Les politiques des drogues inefficaces

Publié par Fred-seronet le 01.02.2021
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Produitsdroguespénalisation

Cinquante ans après la promulgation de la loi instaurant la pénalisation de l’usage de drogues en France, dite loi de 70, la France continue de mettre en œuvre une politique des drogues axée sur la répression. Pour savoir ce que les Français-es pensent de cette politique, le collectif pour une Nouvelle politique des drogues (CNPD) (1), a commandé un sondage à l’institut CSA. Les résultats révélés le 21 janvier dans un communiqué sont sans ambiguïtés : les Français-es jugent les politiques des drogues actuelles inefficaces et demandent l'ouverture d'un vrai débat. Seronet a suivi la conférence de presse. Décryptage.

La pénalisation inefficace

Sur les 1000 Français-es interrogés-es par CSA, 66 %, soit deux-tiers, jugent que la pénalisation pour usage n’est pas efficace pour lutter contre la consommation de drogues. Pour Jean-Maxence Granier, militant pour l’association Asud (Autosupport des usagers de drogues) (2), il faut avant tout reconnaître la citoyenneté des usagers-ères et sortir de cette approche centrée autour de la prohibition. « Toute la production, la transmission de savoirs en termes d'usage de drogues, tout ce travail reste cantonné à des cercles étroits. Par la prohibition, on produit une société aveugle à ses propres pratiques, besoins et enjeux », analyse-t-il. De son côté, Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature, estime également que la pénalisation est un outil contre-productif : « 170 000 personnes sont interpellées chaque année pour usage de drogues. C'est là, le caractère totalement absurde de cette politique : ces personnes ne sortiront pas de la consommation en allant en prison, ou l'accompagnement des usagers est inexistant ».

Mesures de RDR insuffisantes

Second chiffre très parlant, 73 % des personnes interrogées jugent que l’État ne met pas en place suffisamment d’outils et de campagnes de prévention notamment autour de la réduction des risques (RDR). C’est un constat partagé par Catherine Delorme, vice-présidente de la Fédération Addictions qui ajoute que « beaucoup plus de moyens financiers sont alloués à la répression qu’à la prévention » (70 % versus 30 %). Catherine Delorme parle de confusion entre loi pénale et interdit éducatif en citant l’exemple des salles de consommation à moindre risques (SCMR) qui sont issues d’une mesure de santé publique, mais qui, dans les faits, pourraient être interdites par le Conseil d’État car les produits qui y sont consommés sont interdits par la loi. La vice-présidente de la Fédération Addictions ajoute que la peur de la répression éloigne les personnes les plus précaires des soins en citant l’exemple de l’hépatite C dont on a aujourd’hui tous les outils pour éradiquer l’épidémie. « Une part importante des personnes ne vient pas vers les services de soins et d'accompagnement par peur de la répression. Toute une marge de la population n'a pas accès à cette citoyenneté, ce qui va à l'encontre des objectifs », indique-t-elle.

Pas d’effet sur les trafics

Que pensent les Français-es de l’effet de la pénalisation sur les trafics de drogues ? Pour 69 % des personnes interrogées, les politiques actuelles ne sont pas efficaces pour lutter contre les trafics. Même constat pour Bénédicte Desforges, membre du collectif Police contre la prohibition (3), qui estime que ces lois ne produisent « rien sur la consommation, le trafic et la sécurité des personnes ». Au contraire, l’ancienne policière considère que ces lois tiennent de la « politique du chiffre pour alimenter des statistiques de criminalité » avec un recours « démesuré » aux forces de l’ordre. Bénédicte Desforges ajoute que cette répression sert de prétexte à des contrôles d’identité parfois abusifs et souvent ciblés vers les mêmes populations (jeunes des quartiers urbains et personnes précaires). « La sécurité est un levier électoral et cette répression accrue et systématisée a un impact négatif sur les usagers-ères et leur relation avec la police », affirme Bénédicte Desforges. Et d’ajouter : « Nous plaidons pour la dépénalisation des drogues pour apaiser les rapports entre la population et la police et améliorer nos conditions de travail sur le terrain ».

Ouvrir un débat public

Enfin, dernier chiffre révélateur de ce sondage et pas des moindres, 82 % des Français-es interrogés-es sont favorables à l’organisation d’un débat sur les politiques des drogues incluant l’ensemble des acteurs-rices concernés-es (usagers-ères, médecins, policier-ères, etc.). Marie Debrus, référente réduction des risques liés aux usages de drogues chez Médecins du Monde, semble déterminée : « Nous sommes prêts en tant qu’organisation, les Français sont prêts, il faut y aller et définir ensemble une politique des drogues qui ne soit pas fondée sur la répression »

Dans son communiqué, le CNPD conclue sur cette même volonté : « Allons donc plus loin qu’une consultation citoyenne sur l’usage d’un seul produit, le cannabis : proposons un véritable débat sur l’ensemble de nos politiques de contrôle des drogues et remettons en question le bien-fondé de la pénalisation de l’usage ».

Sondage réalisé par CSA research entre le 8 et 10 décembre 2020 sur un échantillon national représentatif de 1 007 Français-es de 18 ans et plus. Méthode des quotas. Un split a été appliqué à l’échantillon (50 % de l’échantillon a été exposé à de l’information concernant les politiques des drogues avant de répondre à certaines questions, 50 % ne l’a pas été).

 

(1) : Le Collectif pour une nouvelle politique des drogues (CNPD) est un regroupement de 19 organisations avec, entre autres, AIDES, Asud, la Fédération Addiction, la Ligue des droits de l’Homme, Techno+, le Syndicat de la magistrature ou encore Médecins du Monde. 
(2) : Linguiste et sémioticien de formation, Jean-Maxence Granier s'intéresse à la question des drogues et des psychotropes autour des enjeux de représentation, de philosophie morale et du rôle des groupes d'entraide. Il collabore également à la revue d’Asud.
(3) : Police contre la prohibition est un collectif de policiers-ères et gendarmes souhaitant la dépénalisation de l’usage des drogues.