Le 190 sauvé, mais toujours pas pérenne

Publié par Mathieu Brancourt le 08.07.2015
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Thérapeutiquesanté sexuelleLE 190

Le centre de santé sexuelle Le 190 a annoncé le 6 juillet avoir – enfin – trouvé de nouveaux locaux à Paris. La fin d’une bataille immobilière et politique pour ne pas voir cette structure de soins et de prévention du VIH et des IST innovante disparaître. Pour autant, l’avenir n’est pas dégagé, faute d’engagements financiers constants des pouvoirs publics. Explications.

La fin d’une angoisse. Depuis huit mois déjà, les acteurs associatifs et surtout les personnes qui y sont suivies craignaient la fermeture définitive de la première structure de santé communautaire en France. En septembre 2014, Le 190 poussait un cri d’alarme concernant son avenir proche. Obligé de déménager, sans solution immobilière et faisant face à de fortes contraintes budgétaires, "Le 190" se retrouvait dans l’impasse. A l’époque, Franck Desbordes, président de SIS-Le 190 et vice-président de Sida Info Service, lançait un appel à Anne Hidalgo, la maire de Paris, pour que Paris et ses élus locaux se saisissent de l’enjeu. Il y a encore un mois, une affichette sur la porte de la salle d’attente demandait encore à des patients bien informés s’ils avaient d’éventuels contacts pour un local disponible, faute d’en avoir trouvé un adéquat. En plein cœur de l’été 2015, on retrouve un Franck Desbordes soulagé, et qui, dans un communiqué, dit "Merci" à la Maire de Paris. "Un merci sincère, devant un engagement tenu, qui l’était tout autant", explique-t-il au téléphone.

Nouveaux locaux et des soins gynécos pour les femmes

Le centre ne change pas d’arrondissement. Actuellement dans le 20ème, du boulevard de Charonne, il se déplace dans un espace deux fois plus grand : rue de Surmelin, entre l’hôpital Tenon et la Mairie du 20e. Après quelques mois de travaux, l’ouverture devrait avoir lieu d’ici à la fin de l’année ou début 2016, indique le communiqué. Le centre a également obtenu l’agrément par l’Agence régionale de santé (ARS) pour la pratique de soins gynécologiques. "Dès la rentrée et avant même l’arrivée dans les nouveaux locaux, nous pourrons proposer des consultations et des actes médicaux auprès des femmes séropositives et des lesbiennes. Un vrai besoin en la matière", explique Franck Desbordes. Une manière aussi de répondre aux critiques de "communautarisme" envers Le 190.

"Au-delà de cette confusion avec communautaire, on nous a beaucoup reproché d’être trop masculin dans notre patientèle. C’est aussi une réponse à la demande croissante chez les lesbiennes. Quant à ceux qui critiquaient le côté trop LGBT du centre, Franck Desbordes répond simplement : "On ne va pas quand même s’excuser d’être juste là où il faut travailler", évoquant en creux l’épidémie de VIH fortement concentrée chez les gays. Le Centre espère néanmoins voir le chiffre de 5 % de femmes accueillies augmenter dès la mise en place de cette nouvelle corde à l’arc du 190, après la dermatologie, et en attendant l’agrément pour les soins dentaires. Ces derniers étant malheureusement propices aux discriminations, avec près de 40 % de refus de soins auprès des personnes séropositives au VIH ou aux hépatites par les dentistes, d’après une récente enquête de AIDES.

Sauvé, pour l’instant

Le 190 ne fermera donc pas. "Une première manche de gagné", écrit le communiqué et répète Franck Desbordes. "Mais celle de l’activité, de la survie, ce n’est pas fini", nuance le président de SIS-Le 190. L’équilibre financier demeure précaire. Certes, Anne Hidalgo et son adjoint à la Santé Bernard Jomier ont renouvelé le soutien financier de Paris, avec 23 000 euros annuels, et cela pendant trois ans. Tout comme la région Ile-de-France, par l’intermédiaire de Laure Lechatellier, vice-présidente du Conseil régional Ile-de-France et déléguée aux questions de santé et à l’action sociale, qui a débloqué 30 000 euros pour trois années également. L’ARS qui subventionnait déjà le centre de santé sexuelle au titre de la prévention et d’une aide à l’installation (Le 190 a fêté ses 5 ans en juin dernier), a reconduit sa dotation de 150 000 euros pour 2015. Le député Patrick Bloche (PS) et la sénatrice Chantal Jouanno (UDI) ont également pioché dans leur réserve parlementaire cette année : 10 000 euros pour le premier, 3 000 pour la seconde. Mais malgré un budget proche du million d’euros, le centre est toujours déficitaire.

Un succès qui ne paye pas

220 000 euros. C’est le déficit en 2014. Victime de son succès, les 5 000 personnes suivies au 190, soit tout près de sa capacité maximale, ne permettent pourtant pas d’arriver à l’équilibre. "Nous sommes dans un paradoxe : en tant que centre de santé, plus l’on travaille plus on perd de l’argent", explique Franck Desbordes. Le prix d’une consultation couvre rarement le prix des actes médicaux pratiqués ou demandés par les médecins. Selon lui, il faudrait pour s’en sortir faire du "à la chaîne", avec cinq patients par heure, à l’opposé des ambitions du centre. Le centre tourne actuellement à moins de la moitié de ce chiffre : "L’éducation thérapeutique, la santé sexuelle ne se font pas en dix minutes. Et nos médecins ne chôment pas constate-t-il encore. Et l’arrivée de la gynécologie n’aura aucun impact positif en termes financier. Ce qu’il faut, c’est une volonté politique et les moyens qui vont avec".

Surtout vu la place clé que détient ce centre de santé sexuelle dans la réponse à l’épidémie à Paris et son ambitieux programme "Paris sans sida", issue de l’engagement 90-90-90 de l’Onusida (90 % des personnes dépistées, 90 % des personnes dépistées sous traitement, 90 % des personnes sous traitement en charge virale indétectable) de la Déclaration de Paris, ratifiée en décembre 2014. Une main tendue et un appel du pied pour une aide locale, à défaut d’avoir celle de l’Etat. La Direction générale de la Santé a, en effet, opposé une fin de non-recevoir à la demande de financement du 190. "La DGS nous a rétorqués que notre activité relevait d’une question territoriale, et qu’il fallait se tourner vers l’ARS", explique-t-il. En clair, le ministère de la Santé ne veut pas s’engager financièrement auprès du 190, par ce qu’il n’est pas "national". Pourtant, c’est la même DGS qui s’était opposée à l’expansion du concept de centre de santé sexuelle communautaire dans d’autres villes de France, déplore encore Franck Desbordes. Le 190 vivra oui,  mais combien de temps ?