La santé des personnes trans compte !

Publié par Fred Lebreton le 25.05.2022
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Vendredi 13 mai avait lieu la deuxième Journée annuelle d’échanges sur la santé des personnes trans (Jest) à la Faculté de médecine de Bichat, Université Paris Cité. Avec quatre tables rondes et près de 30 intervenants-es, la journée a constitué un réel état des lieux des pratiques, expériences et stratégies communautaires actuelles avec et pour les personnes trans. Seronet était présent et revient sur les moments forts de cette Jest 2022.

Un nouveau référentiel en cours

Cette journée d’échanges arrive à une période charnière pour les associations qui soutiennent et accompagnent les personnes trans. En effet, en 2022, la Haute autorité de santé (HAS) a entrepris de revoir le dernier référentiel de bonnes pratiques pour la prise en charge des personnes trans, qui datait de 2010. Celui-ci comprenait encore les notions de psychiatrisation et de pathologisation des parcours des personnes trans. En amont de ces travaux, le ministère de la Santé a publié, en mars 2022, un rapport et des recommandations relatifs aux parcours de santé trans, qui réaffirme le droit à l’autodétermination des personnes trans et la nécessité de parcours de santé adaptés aux parcours de vie et trajectoires.

Ce nouveau référentiel est très attendu par les associations militantes. C’est ce que confirme Giovanna Rincon, directrice Acceptess-T et vice-présidente du Corevih Île-de-France Nord, en ouverture de cette journée. « Nous attendons beaucoup du référentiel que la HAS va mettre en place. Pendant très longtemps, nous avons été ignorées et invisibilisées. Aujourd’hui, il y a une prise de conscience dans les systèmes de santé », affirme la militante. Même constat pour Jade Ghosn, professeur à l’Hôpital Bichat Claude Bernard (AP-HP) et président du Corevih Île-de-France Nord : « Le train est en marche (…). Les institutions se saisissent de cette question ». Le professeur explique la mise en place de parcours de soins intégrés destinés aux personnes trans avec tous les spécialistes dans le même lieu et le même temps. Le défi de demain sera la télé médecine pour toucher tous les publics afin de « ne laisser personne sur le quai », a conclu Jade Ghosn.

Pour quand est prévu ce nouveau référentiel ? Pas avant fin 2022-début 2023 déclare la professeure Élisabeth Bouvet. La présidente de la Commission technique vaccination et membre du Corevih Île-de-France Nord précise qu’elle intervient à la demande de Giovanna Rincon, mais qu’elle n’est pas mandatée par la HAS. Élisabeth Bouvet explique le long processus de travail de la HAS et notamment la (longue) constitution des groupes de travail avec un déontologue chargé de s’assurer de l’absence totale de conflits d’intérêts. La HAS prend en compte la littérature scientifique, réunit des experts-es et traduit les avancées de la science à un moment donnée. Ce rapport va servir de base pour les recommandations de bonnes pratiques dans la prise en charge médicale des personnes trans.

Saisir la Défenseure des droits

Clémence Armand, chargée de mission Genre et orientation sexuelle auprès de la Défenseure des droits (DDD) est revenue sur la possibilité de saisir la DDD pour les personnes trans qui subissent des discriminations et/ou des refus de soin. Constatant que les discriminations envers les personnes trans étaient encore bien trop nombreuses, la DDD a publié en juin 2020 un rapport adressant dix recommandations aux pouvoirs publics. « Le protocole de la HAS ne repose sur aucune base légale et crée des inégalités. Il faut reformer ce protocole, c’est une question de justice sociale et de sécurité », affirme la représentante de la DDD. Parmi les recommandations de cette institution figure une procédure simplifiée de changement de l’état civil fondée sur une déclaration sur l’honneur.

Transidentités et VIH

Michel Bourelly (docteur en pharmacie et militant de longue date de la lutte contre le sida) a présenté l’enquête « Transidentités et VIH » réalisée par le laboratoire de recherche Sesstim en collaboration avec Acceptess-t, AIDES, le Ceped et deux services de l’AP-HP (Ambroise Paré et Bichat). Les objectifs de cette enquête sont d’une part de « caractériser les parcours de vie des personnes trans vivant avec le VIH » et d’autre part d’« identifier les besoins actuels des personnes trans séropositives en termes de santé et de santé sexuelle ». Il s’agit aussi de documenter les discriminations vécues et les stigmatisations perçues par les personnes concernées, tout comme d’« identifier les autres facteurs sociaux et psycho-sociaux associés ». L’enquête permettra également de « documenter les sexualités en fonction du parcours de transition, les prises de risques et le rapport à la prévention » et de « caractériser l’offre de soin pour les personnes trans vivant avec le VIH : prise en charge globale, du VIH et de la transition ». Les chercheurs-ses ont identifié 890 femmes trans et cinq hommes trans suivis-es dans 51 services hospitaliers dont 75 % en Île-de-France. À ce jour, 512 inclusions ont été réalisées sur 890 attendues.

Paul Rivest, enseignant-chercheur à l’Université Aix-Marseille a présenté sa thèse d’anthropologie sur le thème « Sexualités transmasculines et VIH ». Les personnes transmasculines (qui incluent hommes trans et personnes non-binaires) sont très absentes de la recherche sur la prévention, l’exposition au VIH et le parcours de soins. Pour pallier ce manque de données, le chercheur a mené 55 entretiens, dont 33 individuels. De ces entretiens ressortent des questionnements sur la fertilité, une méfiance vis-à-vis des informations qui viennent du milieu médical et une tendance à privilégier l’auto-support entre personnes concernées. Une seule personne s’est déclarée séropositive au VIH, ce qui semble confirmer un faible degré d’exposition au VIH dans cette population.

Un accès à la Prep fragile

Laszlo Blanquart (Pôle Prévention, Acceptess-T) a présenté le programme multidisciplinaire, hors les murs, d’accès à la Prep lancé en 2019 au local d’Acceptess-T tous les lundis avec la Dre Valentina Isernia (Bichat, AP-HP). La plupart des personnes accueillies sont hispanophones, travailleuses du sexe avec une couverture sociale pour le moins limitée, voire inexistante. Entre 2019 et 2020, la file active a augmenté de 60 %, mais le taux de rétention (maintien dans le soin) est faible (50 %). Certaines consultations ont dû être annulées pendant la crise sanitaire. Cette dernière a conduit à perdre de vue des personnes concernées d’où la mise en place de l’étude « Prep à porter » pour améliorer la prescription et le suivi des consultations Prep.

De son côté, Clark Pignedoli (post docorant à l’Ined) a présenté l’étude « Personnes trans et Prep » réalisée avec le soutien de Sidaction, Acceptess-T et le Passt. Lancée en 2017, l’étude a suivi l’accompagnement des personnes trans à la Prep par des médiateurs-rices communautaires en Cegidds (centre gratuit d'information, de dépistage et de diagnostic des infections par le VIH et les hépatites virales et les infections sexuellement transmissibles). Il est ressorti que pour les personnes trans les plus précarisées, la Prep représente le seul point de jonction avec le système de soins. La médiation en santé par des pairs-es à un rôle primordial. Autre ressenti chez certaines personnes, un sentiment d’être une catégorie de la population spécifique à « contrôler » et à soigner.

Des colis de prévention

La plupart des associations qui soutiennent les personnes trans se situent dans des grandes villes. Comment atteindre les personnes isolées géographiquement ? Max Odic, médiatrice en santé chez Acceptess-T, a présenté le programme de prévention en ligne de l’association. Chaque jour, Max communique avec des personnes trans et travestis dans toute la France via des sites de rencontres comme Plan Trans ou TravestiChat. Les discussions tournent autour de la santé sexuelle, l’estime de soi, les droits sociaux, etc. L’association propose à celles et ceux qui le souhaitent des colis de prévention avec des autotests, des préservatifs, du gel lubrifiant et des brochures d’information. Un suivi trimestriel est effectué avec proposition de Trod au local d’Acceptess-T. À ce jour, 9 495 personnes ont été contactées depuis 2020 : 1 816 ont répondu. Ce sont 768 personnes qui ont reçu un colis et 30 sont venues au local pour effectuer un Trod. Par ailleurs, 61 personnes relais ont accepté de distribuer des autotests. Au total : 834 autotests ont été distribués dont deux sont positifs au VIH.

L’expertise en santé communautaire

L’institution médicale s’est historiquement appropriée la transidentité, en la définissant comme une pathologie, une déviance par rapport aux normes de genre. Avec le temps, les personnes trans ont développé des stratégies de partages de savoirs et de soutien mutuel pour défendre leur santé au quotidien. Une table ronde sur la santé communautaire a permis d’illustrer la plus-value de l’expertise en santé communautaire, mais aussi la richesse du tissu associatif. Citons le travail du Rest, un réseau de santé qui associe des personnes trans, des représentants-es d’associations, et des professionnels-les de santé, dans toute la France. Ou encore, Espace Santé Trans, une association de promotion de la santé des personnes trans située en Île-de-France. Les régions aussi étaient représentées avec Rita, une association de santé communautaire trans et intersexe située à Grenoble.

Automédication et auto-support

Ces trois dernières années, le cadre lié à la prescription d’hormones pour les parcours de transition a été débattu, par des professionnels-les de santé, mais aussi par les personnes concernées. Une table ronde était dédiée à ce sujet. Claire Vandendriessche : usagère d’hormones « automédiquée » a témoigné de son parcours. En 2018, partant du constat que les traitements hormonaux étaient sous dosés, la jeune femme et plusieurs de ses amies ont organisé l’import de produits injectables non disponibles en France (des solutions injectables artisanales produites en Ukraine). Depuis 2020 et la crise sanitaire se sont développés en France des laboratoires artisanaux de traitements hormonaux. Mais ces traitements ne sont pas dénués de risques. Les niveaux d’estradiol élevés (entre 300 et 500 pg/ml) sont associés à des risques accrus d’accident thromboemboliques et cardiovasculaires souligne la militante.

Quid de la réduction des risques liée aux injections ? Sara Jaafar, porteur-se du projet à l’association Safe, a présenté l’androtardyl qui est le traitement à base de testostérone le plus prescrit en France et les solutions à base d’estradiol (œstrogène) fabriquées artisanalement et/ou importées. Safe a enquêté sur les autres produits, ainsi que sur les éventuels partages de matériel.

De son côté, Julie Cosnier du Flirt (Front de libération transfem, un collectif d’aide mutuelle entre jeunes femmes trans) a présenté les ateliers d’auto-injections du collectif. Organisé tous les dimanches en Île-de-France, Instant-T est un espace communautaire où se conjuguent savoirs théoriques et pratiques avec l’accès à du matériel d’injection intramusculaire gratuit.

Maintenir un lien de santé

Deux médecins présentes à cette table ronde sur l’automédication ont pu témoigner de leur rôle en tant que soignantes. La Dre Sophie Le Goff, médecin généraliste à Malakoff, se dit « flattée » quand ses patients-es lui disent qu’ils-elles font de l’automédication. Cela traduit pour elle une « relation de confiance ». « J’ai été éduquée par certaines personnes trans expertes de l’hormonothérapie », explique la médecin. « Il faut déjà pouvoir maintenir un lien de santé lorsque la personne évoque une automédication (…). Il serait assez hypocrite de ne pas accompagner les patients qui ont déjà recours à des pratiques d’automédication et d’injection », souligne-t-elle. Même son de cloche chez la Dre Armelle Grangé-Cabane, médecin généraliste à Paris, pour qui l’objectif de l’accompagnement, est à la fois de réduire les risques, mais aussi de construire des solutions avec les personnes. La médecin ajoute que l’hormonothérapie améliore la santé physique et mentale des personnes trans.

Quel accompagnement pour les mineurs-es ?

Depuis deux ans, l’accompagnement en santé des enfants et ados trans ou en questionnement de genre suscite des prises de positions, des polémiques et nombre de publications éloignées des pratiques réelles fondées sur la science. La Dre Agnès Condat, psychiatre et chercheuse (Pitié-Salpêtrière) a présenté la plateforme trajectoire trans. Lancée en septembre 2021, cette plateforme vise à coordonner un partenariat multi disciplinaire pour la prise en charge des personnes trans. La psychiatre ajoute qu’il n’existe pas de données sur l’impact des bloqueurs de puberté sur le cerveau ou le développement adolescent en termes d’identité, de libido et de désir.

État civil des mineurs-es

Est-il possible pour une personne mineure de modifier son état civil ? Oui, mais cela reste un parcours du combattant, explique Lisa Carayon, maitresse de conférences en droit à l'université Paris 13 et membre du Giaps (Groupe d’information et d’action sur les questions procréatives et sexuelles). Pour faire simple, le changement de prénom est possible pour les personnes mineures. Il peut se faire dans la ville de naissance ou dans la ville d’habitation. En cas de difficultés, il est possible de saisir le juge aux affaires familiales du Tribunal judiciaire du lieu compétent. À partir de 13 ans, il faut un consentement écrit de la personne mineure. Quid du changement de sexe à l’état civil ? Depuis la loi du 18 novembre 2016, on ne peut plus imposer une opération chirurgicale de réassignation sexuelle à une personne trans pour obtenir la modification du sexe à l’état civil. Le 25 janvier 2022, la Cour d’appel de Chambéry a admis qu’un-e mineur-e non émancipé-e représenté-e par ses parents pouvait changer la mention de son sexe à l’état civil. Le refus en première instance n’étant pas conforme avec la Convention européenne des droits de l’Homme. Cette jurisprudence suscite de l’espoir, mais reste un cas isolé.

Que dit l’Éducation nationale ?

La transphobie reste une réalité quotidienne pour de nombreux-ses enfants et adolescents-es trans ou en questionnement sur leur identité de genre avec un taux de suicide particulièrement élevé. Triste hasard, au moment même où avait lieu cette table ronde, l’on apprenait le suicide tragique d’un lycéen trans de 15 ans. Pour Anais Perrin-Prévelle, co-présidente de l’association OUTrans, la circulaire du 29 septembre 2021 du ministère de l’Éducation nationale qui visait à améliorer l’accueil des élèves trans n’est pas suffisante. Elle prend, pour exemple, le prénom d’usage (choisi par le-la mineur-e trans) qui est utilisée par le corps enseignant sous réserve de l’accord des deux parents. Quid des ados trans qui ne sont pas soutenus-es (voire rejetés-es) par leurs parents ? « Ne pas reconnaitre l’identité de genre d’un enfant est une violence psychologique », affirme la militante qui ajoute que cette circulaire est « une grande occasion manquée ».

Cette journée d’échanges a été filmée et sera mise en ligne sur le site d’Acceptess-T.


WikiTrans : la « bible » des personnes trans
Agathe Mametz, la fondatrice de Wikitrans a présenté ce site web unique en son genre : « J’avais peur de contacter les assos trans et il y a dix ans, je ne trouvais rien sur le web en français », explique la jeune femme qui est web designer de métier. Agathe Mametz présente Wikitrans comme « une bible pour les personnes trans, les personnes en questionnements et leurs proches ». Le site propose une carte de France avec toutes les associations qui accompagnent les personnes trans et plus de 80 articles rédigés par des personnes concernées. « On va chercher les mots clés dans Google pour être dans les meilleurs résultats », explique la militante. Il y a aussi un trombinoscope avec plus 100 personnalités trans : « C’est important d’avoir des modèles », souligne-t-elle. Un outil précieux pour les personnes trans et leurs alliés-es.


Quid des personnes trans incarcérées ?
Inès Messaoudi du Pastt (Prévention Action Santé Travail pour les personnes trans) a parlé des personnes trans incarcérées en France. Il n’existe aucune donnée chiffrée sur le nombre de personnes trans détenues, mais la militante explique toute les difficultés et discriminations qui subsistent à ce jour. La fouille à nu domine à l’arrivée en détention et oriente l’affectation en établissement. Même avec un état civil féminin, une femme trans qui n’a pas eu recours à la chirurgie de réassignation sexuelle est incarcérée en quartier hommes, souvent en isolement. Le Pastt effectue une action, tous les mardis, à la Maison d'Arrêt de Fleury-Mérogis (91) pour soutenir et accompagner les personnes trans détenues (majoritairement originaires d’Amérique Latine).


La préservation des gamètes
Que dit la loi sur la préservation des gamètes pour les personnes trans ? En 2017, le Défenseur des droits (DDD) a émis un avis favorable pour la conservation des gamètes. Cette procédure est autorisée en France depuis 2018 malgré l’opposition du Conseil de l’Ordre des médecins. Nicolas Mendes, docteur en psychologie et psychologue clinicien, a présenté la mission des CECOS (Centres d'étude et de conservation des œufs et du sperme humains). Pour les mineurs-es trans, des consultations d’information ont pour but d’expliquer les enjeux de la préservation de la fertilité ou de la capacité de procréation, avec notamment l’implication des parents. Pour les personnes transmasculines, il est possible de congeler des ovocytes matures après stimulation hormonale. D’autres solutions existent, mais c’est cette technique qui est choisie majoritairement.