La cigarette fait un tabac

Publié par Mathieu Brancourt le 20.01.2014
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Au-delà du simple constat d’une prévalence très élevée de la consommation de tabac chez les personnes vivant avec le VIH, l’enjeu d’une prévention réside dans sa compréhension. Facteurs psychologiques spécifiques aux conditions de vie des personnes, précarité sociale plus importante : les raisons sont plurielles et entrelacées.

D’après les seules études fiables sur le sujet, le tabac est un élément au cœur de la vie de la moitié des personnes séropositives en France. Un chiffre qui peut surprendre, tant la nocivité du tabac est établie depuis longtemps. A l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, le 1er juin 2013, le "Bulletin épidémiologique hebdomadaire" ("BEH") de l’InVS (Institut de veille sanitaire) soulignait le faible impact des politiques françaises contre le tabagisme, issues des mêmes recommandations internationales, comparé à celui de ses voisins. Quand d’autres pays (Canada, Mexique, Islande, Norvège, Etats-Unis, Nouvelle-Zélande, Australie, Royaume-Uni) ont obtenu une forte chute de la consommation de tabac, la France voit celle-ci remonter depuis 2005. Le caractère addictif de la cigarette explique une grande part des 34 % de Français toujours fumeurs, malgré les campagnes de prévention ou les incitations publiques à l’arrêt, que ce soit la hausse du prix du paquet où le soutien financier (notoirement trop faible) à l’achat de substituts nicotiniques. Difficile de renoncer à des années d’habitudes et de petits moments qui construisent le rapport à la cigarette. En outre, le sevrage devient encore plus délicat quand il n’est pas la seule préoccupation en matière de santé pour la personne et que le tabac reste une source de plaisir. C’est pourquoi le Comité national contre le tabagisme (CNCT) souhaite aujourd’hui réfléchir aux causes de la surconsommation de tabac chez les personnes vivant avec le VIH. "Alors qu’il existe des recommandations générales sur la lutte contre le tabagisme, il y a un manque de connaissances sur les implications sociales spécifiques de la consommation de tabac chez les séropositifs. Nous savons dans quelles proportions ils fument, mais pas vraiment pourquoi. C’est tout l’enjeu de notre travail auprès d’associations de lutte contre le sida", explique Emmanuelle Beguinot, directrice du CNCT.

Précarités

L’enquête de l’ANRS VESPA, en 2003, avait révélé la mauvaise situation socio-économique des personnes séropositives. L’étude montrait que plus de la moitié des personnes vivant avec le VIH était sans emploi. Sept séropositifs sur dix vivaient de minima sociaux, tous situés en dessous du seuil de pauvreté. 39 % bénéficiaient à l’époque de l’Allocation aux adultes handicapés (AAH), 21 % d’une pension d’invalidité, et seulement 9 % du RMI (aujourd’hui RSA). "La précarité des personnes pose problème et le coût du tabac l’aggrave considérablement", confirme Dominique Blanc, médecin tabacologue confrontée lors de ses consultations aux difficultés financières de ses patients. En juillet 2013, les premiers résultats de l’enquête ANRS VESPA-2 paraissent dans le "BEH", montrant des résultats quasi-similaires, avec même des "difficultés financières qui sont devenues plus fréquentes […] avec des conditions de vie particulièrement difficiles pour les personnes infectées par usage de drogue et pour les malades originaires d’Afrique subsaharienne", indique le bulletin de l’InVS.

Gérer le stress

"Il faut faire attention à la comparaison un peu simpliste avec la population générale. Vivre avec le VIH est un facteur de stress permanent. C’est être différent des autres et cela va au-delà du traitement. Dès lors, ces situations d’angoisse favorisent la consommation de tabac et cela reste difficile à gérer, comme avec toutes les substances psychoactives", explique Fabienne Lopez de l’association ASUD (auto-support des usagers de drogues) et présidente de Principes actifs, qui regroupent des personnes faisant usage du cannabis thérapeutique.

Sur Seronet les discussions sur le sujet reviennent régulièrement sur le rapport ambigu à la cigarette. Un lien ambivalent, d’amour et de haine du geste, de l’odeur ou du goût participe à ce que le tabac soit plus perçu comme une béquille aux moments de doutes plutôt qu’une addiction coûteuse pour soi-même et sa santé.

L’étude EVIT de 2008, qui s’intéressait aux facteurs de dépendance tabagique chez les personnes vivant avec le VIH, a montré que ces fumeurs étaient plus nombreux en proportions, tout en appartenant à des sous-groupes (homosexuels, usagers ou ex-usagers de drogues) susceptibles d’être plus facilement dépendant à la cigarette. Et de manière plus prononcée. Rejet à la suite d’une annonce de séropositivité, difficulté à vivre avec ce virus, exclusion et précarité sociales, les facteurs de vulnérabilité au tabac sont nombreux et les (bonnes) conditions à un arrêt du tabac peu optimales. Ce qui pousse les auteurs de cette étude à en déduire "que très peu de personnes séropositives fumeuses semblent être de bons candidats aux programmes de sevrage classique mis à disposition". Et d’inviter les autorités à "adapter les stratégies de réduction et d’arrêt du tabac à cette population".