guen relance

Partisan déterminé des salles d’injection supervisée, le député PS Jean-Marie Le Guen relance le débat dans une interview au "Parisien" (29 août). Adjoint au maire de Paris en charge de la santé, il demande qu’on avance sur l’ouverture des salles, d’autant, explique-t-il, que Paris notamment est prête pour l’ouverture d’un tel dispositif. Dans son interview, le député, qui est aussi médecin, explique : "Cela fait plusieurs mois que nous menons une réflexion avec des médecins, des policiers, des juristes, des élus de tout bord des collectivités territoriales pour mieux répondre à la question de la toxicomanie". Mais pourquoi relance-t-il maintenant le débat (qui commence à dater d’ailleurs) ? "Aujourd’hui, il y a urgence. La consommation d’héroïne augmente à Paris. Le nombre de seringues utilisées dans les distributeurs automatiques progresse de 7% au premier semestre 2012 par rapport à la même époque en 2011, et les personnels des associations trouvent davantage de seringues dans les rues. C’est préoccupant", explique l’élu au "Parisien. Que faire alors ? Evidemment, Jean-Marie Le Guen a une proposition : "De mon point de vue, il faudrait autoriser, comme cela se fait à l’étranger, des salles de consommation de drogue, mais de façon très encadrée. François Hollande avait fait part pendant la campagne présidentielle de son intérêt pour ce genre d’expérimentation. Je demande aujourd’hui que le gouvernement donne son accord pour la mise en œuvre de ces salles de consommation". Et le député de Paris d’ajouter : "Il est vraiment temps que le gouvernement donne son feu vert, en développant une politique plus ambitieuse de réduction des risques. Le ministère de la Justice, celui de l’Intérieur et celui de la Santé peuvent décider de faire une circulaire légalisant ces salles de consommation".

Y’a urgence
Cette urgence, nombreux sont les militants de la réduction des risques qui la perçoivent. "Drogues : Il est urgent d'expérimenter les salles de consommation !", expliquent ainsi (29 août) Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction, et Pierre Chappard, coordinateur du Réseau Français de Réduction des risques. "Les salles de consommation à moindres risques existent dans huit pays, principalement européens (Suisse, Allemagne, Espagne, Norvège, Pays-Bas, Luxembourg, bientôt le Danemark), mais aussi anglo-saxons (Canada et Australie et bientôt le Québec). Elles sont d'abord des lieux d'accueil pour des usagers en grande précarité qui occupent l'espace public de nos grandes villes. Des exclus produits par la crise économique qui squattent et se regroupent dans les friches industrielles, près des gares, près des zones de transit. Elles leur permettent de consommer de manière digne et sécurisée, par voie injectable (héroïne, cocaïne) ou fumable (crack), des produits qu'ils ont achetés à l'extérieur", expliquent les deux responsables. Mais ce n’est pas tout : "Elles sont également l'occasion de rencontrer des professionnels de santé - et de reconstruire un lien social. Actuellement, ces usagers consomment dans des caves, des parkings, des toilettes publiques, dans la rue. Ils sont rejetés aux marges de la cité et prennent des risques sanitaires importants". On notera d’ailleurs que cette situation-là n’est jamais prise en compte par les détracteurs des salles de consommation à moindres risques. Et il est même à craindre que pour la plupart ils s’en foutent !"

La science a parlé
"Les études sur les salles de consommation sont nombreuses et convergentes, rappellent Jean-Pierre Couteron et Pierre Chappard (…) Il est scientifiquement prouvé qu'elles permettent d'atteindre un public en grande précarité, exclu du dispositif socio-sanitaire. Elles réduisent les pratiques à risques de contaminations VIH et hépatite C, à l'heure où l'épidémie d'hépatite C fait plus de 4 000 morts par an en France - dont la majorité sont des usagers de drogues. Elles diminuent les risques d'overdose (…) Ces salles atténuent les nuisances liées à la consommation dans l'espace public : moins de matériel de consommation (y compris des seringues qui traînent), moins d'usagers qui consomment dans l'espace public. Elles sont enfin un outil de médiation entre les habitants et les usagers".

Des politiques de soutien
On s’en doute… ces arguments ont porté chez des élus à droite comme à gauche et convaincu certains d’entre eux de soutenir une expérimentation de ces salles. Le président PS de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone, s'est dit (30 août) "favorable" à des "expérimentations" sur les salles d'injection de drogue. "Sur des sujets comme ceux-là, il faut que l'on soit capable de faire de l'expérimentation, pour voir, à l'image de ce qui se fait à l'extérieur de nos frontières, ce qui donne des résultats ou pas. Avant de généraliser de tels dispositifs, il faut savoir comment on peut les faire fonctionner et les résultats que ça donne. Je préfère qu'on soit innovant plutôt que d'assister à la sempiternelle liste des morts que l'on recense chaque année", explique le député de Seine-Saint-Denis. Soutien également du côté de Jean-Vincent Placé, président du groupe Europe Ecologie Les Verts (EELV) au Sénat. Le sénateur EELV souhaite une expérimentation rapide des "salles de shoot" permettant une consommation encadrée de drogue. "Bravo à Jean-Marie Le Guen !", lance d’ailleurs l’élu écologiste francilien lors d’une interview sur LCI (30 août). "J'espère que le gouvernement permettra rapidement cette expérimentation à Paris et à Marseille (…) C'est ça qui peut en réalité réduire la consommation".

Le ministère de la santé y travaille
Le 30 août, suite aux amicales pressions de son collègue du PS Jean-Marie Le Guen et à la succession des réactions, la ministre des Affaires sociales et de la Santé, Marisol Touraine, annonce que les conditions seraient réunies "assez rapidement" pour des expérimentations de salles d'injection de drogue. Interrogée sur LCI, elle exclue toutefois un feu vert rapide, invoquant la nécessité d'un travail préalable avec les élus et les associations. "Je travaille sur cette question depuis déjà plusieurs semaines", explique-t-elle, confirmant implicitement qu’il existe un groupe de travail sur ce sujet resté jusqu’alors dans le secret des Dieux. "Il n'y aura pas de décision dans les jours qui viennent, mais je pense que nous serons prêts assez rapidement. Nous allons voir dans quelles conditions il est envisageable d'expérimenter de telles salles, mais il faut que le travail se poursuive avec des élus, avec des associations concernées en particulier".

L’UMP à gros traits
Comme souvent (on serait même tenter de dire comme toujours) lorsqu’il s’agit de drogues, l’UMP est peu portée sur la nuance. La palme revient sans doute au député UMP de Paris Bernard Debré qui évoque un "Etat dealer". On comprend à la lecture des différentes réactions à droite que l’UMP accuse le gouvernement d'avoir déjà préparé en douce une future ouverture de centres d’injection supervisée. Ce ne doit pourtant pas être une surprise puisque depuis des années la gauche dit qu’elle y est favorable et certains élus de droite aussi : Alain Juppé, Jean-Claude Gaudin. L'ancienne ministre de la Santé Roselyne Bachelot a fait savoir pour sa part par twitter qu'elle est "toujours une militante des salles d'injection surveillée, démarche de santé publique nécessaire". Par ailleurs, un autre ancien ministre de Nicolas Sarkozy, le président du Nouveau Centre Hervé Morin, s'est lui aussi déclaré (30 août) favorable à l'ouverture de salles d'injection. C’est aussi le cas de l’ancienne ministre et ancienne députée Nadine Morano. Pourtant malgré ces positions divergentes, l’UMP force le trait. Exemple avec le communiqué de presse du parti (29 août) qu’on doit à Camille Bedin, Secrétaire nationale de l'UMP à l'égalité des chances. "Nous ne pouvons qu'être inquiets face à ce risque de banalisation de la drogue. Ouvrir des salles de consommation de drogues, ce n'est pas lutter contre le fléau de la drogue, c'est banaliser l'usage et c'est légaliser la consommation des drogues les plus dures et cela au frais des contribuables ! La drogue est aujourd'hui dans notre pays un drame qui touche toutes les catégories sociales et toutes les familles. Le rôle de l'Etat n'est pas d'en faciliter la consommation, mais de lutter sans faillir contre son usage et les trafics liés, qui font la fortune de criminels sur le dos de la santé de jeunes souvent désorientés ! (….) Légaliser les drogues, c'est encourager tous les trafics et donner un signal positif à l'ensemble des narcotrafiquants internationaux qui prospèrent au détriment de la santé publique !" Tout en nuances…

Overdose pour l’UMP et le FN
Le 30 août, rebelote pour l’UMP et Camille Bedin. Cette fois, ça y va fort. La secrétaire nationale de l’UMP dénonce un "projet fou confondant prévention et permissivité, envoyant des signaux pervers et contradictoires qui interdisent l'usage des drogues d'une part et les autorisent d'autre part (….) Ouvrir des salles de shoot, c'est autoriser la consommation des drogues les plus dures sur notre territoire. Aider les toxicomanes à s'en sortir ne peut pas passer par une banalisation de pratiques illégales et dangereuses ! Nous souhaitons que le Gouvernement mette fin à ce projet et réaffirme son engagement dans la lutte contre la consommation et le trafic de drogues".


Côté extrême droite, le FN demande (29 août) que le gouvernement écarte "rapidement (…) cette idée délirante". "Cette position est aussi délirante qu’irresponsable. Elle constituerait une brèche dans le bannissement de la consommation de la drogue dans notre pays, alors que ses ravages sont plus importants que jamais selon les experts. Elle révèle aussi qu’on préfère à l’UMP [qui semble pourtant majoritairement contre, ndlr] et au PS "s’adapter" à une situation devenue catastrophique en raison de l’inaction des gouvernements successifs plutôt que d’en combattre les causes. La disparition de nos frontières et le démantèlement de nos douanes, l’abandon de nos banlieues aux trafics et la promotion implicite d’une certaine permissivité présentée comme le summum de la modernité sont à l’origine de la diffusion de la drogue dans notre société". La solution du FN consiste à rétablir des contrôles aux frontières, frapper durement les trafiquants et en sanctionner les consommateurs.

Romero voit l’urgence
Evidemment du côté des associations qui s’intéressent à la lutte contre le VIH/sida, les hépatites, on pense exactement le contraire. "Pour la mise en œuvre des salles de consommation à moindres risques : ne perdons pas de temps !", explique Jean-Luc Romero dans son blog, fin août. Dans son texte, il étrille l’ancien Premier ministre, François Fillon, qui s’était opposé catégoriquement à l’ouverture des salles de consommation à moindres risques et même à leur expérimentation. "De nombreux pays qui nous entourent ont mis en œuvre une politique de réduction des risques ambitieuse à destination des usagers de drogue. En Suisse, qui est loin d’être un pays révolutionnaire et irresponsable, des salles d’injection existent depuis plus de dix ans tout comme la délivrance d’héroïne sous contrôle médical. Et les résultats sont là : meilleur accès aux traitements, meilleur santé, meilleure insertion sociale pour les usagers. Les riverains plébiscitent ces salles qui ont permis de libérer leurs cages d’escaliers de scènes insupportables pour tous. Les Suisses qui ont eu une consultation par référendum ont approuvé largement cette politique notamment à Genève où Quai 9 dispose d’une salle depuis 11 ans", indique le président des Elus locaux contre le sida.

Les assos en mode défense
D’autres associations (AIDES, Act Up-Paris, Fédération Addiction, Gaïa, Médecins du Monde, Réseau Réduction des risques, Safe, Sidaction, SOS Hépatites Fédération) profitent aussi du débat relancé pour rappeler ce qu’elles défendent depuis longtemps. "A la suite de l'interpellation du gouvernement par Jean-Marie Le Guen, nos associations rappellent qu'elles demandent l'ouverture de salles de consommation à moindres risques depuis de nombreuses années. Pourquoi ce dispositif ? Les actions de réduction des risques existantes ont fait leur preuve en matière de diminution de certains risques associés à la consommation de drogues (transmission du VIH, VHC, infections, abcès, overdose, etc.). Mais toute une partie des usagers et usagères de drogues, les plus précaires, les plus exclus, ne peuvent pleinement bénéficier de ces actions. Expérimentées et validées dans de nombreux pays, les salles de consommation à moindre risque (SCMR) permettent précisément de toucher ce public. En réduisant les risques liés à l'usage de drogues grâce à un environnement sécurisé, elles instaurent un contact avec ces personnes exclues, leur permettant d'intégrer un parcours de soins et des dispositifs sociaux. L'intérêt de l'action va donc bien au-delà de la mise à disposition, par ailleurs nécessaire, d'un environnement sécurisé.

Qui est prêt ?
Les salles de consommation à moindres risques sont soutenues par des élus de terrain, à droite comme à gauche et dans des villes importantes comme Paris, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Le Havre, Nancy ou Nice. "A Paris, nous sommes prêts à monter très rapidement une ou plusieurs de ces salles, assure Jean-Marie Le Guen. Marseille, Toulouse et Saint-Denis notamment sont des villes, elles aussi intéressées", rappelle l’élu parisien.

Dogmatisme contre pragmatisme
L’affrontement sur les salles de consommation à moindre risque n’est pas nouveau et illustre bien les ravages du dogmatisme. On a beau ne pas vouloir être de parti pris, il faut bien reconnaître que les arguments des opposants aux salles ne tiennent pas la route. Et leur méthode pour tenter de disqualifier le dispositif est d’une confondante mauvaise foi. Les défenseurs des salles, contrairement à ce qui est laissé entendre, n’ont pas pour objectif de faire de l’Etat un dealer, ni d’augmenter le niveau de vie des patrons du cartel de Medelin. Ils ne jurent pas non plus que sur les salles de consommation à moindres risques. Ce sont Pierre Chappard (Réseau Français de Réduction des risques) et Jean-Pierre Couteron (Fédération Addiction) qui l’expliquent le plus justement. "Nous savons que ces solutions peuvent choquer au premier abord, donnant l'impression de "baisser les bras", avancent les deux militants. Mais pour nous, avec nos différences complémentaires, défendre les salles de consommation n'est pas contradictoire avec défendre une éducation préventive qui aide les adolescents à faire des choix, y compris celui d'une abstinence. Loin de tout dogmatisme, nous avons toujours soutenu que les salles de consommation ne sont ni une panacée ni une perversion, mais qu'elles sont un outil indispensable à la politique française des drogues.