Les travailleur-se-s du sexe interdits de conférence … mais bien présent-e-s

Publié par Rédacteur-seronet le 29.07.2012
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Jeudi 26 juillet, la conférence de Washington proposait une session consacrée aux travailleurs et aux travailleuses du sexe, intitulée "Le plus vieux métier du monde : Est-ce que le travail du sexe fonctionne ?" Vibrante ! Une session littéralement vibrante ! racontée par Céline Offerlé (AIDES).
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Ca démarre par un beau et vrai témoignage d'une travailleuse du sexe américaine : "La prostitution : j'ai regardé dans le dictionnaire mais je n'ai pas trouvé de définition qui me corresponde. Pour moi, c'est juste mon métier, tout simplement. Un service comme un autre, avec un tarif que l'on accepte ou non. Je dis à toutes ces personnes qui veulent contrôler nos corps mais ne nous accorder aucun droit qu'on a pris la parole et qu'elles doivent nous entendre".

C'était déjà émouvant, engagé, mais la suite fait carrément rêver les militants que nous sommes : connexion en direct avec le "Sex Worker Freedom Festival" qui se tient au même moment à Calcutta. Les travailleur-se-s du sexe, bien décidé-e-s à être des nôtres malgré l'interdiction d'accès au territoire défilent devant la caméra et une audience washingtonienne médusée pour appeler à cesser le harcèlement policier dont ils et elles sont victimes et à enfin les reconnaître comme part entière de la société : "Washington, ne pensez pas que vous pouvez nous empêcher d'être présents ! Nous sommes nombreux, nous sommes ensemble et vous ne nous arrêterez pas !" Ajoutant au passage que là-bas, ils s'amusaient sûrement plus que nous ! Et je confirme qu'au moment où ils se sont mis à danser et chanter en coeur "I'm a sex worker", on aurait échangé sans hésiter les States pour l'Inde ... "Rien pour nous sans nous", ils sont venus le rappeler à ceux qui voudraient l'oublier...

Les travailleurs-se-s du sexe, c'est largement documenté, constituent en effet l'un des groupes les plus vulnérables face au risque VIH, avec un accès aux soins et à la prévention rendu particulièrement difficile. La tentation est grande d'attribuer cette prévalence élevée à l'activité sexuelle de ces personnes, alors que la situation épidémiologique de ce public recouvre des réalités très différentes d'un pays à l'autre. Car ce qui affecte et expose les travailleur-se-s du sexe au risque, c'est bel et bien le contexte social et politique dans lequel ils et elles exercent leur activité. Là où les traitements et l'offre préventive leur sont accessibles, l'incidence, c'est-à-dire le nombre de nouvelles contaminations, sont en diminution même dans les zones de forte prévalence. Reste que les ressources allouées à la prévention, au dépistage et à la prise en charge des travailleur-se-s du sexe sont absolument disproportionnées par rapport au tribut que ce groupe porte à l'épidémie. Seules 22,5 % des femmes prostituées en Afrique et 35 % en Amérique latine ont accès aux programmes de prévention.


Dans les pays où la prostitution est criminalisée, les travailleur-se-s du sexe y sont davantage victimes de violences de la part des forces de l'ordre, mais aussi de la population (agressions, viols, stigmatisation, etc.). C'est l'effet miroir qui est à l'oeuvre : la maltraitance institutionnelle et le harcèlement policier légitiment la violence sociale. La criminalisation crée un environnement favorable à l'expression de l'intolérance, au point que beaucoup de travailleur-se-s du sexe considèrent la violence dont ils font l'objet comme faisant partie de leur boulot. Les risques du métier en quelque sorte… Même dans les pays où la prostitution n'est pas criminalisée, le fait qu'elle ne soit pas reconnue comme une activité légitime à part entière, avec la protection sociale et juridique qui va avec, conduit à l'invisibilité des personnes concernées.

Parmi les intervenants de la session, la question fait consensus : considérer le travail du sexe comme une activité économique comme une autre, ça n'a rien à voir avec la morale, ça a à voir avec les droits humains !

En France comme ailleurs, le débat est bien souvent biaisé par la volonté - légitime au demeurant - de lutter contre les trafics et la traite des êtres humains. Il y a urgence à créer un cadre légal réellement protecteur des personnes et respectueux de leurs droits et de leur dignité. Si la lutte contre les trafics doit effectivement être renforcée, c'est auprès des trafiquants et non des personnes qui se prostituent qu'elle doit opérer. Il est plus que temps de décriminaliser une activité sexuelle qui tarifée ou non, relève avant tout d'un accord entre adultes consentants, comme le défend cette militante : "Mon corps est une entreprise que je suis seule a pouvoir diriger !"