Le défi de la RDR dans des contextes difficiles

Publié par Christian Andréo le 16.05.2017
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ConférencesdroguesRDR

Nos envoyés spéciaux sont toujours à Montréal. Aujourd’hui l’une des sessions qui a retenu leur attention portait sur l’implantation des programmes de RDR dans des contextes jugés "difficiles". On ne parle pas ici de pays où les usagers de drogues sont complètement persécutés comme la Russie ou la Malaisie par exemple. A travers trois zones du monde, la session a balayé les enjeux dans des contextes différents, marqués de progrès et de reculs, vers des politiques fondées sur la santé et le pragmatisme et non la morale et la répression.

Maroc

Avant 2004 n’existait absolument rien, en dehors d’une prise en charge relevant de la psychiatrie… Autant dire bien loin des approches de santé publique et de réduction des risques (RDR). La première initiative de la société civile émerge en 2006, avec la création de l’association Hasnouna et le développement d’une approche fondée sur la promotion des droits humains. Dans la foulée, le premier programme d’échange de seringues voit le jour l’année d’après. Il a fallu passer par une phase pilote, ces fameuses phases d’expérimentation prétextes pour implanter un dispositif jugé clivant mais pourtant ayant fait ses preuves par les faits – tout lien avec les salles de consommation à moindre risque en France est ici complètement assumé.

Bien entendu, les évaluations ont montré ce que tout le monde savait déjà : cela fonctionne. L’an 2012 au Maroc marque le tournant du passage à l’échelle, avec un plan national spécifique. A l’heure actuelle, 2 500 personnes sont suivies dans les programmes de méthadone, mais plusieurs milliers sont en attente. Car si le Maroc a réussi à inverser la tendance idéologique - il est vrai sans grande pression épidémiologique – sa réponse aura tardé et le retard reste conséquent.

Hongrie

Autre pays, autre histoire. Celle-là est à regarder avec d’autant plus d’attention qu’il s’agit d’un pays membre de l’Union européenne depuis 2004 : la Hongrie. Passée la répression étatique des années 1990, le pays s’ouvrit à la prévention avec la première stratégie nationale de réduction des risques établit, avec succès, en 2000. A la fin de la dernière décennie, le constat d’un changement dans le marché hongrois de la drogue, comme dans d’autres pays de l’UE d’ailleurs, apparait : on constate un recul de l’héroïne et l’apparition des Nouveaux produits de synthèse (NPS). Ces évolutions induisent de nouvelles problématiques d’exposition aux risques pour les usagers de drogues : les acteurs de RDR constatent une hausse conséquente des pratiques d’injection et les nuisances liées à la consommation de rue grimpent. C’est à ce moment qu’arrive au pouvoir le populiste Viktor Orbán qui, sans grande surprise, s’attaque au plan national de prévention. Le résultat ne se fait pas attendre : la distribution de seringues propres chute de 40 % dès 2011. Deux ans plus tard, le gouvernement décide d’une nouvelle stratégie "pour une Hongrie sans drogues" d’ici 2020. Bien qu’absurde et dangereuse, c’est pourtant bel et bien la ligne suivie par l’Etat Hongrois. S’en suit une diminution drastique des financements dédiés à la prévention et la réduction des risques, que ne mentionne même pas le plan en question. Une preuve cinglante que rien n’est jamais acquis et que les reculs sont possibles, même s’ils sont inadmissibles en soi. L’impact de ce changement de politique ne se fait guère attendre : les deux principaux programmes d’échange de seringues, qui fournissaient 55 % des pompes en Hongrie, ferment en 2014 et 2015. Or, la baisse du nombre de seringues distribuées est corrélée à l’augmentation de la fréquentation des structures d’accueil et de suivi des usagers de drogues. Aujourd’hui, la prévalence du VHC explose en Hongrie, avec un taux chez les usagers de drogues passant de 34 % à 60 % en 3 ans ! Et activistes comme chercheurs craignent une reprise des contaminations au VIH.

Malgré cela, le gouvernement rejette les données de santé publique, déclarant "ne pas les croire". La pression internationale (mais pas de l’Union européenne) ne fait que renforcer la réaction populiste. Cependant, la Hongrie n’est pas la seule victime d’un environnement politique qui s’attaque aussi aux droits des minorités, à l’avortement, etc. L’ombre de la Russie plane sur les choix de la Hongrie. Et ceci se passe en Europe, près de chez nous.

Les états d’Amérique

Dernière situation présentée dans la session : celles des Etats conservateurs américains qui connaissent, comme le Canada, une recrudescence assez massive des contaminations au VHC et du nombre d’overdoses. Tout comme en Hongrie, on s’attend à une remontée des cas de VIH. Certains intervenants parlent même de l’arrivée potentielle de "la seconde épidémie de VIH". La stigmatisation est tellement forte qu’elle est totalement intégrée par les personnes usagères et le contact avec les intervenants de prévention n’en est que plus difficile. Ceux-ci doivent adapter leurs interventions, afin de viser une modification favorable de l’environnement et faire énormément de pédagogie avec la population générale. Une situation similaire à celle de Paris, à une échelle bien entendu beaucoup plus limitée, concernant l’implantation d’une salle de consommation à moindre risque (SCMR) dans la capitale.

En conclusion, on retient une leçon : même lorsque le contexte demeure hostile à la prévention, les initiatives et les interventions ne sont pas vouées à l’échec ou inefficaces quand on arrive à les déployer. Cependant, même si la mobilisation communautaire demeure fondamentale, elle se heurte aux structures sociales et aux oppressions systémiques : on revient ainsi sur la question cruciale des inégalités ethniques que vivent les minorités aux Etats-Unis mais – toutes proportions gardées, est-ce si différent de la situation de certaines banlieues en France ?