"Je ne peux pas oublier !", le cri de colère de Stephen Lewis (1/2)

Publié par Rédacteur-seronet le 21.01.2012
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constat
Homme politique et diplomate canadien, Stephen Lewis est aussi un militant de la lutte contre le sida. Après l’Unicef, il a notamment été envoyé spécial des Nations Unies pour le VIH/sida en Afrique en 2001. Il anime une fondation qui porte son nom qui œuvre dans la lutte contre le sida en Afrique. A l’occasion de la dernière conférence ICASA à Addis-Abeba, Stephen Lewis a prononcé un discours important sur les enjeux actuels de la lutte contre le sida.
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"Avec votre permission, je vais dévier un peu du sujet. Je vais vous parler des Objectifs du millénaire pour le développement, mais d’une façon un peu inattendue. D’abord, je vais vous parler de manière très personnelle, tout droit du cœur et en ne laissant pas de place à l’ambigüité. Deuxièmement, je considère que l’attaque lancée contre le Fonds mondial de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose est la plus grave agression qu’il a subie en dix ans d’existence. Je pense que ce serait une erreur de ma part de ne pas vous en parler.


Je suis saisi de frustration et d’impatience. Je vous explique.
Je suis ravi quand j’entends l’UNICEF [dont Stephen Lewis a été directeur exécutif adjoint de 1995 à 1999, ndlr] nous parler de la possibilité d’éliminer le sida chez les enfants d’ici 2015. Mais je sais, comme les scientifiques parmi vous le savent, que c’est très peu probable et de surcroit que nous avons perdu des années précieuses durant la dernière décennie quand nous n’avons pas mis en œuvre la connaissance qui était en notre possession pour prévenir la transmission de la mère à l’enfant. C’est un échec monumental de la part des gouvernements et institutions internationales. Pis, on n’a pratiquement pas tenu compte des mères dans les soi-disant programmes de prévention de la transmission mère-enfant. Arrivé aujourd’hui à un tel stade de progrès fulgurants, je ne peux pas oublier les millions d’enfants qui sont morts sans raison et toutes les femmes qui n’ont jamais reçu de traitement.

Les spectres de la stigmatisation
Je suis ravi de la création de l’ONU Femmes, (futur co-parrain de l’ONUSIDA) et de la possibilité que les problématiques concernant les femmes aient un nouveau départ et une nouvelle chance. Mais je ne peux pas déloger de mon esprit mon expérience d’envoyé spécial et par la suite mon travail avec AIDS-Free World [une organisation non gouvernementale de lutte contre le sida, ndlr], où il était de plus en plus évident que dans tous les domaines de cette pandémie les femmes sont considérées comme subordonnées. L’inégalité des sexes maudissait leurs vies. La violence sexuelle nourrissait et nourrit encore le virus. On leur a donné la lourde responsabilité de la survie des communautés et des familles toutes entières. Les hommes symbolisaient les déterminants sociaux de la santé des femmes et cela leur importait peu. Arrivé aujourd’hui à un tel stade de progrès potentiel, je ne peux pas éviter les spectres de la stigmatisation, la discrimination, l’isolement et la douleur et ces spectres sont des femmes. Cela ne veut pas dire que les femmes manquent de courage ou de force devant cette pandémie ; cela signifie seulement qu’elles doivent lutter vaillamment pour ne pas se heurter contre les phalanges du privilège et l’hégémonie des hommes. Il y a quelques jours seulement, le jour de la Journée mondiale contre le sida, la Harvard School of Public Health a organisé un symposium intitulé AIDS@30 pour évaluer le passé et façonner l’avenir. Le symposium avait un comité consultatif de 19 experts éminents sur cette pandémie : 17 hommes et 2 femmes. Et il en est toujours ainsi. Il est extrêmement rare qu’une femme n’ait pas à rendre des comptes à un homme dans le monde du VIH. De la même façon qu’elles ne prennent pas les places que des légions d’hommes commandent automatiquement.


Je suis ravi d’entendre des débats animés au sujet de la circoncision

Mais je sais que nous n’étions pas obligés d’attendre les résultats de trois études menées en Ouganda, au Kenya et en Afrique du Sud pour agir. Rien n’aurait été perdu, si nous avions focalisé nos efforts sans attendre sur le fait de rendre cette intervention médicale disponible et sans danger pour que les parents puissent faire un choix éclairé pour leurs bébés ; intervention légère qui se pratique depuis des siècles. Au lieu de cela, nous avons attendu et encore attendu alors que les preuves de son efficacité comme outil de prévention contre le sida, venant d’experts travaillant sur le terrain, s’accumulaient. Nous voulions rester dans notre paralysie de précision scientifique et notre propre autojustification. Arrivé aujourd’hui à un tel stade de progrès, je ne peux pas oublier le nombre de vies qui auraient pu être sauvées si nous avions réagi plus tôt.

Je ne peux pas oublier le nombre de vies qui auraient pu être prolongées
Je suis ravi quand j’entends parler de "traitement comme outil de prévention" qui est soudainement devenu le mantra de la communauté sida. Mais en 2006, j’étais assis à côté du Dr Julio Montaner, peu avant son mandat de président de la Société Internationale du Sida [IAS, ndlr], quand il a exposé cette proposition pour la première fois lors de la Conférence international du Sida à Toronto. Son argument et ses preuves étaient fondés à la fois sur la science et le bon sens, mais il a dû subir de la dérision et du mépris. Il a fallu attendre cinq années encore pour que le TASP (le traitement comme outil de prévention) soit validé par les Instituts nationaux de Santé à Washington. Cinq ans plus tard, la théorie de Julio Montaner est devenue ce qu’on appelle  "la solution à 96%" qui ne s’applique pas seulement, et je voudrais vraiment souligner ce point, aux couples séro-différents. Arrivé aujourd’hui à un tel stade de progrès, je ne peux pas oublier le nombre de vies qui auraient pu être prolongées si nous n’avions pas attendu cinq ans pour créer cet élan qui nous propulse aujourd’hui.


Je suis ravi du revirement de la situation en Afrique du Sud

La mise à disposition massive des traitements n’était rien de moins qu’un miracle. Mais je me souviens de toutes ces années de négationnisme quand ni le sous-secrétaire général ni le secrétaire général lui-même [de l’ONU, ndlr] n’ont élevé la voix au plus haut niveau des Nations Unies. Il n’y avait personne pour dire à Thabo Mbeki [alors président de l’Afrique du Sud, ndlr] : "Vous êtes en train de tuer votre peuple !" Bien-sûr tout le monde le disait en privé. Ils ont pris Thabo Mbeki à part pour le supplier de faire demi-tour, mais il n’a pas cédé d’un centimètre. Tout autour de lui, dans chaque communauté de l’Afrique du Sud, et dans les communautés fortement influencés par l’Afrique du Sud, s’étalaient les champs des morts du sida. Arrivé aujourd’hui à un tel stade de progrès je ne peux pas oublier les millions qui sont morts sous la surveillance de Thabo Mbeki alors que ceux qui auraient dû le confronter en public sont restés muets.

Les experts "traficotaient", les droits de l’homme brûlaient

Je suis ravi de la promotion du slogan : "Connaissez votre épidémie, connaissez votre réponse" et l’accent qui est mis sur les groupes à risque. Mais je constate depuis quelques années qu’il y a des personnes, qui d’ailleurs ne sont pas toutes excentriques, qui attiraient notre attention sur le multi partenariat, les couples séro-différents, les HSH, la prostitution, la violence sexuelle et l’usage de drogues par voie intraveineuse, mais elles ont été traitées avec mépris. Je ne peux pas oublier ce militant gay resplendissant des Caraïbes, Robert Carr, mort prématurément, qui a fait une intervention sur le sujet des HSH,  à la pré-Conférence de Vienne l’année dernière, le genre d’intervention qui vous laisse bouche bée. "Quand vous entendez ce que disent les experts", a dit Robert, jusque là très diplomate, "c’est de la foutaise !" Et il a répété "foutaise" tellement de fois dans les trente minutes de son discours que ce mot grossier est devenu un cri de mobilisation et de dignité. Arrivé aujourd’hui à un tel stade de progrès, je ne peux pas oublier les retards inacceptables dans la réponse faite aux groupes à risque. Les experts "traficotaient" pendant que les droits de l’homme brûlaient.


Alors si vous voyez en moi, une certaine impatience, vous avez raison

Nous n’avons plus de temps à perdre. Peter Piot [Directeur exécutif de l'Onusida depuis sa création en 1995 jusqu'en décembre 2008, ndlr] a fait les comptes hier : 1 350 000 personnes mises sous traitement en 2010,  2 700 000 nouvelles contaminations. Précisément, deux fois plus de contaminations que de mises sous traitements. Cela nous donne 7 397 nouvelles contaminations par jour. Et nous sommes en 2011, pour l’amour de Dieu. Il est révoltant que ces chiffres continuent à nous hanter ; c’est déchirant et dépasse le seuil du supportable d’envisager encore une souffrance exponentielle. Nous ne pouvons attendre une minute de plus avant de mettre en œuvre  la "prévention combinée".  Et je pense, d’après l’ambiance dans les couloirs, que c’est cela qui s’empare de cette conférence. Mais juste au moment où nous savons incontestablement que nous pouvons combattre cette épidémie, le Fonds Mondial de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose reçoit un coup bas.

Discours traduit par Grace Cunnane.


Seconde partie à paraître le 22 janvier 2012.