La haine de l’autre

Publié par jfl-seronet le 22.07.2023
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En janvier dernier, la Première ministre, Élisabeth Borne, a présenté le nouveau plan national de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine 2023-2026. Un nouveau plan dont le président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), Jean-Marie Burguburu, espère qu’il sera à la « hauteur des enjeux ». Des enjeux sur lesquels le rapport 2022 de la CNCDH jette une lumière crue.

« Même si l’évolution de l’indice longitudinal de tolérance que mesure le rapport annuel de la CNCDH tend à montrer une lente progression de la tolérance, la lutte contre le racisme et toute forme de haine de l’Autre reste une priorité qui nécessite une attention permanente ». Cette phrase est extraite de l’édito qui ouvre le rapport 2022 de la CNCDH ; on la doit au président de cette institution, qui note que dans ce domaine l’embellie n’est jamais durablement assurée. Ainsi, explique-t-il, on a déjà vu par le passé « que les idées racistes favorisant l’exclusion peuvent revenir rapidement dans le débat public quand elles sont endossées et légitimées par des responsables politiques et médiatiques. Et Jean-Marie Burguburu de poursuivre : « Après une année électorale marquée par des discours prompts à faire de l’étranger, de l’immigré, ou de leurs descendants, la cause de tous les maux, le rapport 2022 de la CNCDH entend rappeler (…) les risques de toute essentialisation et instrumentalisation de la haine de l’Autre ». Le rapport 2022 propose plusieurs focus qui illustrent bien la situation actuelle. Sélection.

Rejet de l’Autre

L’année 2022 a été marquée par le franchissement d’un seuil dans la façon dont les thématiques racistes, antisémites et xénophobes s’expriment dans le débat politique et médiatique, tacle le rapport de la CNCDH. Et d’expliquer : « Dans un contexte de crise politique, sociale, économique et identitaire, un certain nombre de personnalités politiques ont activement participé de la politisation du rejet de l’Autre, figure mouvante aux visages multiples ». Pourtant l’indice de tolérance du baromètre CNCDH indique que, depuis plusieurs années, les préjugés et les sentiments de haine à l’égard de l’Autre ont tendance à s’atténuer, note le rapport. Ce paradoxe est exploré à travers l’étude des discours qui cherchent à faire de l’Autre le responsable de tous les maux et dont l’instrumentalisation politique contribue à transformer des crispations identitaires en politiques d’exclusion. Des discours qui prévalent aujourd’hui encore.

On peut prendre pour exemple la thèse développée, ces derniers jours, par le député Éric Ciotti et chef des Républicains estimant que « derrière ces émeutes [celles qui ont fait suite à la mort du jeune Nahel, tué par un policier, ndlr], il y a la problématique de l'immigration ». Celui qui est aussi questeur de l’Assemblée nationale a également affirmé que certains émeutiers nourrissaient une « haine de la France ». « Il est hors de question que le droit du sol […] s'applique pour ceux qui auront été condamnés dans ces émeutes », a-t-il notamment demandé, appelant aussi à une « déchéance de nationalité » pour les binationaux « condamnés » en marge des émeutes.  Autre exemple, lors d’une interview à France Info (5 juillet) président des sénateurs-rices LR, Bruno Retailleau, a assuré qu’il existait un lien entre l’immigration et les émeutes de la semaine écoulée. Évoquant les « émeutiers », il a expliqué : « Certes, ce sont des Français, mais ce sont des Français par leur identité et malheureusement pour la deuxième et troisième générations, il y a comme une sorte de régression vers les origines ethniques ». Des propos qui ont suscité de vives réactions à gauche, notamment de la part de La France insoumise (LFI).

L’indice longitudinal de tolérance de la CNCDH

L’indice longitudinal de tolérance (ou ILT) est calculé tous les ans, depuis sa création en 2008 jusqu’en 2022. Il mesure de manière synthétique l’évolution des préjugés. Plus l’indice se rapproche de 100, plus il reflète un niveau de tolérance élevé. Il donne un aperçu des variations annuelles des opinions et des sentiments des personnes interrogées à l’égard des minorités.

Tolérance envers les minorités

Malgré un contexte très difficile, marqué par une situation internationale dégradée et plusieurs périodes électorales où la question de la place des immigrés-es et les enjeux sécuritaires ont souvent été associés dans les débats, la tolérance envers les minorités reste élevée sur quasiment tous les indicateurs, note le rapport 2022 de la CNCDH. Mais des préjugés demeurent, hélas.
Une enquête en face à face menée en novembre 2022 révèle que certains préjugés restent largement partagés. Parmi les personnes interrogées :

  • 59,6 % pensent que « de nombreux immigrés viennent en France uniquement pour profiter de la protection sociale » (52 % en mars-avril 2022) ;
  • 49,3 % pensent que « les Roms vivent essentiellement de vols et de trafics » (45 % en mars-avril 2022) ;
  • 42 % des personnes interrogées jugent que « l’immigration est la principale cause de l’insécurité » (35,4% en mars-avril 2022) ;
  • 37,6 % des personnes interrogées pensent que « les Juifs ont un rapport particulier à l’argent » (37 % en mars-avril 2022) ;
  • 21,4 % des personnes interrogées pensent que « les enfants d’immigrés nés en France ne sont pas vraiment français » (20,1 % en mars-avril 2022.


Préjugés : les registres d’intolérance se superposent

Le baromètre de la CNCDH montre que, globalement, les préjugés à l’égard des différents groupes sont corrélés entre eux. C’est le sentiment « anti-immigrés » qui apparait le plus lié aux autres formes de haine et d’intolérance captées par le baromètre. Ainsi, une personne rejetant les immigrés-es sera plus encline à exprimer, par ailleurs, une opinion misogyne, antisémite, anti-islam, anti-communautariste, à se dire raciste ou à considérer qu’il existe des races supérieures à d’autres. Le sentiment anti-islam est également très corrélé aux autres registres d’intolérance. Les personnes hostiles à l’islam sont statistiquement plutôt moins attachées au principe de laïcité, moins enclines à défendre les droits des femmes et plus portées à condamner l’homosexualité, explique la CNCDH. Les résultats, baromètre après baromètre, contredisent ainsi la thèse d’un rejet de l’islam au nom de valeurs républicaines de tolérance que cette religion menacerait.

Du racisme biologique au racisme à fondement culturel

Si le racisme le plus cru, à fondement biologique, fonctionnant sur la conviction qu’il existe des races supérieures à d’autres, est loin de disparaître dans le débat public, il est en net recul dans l’opinion, constate la CNCDH. Actuellement, le racisme est associé à un sentiment de culpabilité et s’entoure de justifications. La plus commune d’entre elles consiste à invoquer l’incapacité supposée des immigrés-es et des étrangers-ères à se conformer aux normes et aux valeurs de la société d’accueil. « Le racisme revêt ainsi une dimension culturelle et identitaire », explique l’institution.

Combattre les instrumentalisations politiques

C’est le paradoxe soulevé par le rapport, une progression régulière de la tolérance dans la société dans son ensemble qui se heurte au fait que les thématiques racistes, antisémites et xénophobes ont acquis « une emprise dangereuse dans l’espace médiatique ». Comme le souligne la CNCDH, les « discours sur l’Autre exploitent des outils et procédés rhétoriques particulièrement problématiques, comme le recours à des chiffres sortis de leur contexte, manipulés au service d’une argumentation orientée, voire inventés ». Ils recourent aussi à la « surexploitation de faits-divers à des fins politiques pour entretenir des préjugés stigmatisants ». La CNCDH s’inquiète « en particulier de la diffusion d’amalgames et de la manipulation d’informations sur l’immigration ». Portant son regard sur les médias, la CNCDH explique que « des discours mettant en avant l’idée d’une confrontation entre « Nous » et « Eux » ont bénéficié de la complaisance de certains médias qui, notamment lors de la campagne présidentielle 2022, ont exploité la mise en scène de l’affrontement pour susciter de la polémique sur un mode binaire, conflictuel et sensationnaliste ». Ces soi-disant « débats » s’apparentent « souvent plus à la mise en spectacle violente de discours essentiellement haineux et exclusifs de toute discussion qu’à la confrontation démocratique d’analyses et de points de vue documentés. Ce faisant, ils ont contribué à la banalisation dans le débat public de certaines prises de position, auparavant considérées explicitement comme racistes et xénophobes ». La commission fait d’ailleurs une recommandation. Pour « apaiser le débat sur l’immigration et de mettre un terme à la manipulation des chiffres », la CNCDH recommande « l’organisation d’une convention citoyenne sur les migrations pour animer un débat démocratique sur les questions de migration et de diversité, soutenant ainsi l’appel d’un collectif de plus de 400 scientifiques ».

Parlons chiffres !

Différentes sources officielles existent, permettant de mesurer l’évolution annuelle des discours et des actes à caractère raciste subis par les victimes, même si tous les faits ne sont pas rapportés. Voici les principales.

Les données statistiques du SSMSI (ministère de l’Intérieur)
Le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) enregistre les infractions, en provenance des services de police et de gendarmerie sur l’ensemble du territoire français, qualifiées « de nature criminelle ou délictuelle, commises en raison de l’origine, de l’ethnie, de la nation, d’une prétendue race ou de la religion ». En 2022, 6 912 infractions ont été enregistrées. Après une légère baisse de 2 % entre 2019 et 2020, et une augmentation de 16 % entre 2020 et 2021, ce contentieux enregistre une hausse de 10 % entre 2021 et 2022.

Les données du SCRT (ministère de l’Intérieur)
Le Service Central du Renseignement Territorial (SCRT) assure un suivi des faits qui lui sont rapportés par ses relais et ses partenaires associatifs. Il les classe selon les catégories suivantes : antisémites, antimusulmans, « autres actes racistes et xénophobes » (catégorie hétérogène incluant les faits concernant les personnes noires, arabes, asiatiques, roms, etc.). Même s’il faut signaler la grande variabilité des chiffres d’une année sur l’autre, en 2022, le total de ces faits était de 1 636, soit 492 faits de moins qu’en 2021 (-23 %).

La plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation (Pharos)
Créée en 2009, PHAROS est une plateforme en ligne permettant de signaler des contenus ou des comportements illicites sur Internet afin qu’ils soient analysés par des agents-es de police et de gendarmerie et éventuellement transmis à des services d’enquête compétents. En 2022, Pharos a reçu 175 924 signalements (contre 265 825 en 2021 et 289 590 en 2020) dont 12 666 signalements (soit 7,2 % des signalements) dans le domaine des « discriminations », pouvant inclure, mais non exclusivement, des contenus racistes et antisémites

Les données statistiques du ministère de la Justice
En 2021 (données stabilisées les plus récentes), 7 721 affaires à caractère raciste ont été orientées par les parquets et 7 812 personnes ont été mises en cause. 50 % de ces affaires ont fait l’objet d’un classement sans suite. Concernant les affaires ayant fait l’objet d’une réponse pénale, 49 % se sont traduites par une poursuite devant les juridictions pénales, et 51 % par une procédure alternative aux poursuites. Enfin, 1 382 infractions à caractère raciste ou commises avec la circonstance aggravante de racisme ont fait l’objet d’une condamnation, un chiffre en hausse par rapport aux années précédentes (951 en 2020). On note cependant que seules quatre discriminations (en infraction principale) ont fait l’objet d’une condamnation.

Le « chiffre noir »

L’expression désigne l’ensemble des actes racistes non déclarés, qui échappent donc à la Justice. Les chiffres du ministère de l’Intérieur ne représentent, en effet, qu’une infime partie des actes racistes commis en France. « La sous-déclaration massive du racisme contribue alors à entretenir une impunité face à ces actes, lèse les victimes et porte atteinte à la cohésion sociale », estime la Commission.

À quoi est due la sous- déclaration ? Appréhender le contentieux raciste est complexe. Le plus souvent, les personnes victimes de racisme ont subi des agressions verbales et, du fait de la complexité à qualifier judiciairement un acte raciste, peu de poursuites sont engagées, ce qui peut décourager les personnes à porter plainte. Par ailleurs, porter plainte est souvent difficile. « Le dépôt de plainte n’est pas un acte anodin et représente une étape douloureuse pour la victime, déjà éprouvée par les faits qu’elle a subis », estime la Commission. Les difficultés à s’exprimer, la honte ou encore la peur des représailles, peuvent représenter des éléments décourageant d’aller déposer plainte ; ainsi seulement 2 % des victimes d’injures et 14 % des victimes de menaces ou de violences portent plainte.