L’affaire Bellicistivir, épisode 1

Publié par Jean-François Laforgerie le 01.08.2016
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Culturefiction

Un feuilleton policier ! C’est ce rendez-vous littéraire que Seronet vous propose cet été. Un rendez-vous pour s’évader, découvrir et apprendre. En effet, ce polar, écrit à plusieurs mains et proposé en cinq épisodes, a pour toile de fond les débats sur le prix des médicaments. Cette histoire est une fiction. Comme toute fiction, elle se nourrit du réel. Des lieux existent, des noms sont purement inventés, certains faits sont parfaitement imaginaires, d’autres réalistes. Ce feuilleton que nous vous proposons cherche à distraire tout autant qu’à faire réfléchir. Toutes les coïncidences ne sont pas forcément fortuites… ou peut-être que si. Tout est vrai, tout est faux ! Bonne lecture.

Paris, bureaux de Médicor

- Mais qui est cette emmerdeuse ? Vous avez lu ce qu’elle lance dans la presse… Elle explique que nos traitements contre le VHC sont bien plus efficaces et mieux tolérés aujourd’hui, mais qu’ils ont une grande toxicité : leur coût ! C’est diffamatoire ! Avez-vous vérifié cela auprès du service juridique ? s’époumona Anton Chang-Lerner ; son visage grimaçait sur un gigantesque écran plat.

Depuis deux ans, il dirigeait le groupe pharmaceutique Médicor. De son bureau londonien, il harcelait avec une régularité de métronome son équipe française à la suite du lancement, il y avait désormais six mois, de leur nouveau traitement vedette contre l’hépatite C : le Bellicistivir. Tous les deux jours, week-ends compris, il convoquait pour d’interminables visioconférences le directeur des ventes pour la France, son adjoint au marketing, la chargée des relations avec les associations et l’attaché de presse. Chaque réunion tenait du calvaire. L’avoinée était générale et menée dans le respect de la hiérarchie. Anton Chang-Lerner passait d’abord ses nerfs sur le directeur, coupable à ses yeux de mollesse ; un directeur auquel il imputait le lancement désastreux du Bellicistivir. Puis venait le tour de Rémy Duparc-Dulong dont l’expérience marketing dans l’alimentaire limitait manifestement la pertinence d’approche, une fois appliquée à la santé. Le ton était à peine poli avec Amandine Courtois qui commençait sérieusement à regretter l’ambiance policée de ces années passées au service de presse de l’Institut national de la prévention sanitaire.

- On dirait que votre carnet d’adresses ne nous aide guère, persifla Anton Chang-Lerner. Pas moyen de trouver un responsable associatif qui soit un peu compréhensif vis-à-vis de notre position. Et concernant cette emmerdeuse… quel est son pouvoir de nuisance ?
- Il est réel. C’est la porte-parole de deux collectifs qui nous mènent la vie dure. On ne peut pas l'amadouer… lâcha Amandine Courtois, dans un souffle de voix.
- Je ne voudrais pas vous apprendre votre métier, mais manifestement vous ne savez pas parler aux médias. Avez-vous vu ce qu’on dit de notre politique dans les journaux ? Même le professeur Delrennie se répand dans les tribunes du Monde. Tout cela hérisse notre conseil d’administration. Nous n’avons jamais connu une telle bronca. Redressez-moi cette situation ou pensez à changer de métier… suis-je clair ? hurla le PDG.

Comme à chaque fois, l’attaché de presse de la branche française de Médicor, Julien Monceau, avait blêmi, puis vainement tenté de faire bonne figure. Mais l’exercice lui pesait de plus en plus. Et dans deux jours, même chose, il finirait une fois de plus cloué au mur !

Dès le lancement du Bellicistivir, les choses s’étaient mal engagées. Les exigences financières de Médicor avaient fini par faire passer ce qui s’annonçait comme une révolution thérapeutique dans le VHC pour du grand banditisme. Un fiasco ! Mais le problème remontait bien avant. Jusqu’alors, Médicor s’était fait un nom et un trésor de guerre en commercialisant par palettes complètes dans le monde entier un petit comprimé vert destiné à booster la virilité déclinante d’octogénaires souhaitant renouer avec la fougue de leurs vingt ans. Succès commercial, le Virilax avait rapidement cédé la place à des versions génériques. Finie, la poule aux œufs d’or. Médicor se devait de devenir leader dans un autre domaine médical pour conserver sa place de deuxième laboratoire pharmaceutique au monde. Un chiffre d’affaires en berne, des cotations boursières chahutées avaient eu raison des dirigeants de l’époque et conduit à l’arrivée d’Anton Chang-Lerner. L’Américain s’était fait tout seul, comme le rappelait à l’envi son encart dans le "Who’s Who" rédigé par ses soins, passant du secteur automobile à celui de l’aviation civile. Désormais, il officiait dans la pharmacie. Et même dans cet univers qu'il méconnaissait, Anton Chang-Lerner entendait bien s’illustrer avec ses méthodes habituelles et devenir, en peu de temps, le tsar du comprimé.

A son arrivée, le nouveau PDG avait lancé ses équipes à la recherche de l’oiseau rare : un traitement qui marche vraiment, indispensable à des millions de personnes dans le monde et qu’on pourrait vendre à prix d’or. Ses équipes lui avaient rapidement proposé de s’intéresser à l’hépatite C, d’autant qu’une entreprise aussi ingénieuse que petite venait de trouver une nouvelle molécule plus que prometteuse. Les premiers résultats annonçaient une importante révolution thérapeutique. Les fondateurs de cette startup semblaient dépassés par les événements et cherchaient la sécurité du giron d’un grand labo. Une affaire bénie pour Anton Chang-Lerner. Au terme de mois de tractations avec la signature d’un chèque dépassant les deux milliards de dollars, l’achat du petit par le gros était conclu. Médicor était désormais propriétaire de cette nouvelle molécule. Le conseil d’administration du grand labo avait validé le choix stratégique de son dirigeant, mais assorti cet accord d’un retour sur investissement aussi rapide que lucratif.

- Il faut que cela rentre et vite ! avait asséné le président du directoire de Médicor.

Anton Chang-Lerner avait compris le message et transformé l’amicale pression de son conseil d’administration en oukase pour ses équipes, tout spécialement son staff parisien. C’est en France que se trouvait le principal marché européen. Là où l’opération serait la plus profitable. Mais elle devait pour cela se dérouler sans accroc. L’équipe parisienne avait démarché les autorités de santé françaises, vantant son traitement révolutionnaire ; ce que confirmaient d’ailleurs les résultats scientifiques rendus publics lors des congrès internationaux. Elle avait essayé de se concilier, sans succès, les faveurs des militants associatifs. Et puis le prix était sorti… et tout était parti en vrille.

Paris, ministère de la Santé

- Redites-moi le chiffre !
- 57 000 euros pour trois mois, monsieur le ministre, bredouilla le conseiller technique à l’innovation médicale.

Au grand complet, tétanisés, les autres membres du cabinet ministériel ne quittaient pas le sol du regard. Les yeux exorbités, le visage rouge de colère, Jean-Philippe Méribel, le ministre de la Santé, tapait du poing sur son bureau, bousculant l’ordonnancement maniaque de ses parapheurs.

- Ces gens sont incroyables… Ils se goinfrent comme des porcs, tonnait-il.
- Nous n’avons pas vraiment le choix, monsieur le ministre. A ce stade, le laboratoire peut exiger le prix qu’il souhaite. Par la suite, les choses rentreront dans l’ordre, une fois que le prix de remboursement par la Sécurité sociale sera fixé… expliquait le conseiller.
- Ne me prenez pour un imbécile, Chavagnac. Ce n’est pas parce que j’étais à l’Agriculture, il y a encore quinze jours, que je n’ai pas eu le temps de lire les dossiers, ni de mesurer à quel point la fixation du prix du médicament dans notre pays est un sacré bordel !

D’un geste, Ludovic Chavagnac rejoignit ses collègues, plongeant son regard dans les motifs du tapis d’Aubusson qui ornait le bureau ministériel.

- Nous sommes dans un vrai merdier ! Ce traitement associé à d’autres médicaments s’est rendu incontournable. Les associations médicamenteuses avec le Bellicistivir sont tellement efficaces que tous les hépatologues de France et de Navarre vont vouloir les prescrire à tour de bras. Et aux tarifs actuels, nos finances ne pourront jamais tenir, lança le ministre. J’imagine que vous accordez du crédit aux travaux du professeur Marzipantanah… Selon lui, il y en a pour des milliards d’euros… Ça parle à tout le monde ou dois-je détailler ?
- C’est une situation inédite. C’est la première fois que nous sommes confrontés à cette équation : beaucoup de malades ont besoin de ce traitement, celui-ci est très efficace avec des taux de guérison jamais atteints jusqu’ici et il coûte une fortune… c’est tout à fait inédit. Stagiaire de l’Ena au cabinet du ministre, Clotilde du Bourg-Latour escomptait ne pas jouer les potiches, ni produire de la note au kilomètre, mais se faire reconnaître pour la pertinence de ses analyses. Méribel la toisa d’un œil sévère.
- C’est bien joli tout ça, mais un constat sans solutions ne nous avance guère. Comme à son habitude, le directeur de cabinet du ministre entendait rester maître du jeu.
- On pourrait convoquer le président du comité économique des produits de santé, avança timidement la jeune énarque.
- Bonne idée… et pour lui dire quoi ? De fixer au plus bas le prix de remboursement par la Sécurité sociale ? C’est ça… votre idée ? interrogea Jean-Philippe Méribel.
- Nous sommes désormais en pleine tractation, le bras de fer est lancé, avança Chavagnac, abandonnant enfin les motifs du tapis pour le visage courroucé du ministre. On pourrait voir avec nos partenaires européens… peut-être qu’à plusieurs, nous pourrions infléchir les prétentions de Médicor. Silence. D’une main nerveuse, Méribel tapotait toujours le bord de son bureau.
- Redites-moi le prix… déjà ? Incroyable !

Bombay, locaux de Mumbaï medicine for humanity

- Ranji ! N’oublie pas d’emporter nos brochures et ton billet. Ton vol arrive à Paris vers 8 heures. Jeanne viendra te chercher à l’aéroport et vous filerez directement à la conférence au ministère. J’espère que tu as bien préparé ton intervention. On ne peut pas se louper sur ce coup-là. Myriam nous a prévenus que de nombreux médias seront là. L’affaire fait les gros titres, là-bas. Il devrait même y avoir un représentant de Médicor, sans doute le directeur des ventes France.

Comme toujours Chandana Madhavi veillait avec soin aux déplacements des membres de son équipe. Depuis dix ans, à la tête de Mumbaï medicine for humanity (MMFH), Chandana et son équipe d’activistes avaient obtenu de beaux succès dans l’accès aux soins dans son pays et fait plier certains grands laboratoires pharmaceutiques internationaux. La licence obligatoire en Inde, c’est à eux qu’on la devait. Lorsque Myriam l’avait appelée pour cette grande conférence parisienne, Chandana n’avait pas hésité : ce serait Ranji, activiste chevronné, tribun hors pair au français impeccable et un des meilleurs connaisseurs au monde des mécanismes de la licence obligatoire qui interviendrait au nom de l’ONG. La licence obligatoire avait permis de sauver bien des vies en Inde. Les malades du Nord aussi la méritaient.

Paris

- Vous êtes certain qu’il sera sur le vol de 8 heures ?
- Oui, notre contact en Inde nous l’a confirmé, indiqua Muller.
- Alors… il est dans l’avion ?
- Putain, mais quelle buse, pensa Muller. Je n’arrive pas à comprendre comment un mec pareil puisse diriger un service aussi haut placé. Oui, monsieur ! Il atterrit dans deux heures.
- Quand comptez-vous l’intercepter ?
- Le plus vite possible, répondit Muller.

Paris, ministère de la Santé

Sur le comptoir d’accueil, face à la salle Laroque, les badges des participants s’alignaient par ordre alphabétique. La plupart des grands pontes de l’Afef (1) étaient là, sirotant un café, devisant entre confrères. Le prix du Bellicistivir était sur toutes les lèvres. A l’écart de la foule, Myriam retouchait son discours de bienvenue. A ses côtés, le professeur Oscar de Pernintian, passait, une dernière fois, en revue les diapos de sa présentation.

- As-tu vu Ranji ? Je n’ai pas encore pu lui parler depuis son arrivée. Je voudrais lui présenter les participants de sa table ronde et caler son intervention, expliqua Myriam. Jeanne lui sourit.
- Ne t’angoisse pas, il m’a dit qu’il était prêt. Il est monté voir quelqu’un au cabinet du ministre… On vient juste de l’appeler. Il ne va plus tarder.

La salle Laroque affichait complet, du jamais vu. Le TRT-5 a avait réussi son pari d’organiser en quatre semaines une conférence internationale sur le prix des traitements VHC. Activistes, médecins, journalistes, parlementaires, fonctionnaires de la santé… tout le monde avait fait le déplacement et affichait une certaine impatience à en découdre avec Michel Boisresnault, le directeur de Médicor France. Horloge dans le ventre, Myriam s’impatientait. Nous sommes en retard… On ne peut plus attendre. On va démarrer. Jeanne, peux-tu aller chercher Ranji ? Dis-lui de faire vite, il intervient parmi les premiers.

Myriam prit place derrière la tribune, ajusta le micro, puis lança la conférence. Jeanne se dirigea vers la batterie d’ascenseurs. Une première porte s’ouvrit. Le ministre en sortit, cornaqué par son directeur de cabinet. Il se dirigea vers la salle Laroque sous les flashs de quelques photographes. Une seconde porte coulissa alors. Jeanne retint son souffle. Dans la cabine, gisait le corps de Ranji, le visage ensanglanté.

A suivre...

(1) Association française pour l'étude du foie.