Kramer contre Kramer !

Publié par jfl-seronet le 11.06.2020
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Mode de vieLarry Kramer

Personnalité clef de la lutte contre le sida, le militant américain Larry Kramer, décédé le 27 mai dernier, a cofondé deux organisations, le Gay men’s health crisis et Act Up, qui ont façonné la réponse dans la société civile au sida. Personnalité tranchée, Kramer a mené une carrière artistique et un parcours d’activiste, salué et critiqué.

« La grande famille de la cause du sida a perdu l'une de ses figures emblématiques de la première heure, Larry Kramer, qui s’est éteint le 27 mai 2020 à New York ». C’est ainsi que s’ouvre le communiqué de l’Onusida (28 mai) en hommage à la disparition du militant. Dans cette « famille », Kramer occupait, depuis quelques années, le rôle du patriarche, après avoir été longtemps la tête de pont de l’activisme, façon fils rebelle. Les nombreux et chaleureux hommages qui lui ont été rendus reconnaissent en lui un précurseur, le parangon du lanceur d’alerte, avant l’heure. Il fut   ̶  ce fut sa force, son courage et son intuition   ̶  l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme aux États-Unis concernant la progression de l’épidémie de sida. Et à trouver les moyens de la faire entendre !

« Larry Kramer était une figure de proue et un militant remarquable dont les actions ont permis de sauver la vie de millions de personnes vivant avec le VIH à travers le monde. Il était engagé et osait donner des coups de pied dans la fourmilière pour faire bouger les choses. Il n’avait pas peur de provoquer et de choquer les leaders et les personnalités afin de provoquer une réaction. Attirer l’attention des médias et l’action politique sur la situation sur le terrain était nécessaire à l’époque et l’est encore souvent aujourd’hui. » Si l’Onusida rend cet hommage appuyé, ce n’est pas seulement pour saluer le parcours américain de Kramer, mais bien parce que sa vision, ses combats s’inscrivaient dans l’objectif d’une fin mondiale de l’épidémie.

Dans le très beau texte d’hommage, « Larry Kramer, mon repère, ma garantie », qu’il lui consacre dans Libération (1er juin), le journaliste et écrivain Didier Lestrade, cofondateur d’Act-Up Paris (1), insiste sur les qualités personnelles du militant américain, mais aussi sur le fait que son milieu (même sinistré par la Grande dépression), ses études (diplôme en littérature anglaise), ses activités professionnelles ont beaucoup contribué à l’armer comme militant et lui ont permis de devenir la figure qu’il a été dans le paysage artistique comme dans l’activisme. « Issu d’un milieu bourgeois, il aura de mauvaises relations avec ses parents, mais il a la chance d’avoir un frère dévoué, Arthur, [avocat, ndlr] qui l’aidera à être financièrement indépendant. Et puis il est passé par Yale, il fait donc partie de l’élite de son pays et il se considère l’égal de ses cibles politiques. C’est un terrain d’action que les autres activistes de son temps ne peuvent pénétrer », écrit Didier Lestrade.

Son parcours est tel qu’on a l’impression qu’il a eu plusieurs vies. Dans les faits, ce sont surtout deux carrières qui ont marqué son empreinte. La première (question de chronologie) est artistique. À la fin des années 60, Larry Kramer, diplômé de Yale en 1957, entend se destiner à une carrière de scénariste. Il part vivre à Londres quelques années. Il y rencontre son premier succès avec l’adaptation pour le cinéma de Women in love, un roman des années 20 de l’écrivain britannique David Herbert Lawrence (qu’on connaît plus sous le nom de DH Lawrence) (2). Le film, réalisé par Ken Russel, est un énorme succès avec quatre nominations aux Oscars, dont une pour le scénario. Puis retour aux États-Unis dans les années 70. Cette fois, il frappe les esprits avec un succès littéraire très remarqué : le roman Faggots. Publié en 1978, le livre connaît un grand succès, mais suscite aussi la controverse dans le milieu gay, lui-même. Le livre est une « véritable peinture au vitriol de la communauté gay SM de New York », rappelle Stéphane Caruana, dans une érudite contribution consacrée à la « provocation comme forme d’activisme » dans l’œuvre de Larry Kramer. Dans un recueil d’articles datant des premières années du sida intitulé Reports from the holocaust (1994), Larry Kramer revient d’ailleurs sur les réactions autour de la sortie de Faggots : « Je commençais également à me rendre compte de l’utilité de la controverse. C’était la controverse qui avait permis de vendre tant d’exemplaires de Faggots ; c’était – et c’est – la controverse qui avait permis à une question d’émerger aux yeux du public, attirant plus de gens qui se joignaient au débat et ce faisant, on peut l’espérer, se politisaient. Au moins, cela a permis aux gens de s’intéresser à ces questions et peut-être même à se forger une opinion. »  Comme le souligne Stéphane Caruana : « Face aux virulentes critiques qu’a suscitées Faggots aux Etats-Unis, Kramer, seize ans plus tard, semble assez cyniquement n’avoir retenu que l’efficacité du procédé de la controverse, qui lui aurait non seulement permis de largement diffuser son ouvrage mais également de faire naître le débat. Or, cette controverse est précisément née du caractère provocateur de l’ouvrage. Alors que la communauté gay américaine de la fin des années 70 profite de la libération des mœurs pour vivre librement sa sexualité, Kramer décide d’écrire un roman dépeignant les pratiques SM d’un groupe de personnages gay, vivant à New York et dont l’existence semble vide de sens et de toute considération envers autrui ».

L’œuvre de Kramer passe très mal chez une partie des gays. Stéphane Caruana rapporte d’ailleurs ses lignes cinglantes de Robert Chesley, auteur de théâtre et connaissance personnelle de Kramer (publiées dans le journal New York Native) : « Je pense que le sens caché du sentimentalisme de Kramer est le triomphe de la culpabilité : que les gays méritent de mourir à cause de l’abondance de leurs rapports sexuels. Dans son roman Faggots, Kramer nous explique que le sexe est sale et que nous ne devrions pas agir comme nous agissons […] Lisez attentivement n’importe quel texte de Kramer, je crois que vous y trouverez toujours le même sous-texte : le salaire du pêché gay est la mort […] Je ne cherche pas à atténuer la gravité du sarcome de Kaposi. Mais il y a autre chose en jeu ici, qui est grave également : l’homophobie envers soi-même et l’anti-érotisme. » Les critiques se focalisent sur le fait que Kramer oppose dans son texte : libération sexuelle et recherche de l’amour. « Dans Faggots, j’ai exposé les éléments pour tenter de répondre à une grande question : pourquoi voyais-je si peu d’amour entre deux hommes homosexuels ? », écrit d’ailleurs Kramer. Cette question de la morale, de son poids et de sa place dans la communauté gay marquera par la suite le discours d’Act Up, et pas seulement aux États-Unis. On le reverra notamment lors des débats en France sur le bareback, les stratégies de réduction des risques chez les gays.

Parmi les œuvres les plus connues signées Larry Kramer, on trouve : The Normal Heart, une pièce écrite en 1985. Elle raconte l’histoire de la crise du sida dans le New York du début des années 1980 et constitue une charge contre l’inaction des dirigeants face à la maladie. Elle fut primée de trois Tony – les récompenses de Broadway – en 2011, avant d’être adaptée à l’écran par le producteur Ryan Murphy, en 2014 (3). Comme le rappelle Stéphane Caruana, il s’agit d’une pièce, largement autobiographique, qui permet à Kramer de revenir « sur la création du Gay men’s health crisis, sur les débats qui agitaient l’association et sur son éviction par les membres du bureau. Les similitudes entre la vie de Kramer et celle de Ned Weeks, le personnage principal de la pièce, sont nombreuses. Ce dernier, à l’instar de l’auteur, crée une association d’aide aux malades dans son appartement, possède un peu d’argent géré par son frère et se voit reprocher ses prises de position par ses proches (…) The Normal Heart constitue donc une source intéressante pour comprendre la position de Kramer face à la communauté gay et aux pouvoirs publics aux premiers temps de l’épidémie de sida ».

La seconde carrière est celle de l’activiste. Tout change avec l’arrivée du sida, au début des années 80. Aussi désespéré que furieux de voir ses amis mourir de la maladie, et tous ceux qui font partie de son « peuple », Larry Kramer et cinq de ses amis (dont l’écrivain Edmund White) fondent le Gay men’s health crisis (GMHC), en janvier 1982. La structure a pour objectif d’accélérer l’action de la communauté scientifique et du gouvernement dans la réponse au sida. Le GMHC est alors la première organisation à apporter un soutien aux personnes vivant avec le VIH. Sa ligne d’infos sur le sida reçoit, dès son premier jour, plus de 100 appels de personnes cherchant des conseils ou de l’aide. GMHC entend être un organe militant, certes revendicatif, mais pas seulement. La structure évolue assez rapidement en une organisation de soutien aux personnes atteintes y compris dans une approche d’accompagnement voire compassionnelle, du fait de la tragédie en cours. Cette évolution ne plaît pas à Larry Kramer qui n’entend pas faire de GMHC, une version de la Croix-Rouge (4) pour le VIH, mais une structure quasi exclusivement militante. Cela cadre mieux avec sa vision de la réponse au sida et avec le statut de militant perpétuellement en colère qu’il entend être. En 1983, il est exclu de cette « triste organisation de poules mouillées », comme il la qualifie alors.

En 1987, il se décide avec d’autres militants à créer Act Up (Aids coalition to unleash power - Coalition contre le sida pour libérer le pouvoir), à New York. Cette nouvelle structure défend donc une approche radicale dans la lutte contre le sida. Elle organise des manifestations, des marches de protestation et des die-in devant et dans des laboratoires pharmaceutiques, des églises, à Wall Street, sur Broadway et dans des institutions gouvernementales. Elle invente une nouvelle forme d’activisme inédite alors dans le champ de la santé. Les campagnes d’Act Up, une forme de lobbying auprès de l’opinion publique, des pouvoirs publics et des autorités politiques, des milieux médicaux et de l’industrie pharmaceutique, permettent d’accélérer les avancées de la recherche de médicaments expérimentaux pour le traitement du VIH et de les rendre disponibles plus rapidement et de manière plus équitable. Elles contribuent aussi à modifier des lois, faire avancer sur les prix, renforcer les droits, etc.

Ce qui est intéressant d’avoir en tête, c’est que la construction de l’activisme de la lutte contre le sida aux États-Unis avec GMHC en 1982, puis Act Up en 1987, a constitué une source d’inspiration, voire un modèle, de l’activisme VIH en France. Ainsi, Daniel Defert, fondateur de AIDES, rencontre un volontaire du GMHC à Paris en 1984. Le sociologue revient sur cet épisode dans le livre d’entretiens « Daniel Defert, une vie politique » (5). Le militant américain lui fera découvrir l’association lors d’un séjour à New York, où il rencontrera « tous les dirigeants et fondateurs ». Ce sera un des éléments qui contribuera à la création de AIDES. D’ailleurs, lors des toutes premières réunions pour la création de AIDES, participera Didier Seux, psychiatre, qui a réalisé un stage au GMHC. Parmi ses premières actions, AIDES ouvrira une ligne téléphonique, dans le droit fil de celle créée par le GMHC. La création d’Act Up en France (1989) fait suite à un voyage de Didier Lestrade aux États-Unis, puis sa rencontre avec Larry Kramer. « Je ne l’ai pas rencontré tout de suite. Lors de mes premières réunions à Act Up-New York, durant l’été 1987, il n’était pas là. Ensuite, Kramer m’a toujours accueilli comme son relais en France, un pays qui ne l’a pas vraiment compris (…) Je l’adorais et je n’ai jamais eu peur de lui. Quand il est venu à une réunion d’Act Up-Paris, en 1995, il s’est émerveillé de voir un groupe si dynamique, au sommet de son influence, quand Act Up-New York était en déshérence. Il est le seul qui me soutenait dans le combat contre le bareback et pour la prévention chez les gays », rappelle-t-il dans Libération.

De très nombreux hommages font mention du « caractère » de Larry Kramer ; les uns pour en saluer la puissance, les autres pour en pointer les limites. C’est sans doute un des paradoxes de cette personnalité complexe : avoir entraîné autour de lui, su fédérer et mobiliser (c’était un excellent tribun), tout en étant détesté par une partie de son « peuple » pour l’intransigeance de sa morale et une facilité à culpabiliser l’autre. Il n’est pas aisé d’être un leader chez les gays, quand on dénonce « la surconsommation sexuelle des gays », y compris avant le sida. Dans l’hypothèse d’ailleurs où c’est un problème. Il n’est pas facile d’être entendu quand on semble rejeter les acquis de la libération sexuelle, alors même qu’ils sont une des clefs de l’émancipation des personnes LGBTI, dont il fut pourtant un inlassable défenseur. Reste aussi un malentendu. Il est assez évident que Larry Kramer a toujours eu des doutes sur la capacité de la communauté LGBTQI+ à résoudre, par elle-même, ses problèmes et même à s’opposer de façon suffisamment efficace aux pouvoirs publics pour trouver des solutions aux maux qui la frappaient. Un peu comme si cette communauté était trop frivole, trop nombriliste, trop paresseuse pour se donner les moyens de sa réussite. Son parcours montre que cet activiste a pensé qu’il pourrait renverser le diagnostic personnel qu’il se faisait de sa communauté et qu’un des ressorts serait la provocation, le déclic pour susciter le sursaut. En novembre 2004 (6), rappelle Stéphane Caruana, Larry Kramer est invité à prononcer un discours lors d’un grand meeting organisé par le HIV Forum, l’Office of lesbian, gay, bisexual and transgender student services de l’université de New York, le Broadway Cares/Equity fights aids, le Callen-Lorde community health center et la fondation Gill. Il y interpelle les participants-es sur l’état des forces de la communauté homosexuelle : « Nous n’avons pas de pouvoir. Personne ne nous écoute. Nous n’avons aucun accès au pouvoir […] Il n’y a pas une seule personne à Washington qui nous obtiendra ou nous donnera autre chose que de la merde et toujours plus de merde. Je suis désolé. C’est là où nous en sommes aujourd’hui. Nulle part. » Ce constat sonne alors comme un échec, comme si sa stratégie n’avait pas marché ! Comme si le Kramer du « fond » (sa pensée) s’était télescopé au Kramer de la « forme » (ses méthodes, son registre). Comme si le contempteur avait pris le pas sur le leader. Kramer contre Kramer !

Est-ce cette image qui restera ? Rien n’est moins sûr si on en juge par les messages qui saluent l’héritage de ce militant hors normes. Un héritage, dont les nombreux hommages rendus un peu partout dans le monde montrent bien l’importance dans la lutte contre le sida ; une importance au succès contrarié.


(1) : Act Up-Paris, émanation française d’Act Up, a été créée en 1989 par Didier Lestrade, Pascal Loubet et Luc Coulavin.
(2) : DH Lawrence est aussi l’auteur de « L’amant de Lady Chatterley ».
(3) : Une autre pièce, The Destiny of Me, créée en 1992, suit le parcours d’un des personnages principaux de The Normal Heart. L’ouvrage a terminé en finale du prestigieux prix Pulitzer de l’œuvre théâtrale.
(4) : la mère de Larry Kramer a été travailleuse sociale pour la Croix rouge américaine.
(5) : « Daniel Defert, une vie politique », entretiens avec Philippe Artières et Eric Favereau, en collaboration avec Joséphine Gross, Éditions du Seuil, 2014, pages 97 et 98.
(6) : Le 7 novembre 2004, soit cinq jours après la réélection de Georges W. Bush à la présidence des États-Unis.

Larry Kramer en quelques dates
25 juin 1935 : il nait à Bridgeport dans le Connecticut.
1957 : il est diplômé en littérature anglaise de l'université de Yale.
1969 : il est nomé aux Oscars pour le scénario de Women in Love.
1978 : il publie de Faggots ; son unique livre publié en français sous le titre Fags, aux Presses de la Renaissance, en 1981.
1982 : il fonde Gay men health crisis avec cinq amis, dont l’écrivain Edmund White.
1985 : il écrit la pièce The Normal Heart.
1987 : il fonde Act Up, avec d’autres militants.
1988 : il dit qu’il est séropositif au VIH.
2001 : il est transplanté du foie à la suite d’une hépatite B chronique.
2013 : il se marie avec David Webster, un architecte.
27 mai 2020 : il décède à 84 ans des suites d’une pneumonie.