Jean-Luc Mélenchon : "Il est temps que la richesse produite aille à l’Humain d’abord" (3/3)

Publié par jfl-seronet le 18.01.2012
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présidentielles 2012Parti de gaucheJean-Luc Mélenchon
Ancien ministre, aujourd’hui député européen, Jean-Luc Mélenchon a été élu en juin 2011 par les militants du PC et du Parti de gauche pour porter les couleurs du Front de Gauche à l’élection présidentielle 2012. Sollicité par Seronet, il explique sa position sur la taxe sur les transactions financières et ce qu’il préconise en matière de lutte contre le sida au niveau international. Interview exclusive sur Seronet.
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Des organisations non gouvernementales réclament la création d’une taxe sur les transactions financières dite aussi "taxe Robin des Bois" dont le produit permettrait de financer la santé et le développement, la lutte contre la pauvreté et le changement climatique à l’échelle mondiale. Cette taxe pourrait rapporter, chaque année, des milliards d’euros. Etes-vous favorable à cette taxe ?
Le Front de Gauche défend l’idée d’une taxation sur les transactions financières. Souvenons nous qu’elle fut initiée il y a près de 15 ans par l’association Attac. J’ai moi-même défendu au Sénat le 1er décembre 1999, sous la forme d'un amendement soutenu à l'époque par 46 sénateurs, qu’une taxe sur les transactions financières soit imposée. A l’époque beaucoup prétendaient cette mesure impossible. La récente et bien tardive proposition de la commission européenne prouve qu'il est possible, comme le demande le Front de Gauche, de désobéir au Traité de Lisbonne qui interdit les limitations à la libre circulation des capitaux. Cela démontre aussi qu'il est possible d'appliquer cette taxe à un groupe de pays sans attendre que tous les autres pays l'aient décidé, comme l'envisage Barroso [président de la Commission européenne, ndlr] avec un projet de coopération renforcée. Je déplore que la proposition envisage une taxation réduite pour les produits dérivés, alors que ce sont les transactions les plus massives et nocives pour l'économie réelle.

Selon vous qui doit gérer le produit de cette taxe et à quoi doit-il être affecté ?

C'est une question délicate car l'assiette de cette taxe est instable en raison de la volatilité des marchés financiers. Son rendement sera donc instable et les priorités que cette taxe financera ne devront donc pas être affectées par les fluctuations de ce rendement. Son affectation devra en tout état de cause impliquer les peuples. Elle pourrait contribuer à financer la reconversion écologique de la production, la protection des ressources naturelles des pays du sud ainsi que le co-développement. Il n’est pas acceptable que l’on trouve de l’argent pour sauver les banques et que les organismes internationaux peine à trouver de l’argent pour lutter contre la famine et les pandémies.

Nicolas Sarkozy a pris des engagements sur ce sujet, mais le flou demeure sur la mise en place de la taxe (Faut-il attendre une décision européenne ? La mise en place d’un groupe de pays pionniers ? L’unanimité ? La France doit-elle montrer l’exemple ?). Si vous étiez en situation, quelle serait votre décision concernant cette taxe ?
J’ai proposé il y a quelques semaines que soit appliquée immédiatement en France une taxation des transactions financières, sans attendre une éventuelle décision européenne en 2014. Je rappelle que l'article 235 ter ZD du code des impôts, voté par la gauche en 2001, nous y autorise. En 2012, si le Front de Gauche gouverne, il décidera d'appliquer une telle taxe de manière uniforme sur tous les types de transactions. Si Sarkozy dit qu’il ne peut pas le faire seul, il ment. Comme souvent dès qu’il s’agit d’organiser la redistribution. Je note aussi que l’on ne peut envisager cette taxe sans remettre en cause le cadre actuel de la construction européenne. Rien ne pourra être fait si l’on se refuse à remettre en cause le traité européen de Lisbonne qui interdit toute entrave à la libre circulation des capitaux, promeut le libre-échange généralisé, fait échapper une part croissante de notre législation à la souveraineté populaire et officialise le pouvoir corrupteur des lobbies. C’est pourquoi le Front de Gauche souhaite que le peuple soit consulté par référendum pour permettre à notre pays de désobéir sans attendre à une liste de dispositions du traité de Lisbonne, prélude à une refondation de l’Union toute entière. Faire comme si l’on pouvait tout faire avec le cadre européen actuel c’est mentir par omission.

Le gouvernement oppose souvent aux organisations non gouvernementales, lorsqu’elles demandent à la France de tenir ses engagements en matière d’aide publique, le fait que la France ferait déjà beaucoup en matière de développement, notamment sur les questions de santé, via Unitaid, la contribution française au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Partagez-vous cet avis et que proposez-vous sur les questions d’aide au développement international, par exemple en matière d’accès universel aux traitements des malades touchés par le VIH ?
La contribution financière de la France est, en effet, plus élevée que celle d’autres mauvais élèves de l’aide au développement. Mais elle n’est pas à la hauteur des besoins. Par ailleurs, on peut à raison critiquer les institutions religieuses lorsqu’elles font campagne contre le préservatif, arrêtons donc d’être des relais de la parole de l’Eglise en dépensant des milliers d’euros d’argent public pour les grands-messes du Pape au mépris de la laïcité. Non, décidément, il est temps que la richesse produite aille à l’Humain d’abord. Pour le Front de Gauche, la solidarité internationale entendue comme "l’intérêt général des générations actuelles et à venir doit primer sur les intérêts particuliers". Il est temps de considérer qu’il y a des biens publics mondiaux à protéger et dont l’accès doit être garanti.
De même l’instabilité de la Corne de l’Afrique ne se combattra pas à mettant toujours plus de militaires ou d’entreprises privées de sécurité. Si seulement une partie des sommes allouées pour sauver les banques étaient utilisées pour lutter contre la famine dans cette région, le ressort qui alimente ces bandes armées serait réduit voire annihilé. En matière de santé, c’est la même chose. Sans aucun doute, les pays riches doivent augmenter leurs contributions, en particulier au Fond mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Mais pour assurer l’accès universel qui sauvera des vies, donc agir sur l’épidémie il faut une solidarité effective avec des sommes nouvelles pour l’accès à la santé, mais aussi rompre avec la logique de mise en compétition des systèmes économiques et sociaux et de libéralisation des échanges commerciaux et flux financiers qui ruinent les économies de ces pays. Remplir davantage les caisses dans un système identique de compétition absurde et inhumaine, c’est comme essayer de vider les océans avec une petite cuillère. L’impératif, c’est de faire baisser les prix des médicaments, de travailler à un nouveau système de rétribution de l’innovation, à travers le règlement de la question de la propriété intellectuelle, qui revient à faire payer ses médicaments aux patients. C’est l’un des débats fondamentaux qui touchent à l’accès aux soins. La Bolivie, la Thaïlande, le Kenya, le Brésil ou l’Inde demandent la mise en place d’un autre système au sein du Groupe de Travail Intergouvernemental (IGWIG), ils avancent des propositions qui doivent être reprises et popularisées. C’est ce que fait le Front de Gauche en proposant un système alternatif de mise en commun de la recherche fondamentale, de sources ouvertes, adossé à un système de rémunération pour l’entreprise ou le service public qui aura développé la recherche initiale. Ainsi devons-nous réorienter la coopération au bénéfice des organismes multilatéraux, des Etats, des collectivités et associations qui mettent en œuvre des politiques répondant à l’intérêt général. Il faut organiser une régulation des échanges mondiaux et des marchés agricoles, en établissant des normes sociales et environnementales et en dénonçant les accords que l’Union Européenne veut partout imposer aux pays du Sud et qui reviennent à piller "légalement" les richesses de ces pays. Ces accords bilatéraux sont du vol organisé. Et les populations qui se retrouvent sans ressources vont grossir les rangs des bidonvilles des grandes agglomérations de ces pays quand elles ne tentent pas à prix d’or et au risque de leur vie de passer du côté d’une Europe refermée sur elle-même. Ce monde va au chaos.

Propos recueillis par Jean-François Laforgerie.

Lire les volets 1 et 2 de l'interview.