IPERGAY : AIDES répond aux arguments des détracteurs

Publié par jfl-seronet le 29.03.2012
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Communiqués de presse, pétition, article de parti pris du "Monde.fr", l’essai IPERGAY de l’ANRS est violemment contesté. L’ANRS a répondu aux attaques. Co-investigateur de l’essai, AIDES répond aux arguments avancés par l’ASIGP-VIH, association qui demande l’arrêt de cet essai. Interview de Jean-Marie Le Gall, responsable de la mission innovation recherche évaluation de AIDES, qui travaille en lien avec l’ANRS depuis les débuts sur ce projet.
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Une association l’ASIGP-VIH se mobilise depuis quelques semaines contre l’essai IPERGAY. Elle demande son arrêt et a lancé une pétition pour cela.AIDES, co-investigateur de l’essai, a-t-elle été contactée par cette association à ce propos ?
Non, cette toute nouvelle association fondée ces derniers jours n’a pas pris contact avec nous au niveau national. En revanche son président, gérant d’un établissement de sexe toulousain, a initié des échanges avec les militants de AIDES à Toulouse où nous menons des actions de prévention et de dépistage dans les établissements gays. Ce qui me surprend dans cette nouvelle démarche, c’est que Stéphane Minouflet, à titre personnel à l’époque, a eu largement l’occasion de s’exprimer en participant à la consultation communautaire nationale organisée par le TRT-5 [collectif interassociatif sur les traitements et la recherche thérapeutique, ndlr] auprès des associations LGBT, puis au colloque organisé avec les communautés LGBT à Paris en avril 2011.

L’association estime que l’essai IPERGAY mettrait en danger les participants, qui sont séronégatifs, en les exposant à un risque important de contamination au cours de l’essai. Pour affirmer cela, elle avance que Truvada, le médicament utilisé dans l’essai, n’apporte "qu’une protection très faible contre le VIH". Que répondez-vous à cet argument ?

L’association met notamment en avant les résultats des essais Iprex, Voice…
Je ne sais pas comment cette association et la journaliste du "Monde" [un article a paru sur IPERGAY dans l’édition online, le 26 mars 2012, ndlr] qui relaie leur plaidoyer mesure "le prix d’une contamination". Pour les militants de AIDES qui donnent de leur temps et de leur énergie au quotidien pour lutter contre l’épidémie, une contamination évitée c’est déjà un succès. Alors quand un nouvel outil de prévention, comme Truvada vient compléter ceux existants et réduit de 44% les contaminations nous ne pouvons pas détourner les yeux et faire comme si cela ne représentait pas une opportunité nouvelle pour les personnes exposées au VIH et qui se contaminent en ce moment tous les jours.


Partant de ce constat, l’essai IPERGAY se propose de tester une manière de prendre Truvada pour augmenter cette efficacité qui, tout en étant réelle, n’est pas suffisante et satisfaisante. Dans les autres essais, cette efficacité partielle semble liée aux difficultés des participants de l’essai à prendre régulièrement et durablement le médicament. C’est pourquoi IPERGAY teste une prise de médicament à la demande, seulement quand il y a des rapports sexuels en faisant l’hypothèse qu’il sera mieux pris et de manière ressentie comme "plus utile" par les volontaires de l’essai. Par ailleurs, même si ce constat désole tout le monde, les personnes qui vont choisir d’entrer dans l’essai IPERGAY appartiennent déjà au groupe dans lequel nous savons qu’il y aura inéluctablement des contaminations (entre 3 à 6% de contaminations tous les ans).

L’association avance aussi que des participants, ceux du groupe prenant le placebo, pourraient se croire, à tort, protéger par le médicament et que ce faux sentiment de protection leur serait préjudiciable. Qu’en pensez-vous ?
J’ai du mal à comprendre ce raisonnement au regard de la question précédente. Le placebo est justement là pour éviter un sentiment de protection erroné. Par ailleurs, dans tous les essais réalisés à ce jour les participantes et participants ont augmenté leur niveau de prévention pendant l’essai, notamment en utilisant plus souvent des préservatifs. En soi, c’est déjà un succès et nous comptons bien voir cela aussi dans IPERGAY. Autrement dit, grâce à ce type d’essais, on évite des contaminations.

L’association explique aussi que le schéma de prise retenu ne correspondrait en rien à la sexualité des gays et que cela rendrait l’essai inopérant. Que répondez-vous à cette critique ?
La manière de prendre les comprimés qui est proposée repose sur plusieurs éléments connus. Le premier, les études déjà réalisées à l’étranger et en France montrent que 60% des gays ou des HSH [hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, ndlr] ont une activité sexuelle centrée sur la fin de semaine. Le deuxième, c’est que la motivation à prendre un traitement (ici préventif) est fonction de l’utilité qu’on lui accorde. C’est-à-dire que si vous ne pensez pas avoir de rapport sexuel dans un temps proche, vous avez plus de mal à vous motiver pour prendre votre comprimé. On constate la même chose pour d’autres préventions, par exemple la pilule contraceptive chez les femmes. Le troisième élément qui guide ce choix, c’est qu’en prenant le médicament seulement quand on en a besoin, on limite les effets indésirables surtout ceux qui seraient considérés comme "inutiles" puisque l’on n’a pas d’activité sexuelle à protéger.

Dans une interview (27 mars), le président de cette association avance que "Ipergay est faussé à la base" puisque "parallèlement à l'étude, est mise en place une incitation à l'utilisation du préservatif. Comment vérifier l'efficacité d'un traitement préventif dans ces conditions ?"
Malgré les documents très complets disponibles sur le site IPERGAY, Stéphane Minouflet n’a pas compris ou voulu comprendre la réalité de ce qui est proposé aux participants de l’essai. Il s’agit d’un essai de prévention qui teste le principe de la prévention combinée, une prévention qui associe tous les outils de prévention disponibles actuellement. Sont proposés du dépistage régulier du VIH et des infections sexuellement transmissibles, une vaccination contre les hépatites B et A et un support psychologique pour améliorer ses stratégies de prévention. Nous prévoyons que cette proposition de haute qualité puisse permettre de faire baisser les contaminations pour tous les participants de l’essai. Il faudra donc que Truvada prouve qu’il apporte une protection supplémentaire. Les statisticiens qui ont travaillé sur le protocole de l’essai ont pris en compte cela, c’est pour cette raison que nous aurons besoin d’un grand nombre de personnes (1 900 participants) pour répondre à cette question.

Le dernier argument est une défiance par rapport à la Prep. L’association avance que cela "conduirait inéluctablement à une désinhibition et à un abandon de la prévention qui commence par le port du préservatif". Est-ce possible ?
Toutes les personnes qui ont contribué à la réflexion sur IPERGAY se sont posé cette question depuis trois ans, représentants associatifs et soignants réunis. Nous ne pensons pas que cela se produise pendant l’essai IPERGAY, pas plus que dans les essais précédents. En revanche, comment cela se passera après dans la vraie vie, personne ne peut, aujourd’hui, le savoir. Mais nous avons quelques éléments qui nous montrent qu’en termes de prévention les individus sont intelligents et ne font pas n’importe quoi avec leur santé, pour peu qu’on les accompagne et qu’on leur donne de bonnes informations. En 1998, certaines personnes (les mêmes ?) nous avaient critiqués, avec les mêmes arguments sur la désinhibition, quand nous diffusions de l’information sur le traitement d’urgence [traitement post-exposition, ndlr] à prendre après un risque sexuel d’exposition au VIH. Quinze ans plus tard, nous regrettons tous que ce traitement ne soit pas plus utilisé, mais sa mise à disposition n’a pas fait baisser l’usage du préservatif. Il existe même des données indiquant que le préservatif est plus souvent utilisé après la prise d’un traitement d’urgence !

Les critiques de l’association insistent tout particulièrement sur la mise en danger des participants et sur le fait que l’essai ne respecterait pas l’éthique de la recherche. Qui a vérifié cet aspect, qui a donné son avis et approuvé cet essai ? Autrement dit quelles sont les garanties qu’IPERGAY est un essai conforme à l’éthique ?
Tout a été fait dans les règles, en toute transparence depuis trois ans. Tout le monde peut vérifier cela auprès des comités d’éthique qui ont donné un avis favorable et auprès des instances sanitaires qui encadrent les recherches portant sur les personnes en France. Jeter le doute de cette manière, relève de l’intention de nuire par la calomnie ou de la théorie du complot, je laisse chacun juger.

L’essai est lancé et le recrutement des participants en cours. Qu’existe-t-il aujourd’hui comme moyen ou outil de contrôle de cet essai et qui veille à ce que les participants ne soient pas mis en danger ?
Un comité de personnes indépendantes des organisateurs de l’essai surveille en continu la manière dont cela se passe. Ces scientifiques et représentant associatifs ont accès à toutes les données concernant l’essai. Ce sont les seuls qui peuvent savoir si un participant reçoit le placebo ou Truvada. Ce comité peut à tout moment interrompre l’essai.

L’article du "Monde.fr" parle "du soutien notoire de l’association AIDES" à ce projet. Pourquoi AIDES soutient-elle IPERGAY et quelle place l’association y occupe-t-elle ?

AIDES mène des actions de prévention, quotidiennement, sur tout le territoire français depuis le début de l’épidémie. Nous avons obtenu en 2010, grâce à une recherche scientifique, le droit que les associations puissent ajouter le dépistage dans leurs outils de prévention. Malgré cela, malgré le fait que les gays se protègent plus que tous les autres groupes de population, l’épidémie ne cesse pas ses ravages. Avions-nous d’autres choix que de soutenir et de nous impliquer pour trouver un moyen de plus de casser l’épidémie et d’éviter des contaminations ? Nous avons fait ce choix conscient des critiques possibles, notamment de la part de ceux qui se lamentent, qui observent les gays se contaminer les bras croisés et qui mettent leur énergie à détruire ceux qui se battent au quotidien. Nous avons aussi décidé d’apporter notre savoir faire dans la prévention et dans l’accompagnement des personnes qui prennent des risques. Nous ne souhaitions pas, avec d’autres, comme les associations membres du TRT-5, que la prévention devienne dans cet essai uniquement une "affaire de médecins".


Nous sommes présents dans le conseil scientifique de l’essai et AIDES coordonne, avec les investigateurs hospitaliers, le recrutement et l’accompagnement des participants dans l’essai. Ce n’est finalement pas très différent ce que nous faisons souvent avec des personnes qui viennent nous voir quand un médecin leur propose de rentrer dans un essai thérapeutique. Expliquer, accompagner, défendre si besoin et surtout laisser la personne libre de ses choix.

Une importante consultation communautaire a été organisée en amont du lancement de cet essai. Stéphane Minouflet, actuel président de l’ASIGP-VIH, y a participé. Lors de cette consultation, l’argument du placebo a été mis en avant à plusieurs reprises et les investigateurs y ont répondu. Comment expliquez-vous la contestation actuelle ?
J’ai l’impression que la polémique actuelle rassemble "le syndicat des mécontents". Il s’agit là de mon opinion personnelle au vu de ce qui se passe. Les questions scientifiques et éthiques que nous avons évoquées peuvent mériter encore des débats et des explications. Les enjeux sont complexes et la prévention combinée est une manière nouvelle de penser la prévention. Débattons, sereinement et avec des arguments scientifiques ou éthiques éprouvés !


En revanche, ne mélangeons pas à cela, et sciemment, des attaques contre des personnes qu’elles soient des chercheurs ou des associatifs ; ne faisons pas courir des rumeurs sur la faisabilité ou la fragilité d’une recherche qui vient humblement de débuter ; n’opposons pas l’utilité des recherches en prévention à celle des recherches pour une meilleure qualité de vie des personne séropositives en traitement. Il s’agit du même combat pour la santé et contre un virus qui touche de manière injuste et inégale des citoyennes et citoyens de notre pays et au-delà. Depuis 1984, AIDES défend le fait qu’on ne peut séparer le droit à la prévention des personnes séronégatives du droit à la santé des personnes vivant avec le VIH. Il s’agit des mêmes personnes, qui vivent ensemble et s’aiment dans leurs vies de tous les jours.

Et si quelqu’un à une autre idée pour arrêter efficacement l’épidémie, nous serions ravis de l’entendre et de le soutenir.
Propos recueillis par Jean-François Laforgerie.


IPERGAY, petit rappel
Le principe de cet essai est d'évaluer une stratégie de prévention de l’infection par le VIH comprenant un traitement antirétroviral pré-exposition "à la demande" au sein de la communauté homosexuelle masculine exposée au risque d’infection par le VIH. "C’est un essai "randomisé en double-aveugle contre placebo". C'est-à-dire qu’un participant sur deux, après tirage au sort, recevra Truvada et l’autre un placebo, mais ni les participants ni les médecins ne sauront ce qu’ils reçoivent. Deux comprimés seront à prendre avant le premier rapport sexuel, puis un comprimé toutes les 24 heures pendant la période d’activité sexuelle et une dernière prise de comprimé après le dernier rapport. L'efficacité éventuelle de cette protection supplémentaire apportée par Truvada sera mesurée par comparaison entre les deux groupes : celui recevant le placebo et celui recevant Truvada. L'essai IPERGAY s'adresse à des hommes et des trans majeurs, séronégatifs pour le VIH, ayant des relations anales (en tant qu'actif ou passif) avec des hommes sans utilisation systématique d’un préservatif. Les participants participeront à l’essai pour une durée de 12 à 48 mois. Les HSH en couple exclusifs ne pourront pas rentrer dans l'essai.

Commentaires

Portrait de Florent.G

Quand certains essayent de faire bouger les choses, on trouvera toujours des gens qui vont s'y opposer pour rester dans un certain confort. Ici certes le "confort" est différent, mais la routine est la même.
Portrait de yannis31

Mr Le Gall nous dit "une seule contamination évitée c'est déjà un succés": il a raison! A partir de là peut-il affirmer sur ce site OFFICIELLEMENT qu'au terme de cette étude AUCUN gay n'aura été contaminé ? S'il dit oui, alors bravo, on a trouvé la panacée. S'il dit non, alors cela signifie que pour faire avancer la science il accepte le fait que plusieurs soient contaminés: et ca c'est plus un succés! On nous présente IPERGAY comme une super étude, c'est faire abstraction de toutes les pistes, tous les essais qui pourraient se faire et qui ne se feront pas parceque l'ANRS a refilé tout son pognon sur ce projet. Tous ces médecins, et pire, les pseudos médecins qui tiennent un langage hautement scientifique sans avoir jamais ouvert un Vidal, oublient ou ignorent la première phrase du serment d'Hypocrate que tout médecin se doit de respecter: "Primum non nocere..." ce qui signifie: "D'abord ne pas nuire..."
Portrait de bernardescudier

De la conscience de ses actes dans la recherche du plaisir. Ce traitement en prévention pose la question de la conscience de ses propres actes et de ses responsablités entre adultes consentants. Il me parait désobligeant de confier sa conscience à un traitement. Pour des personnes adultes qui peuvent être non contaminées cette expérimentation relève de l'exploit. Le problême n'est-il pas autre part ? A savoir la force des groupes pharmaceutiques qui ont trouvé une association de lutte contre le sida prête à faire leur publicité. Le problême n'est-il pas autre part ? A savoir que dans cette association de lutte contre le sida de nombreux representants sont également membres de laboratoires publics qui font des recherches avec des finances de groupes pharmaceutiques privés. Votre vision est quelque peu bisounours. Naive ? A mon sens, le traitement dont vous vantez les mérites est à la source de questions éthiques qui ne sont pas débattues. Sans parler de l'image que donne cette pilule miracle, qui comme dans le meilleur des mondes, peut garantir le plaisir sans la liberté de la conscience. Pour beaucoup cette pilule peut être percue comme le miracle des gays des pays riches qui s'envoient en l'air au plus haut ... Le réseau des loups et des ours vous salue. Bernard Escudier.
Portrait de lounaa

Je suis tout à fait d'accord avec vous ... sol