Mal-logement : une question de dignité

Publié par Fred Lebreton le 10.12.2021
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Droit et sociallogement

Le 2 décembre dernier, l’association Uraca-Basiliade organisait son colloque annuel sur le thème « Vivre avec le VIH et en errance résidentielle ». Peu de données récentes, mais des échanges riches entre professionnels-les de santé et personnes concernées et des pistes de réflexion pour améliorer l’accompagnement des personnes migrantes, vivant avec le VIH et mal logées. Seronet était là.

Forte sérophobie

Créée en 1985, Uraca (Unité de réflexion et d’action des communautés africaines) est une association qui accompagne les personnes vivant avec le VIH (PVVIH) qui appartiennent aux communautés africaines. Aujourd’hui, le projet Uraca est porté par l’association Basiliade et développe toujours la prévention sanitaire et sociale associée à la prise en compte de la culture africaine. Il crée des liens entre les communautés africaines et les professionnels-les de santé, entre le pays d’origine et le pays d’accueil, entre les représentations occidentales et traditionnelles africaines, entre l’individu, sa communauté et la société d’accueil, pour une insertion et un « vivre ensemble » réussis.

En introduction du colloque, Fati Abdou, responsable de la maison Uraca, a rappelé quelques chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Il y a quatre millions de personnes mal logées en France dont 1,2 en Île-de-France (IDF) alors qu’il y aurait 400 000 logements vacants en IDF. Fati Abdou explique que Uraca accompagne des PVVIH chassées de leur domicile à cause de leur statut sérologique ou qui sautent des prises de traitement car elles doivent se cacher et vivent dans des logements précaires et en sur occupation. La sérophobie et le poids du secret sont très lourds à porter dans certaines communautés et créent de réels traumatismes, explique la responsable.

Même constat pour Jean-Sébastien Daniel, responsable du pôle habitat de SIAO (Service intégré de l’accueil et de l’orientation). Le Siao organise et centralise l’ensemble des demandes de prise en charge de logements par département, en lien avec le 115 (Samu social). Jean-Sébastien Daniel explique qu’en Île-de-France, le Siao a fourni 5 000 places en foyers et 19 000 nuitées d’hôtel en 2020. En théorie, l’accès à ces dispositifs est « inconditionnel », mais en réalité, 11 000 personnes sont sur liste d’attente et la structure est saturée de demandes (2 000 par mois). Par ailleurs, le responsable déplore une sérophobie persistante dans ces lieux d’accueil temporaires à la fois de la part des occupants-es, mais aussi parfois des personnes qui gèrent ces lieux d’accueil. Son équipe lui a fait part récemment du cas d’un centre d’hébergement qui a demandé « un certificat de non contagion » à une personne accueillie vivant avec le VIH…

Mort sociale

Même son de cloche de la part de Maud Gérard, infirmière à la Maison des Fées, un dispositif de Basiliade, ouvert en juin 2020. L’infirmière rapporte des cas de harcèlement sérophobe entre personnes hébergées : placards fouillés pour chercher des médicaments, matelas désinfectés pendant l’absence de la personne qui vit avec le VIH ou encore prise de repas à des moments différents. De toute évidence, une ignorance des modes de transmission, mais aussi le poids culturel de la rumeur et parfois même des superstitions plus au moins religieuses. Il y a un vrai travail à faire pour faire connaitre les modes de transmission du VIH, le Tasp et déconstruire les représentations liées au VIH/sida dans ces structures.

Pour Daria Hillnhutter, assistante sociale chez Uraca, la révélation d’une séropositivité au VIH s’apparente à une « mort sociale » dans certaines communautés et cela peut entrainer des problèmes d’isolement, d’errance, d’observance au traitement et des risques pour la santé mentale des personnes concernées par ce rejet parfois très violent.

Infections après l’arrivée en France

Anne Gosselin, chercheuse à l’Institut des migrations, est revenue sur l’étude Parcours qui a eu lieu en auprès des personnes migrantes subsahariennes en Île-de-France particulièrement touchées par le VIH et l’hépatite B. Parcours a constitué un tournant dans la compréhension des enjeux de la lutte contre le VIH dans les communautés migrantes originaires d’Afrique subsaharienne. Ce sont pas moins de 2 468 personnes nées dans un pays d’Afrique subsaharienne et vivant en Île-de-France qui ont été interrogées en 2012-2013 dans 74 structures de santé. À partir des questionnaires biographiques et de différents paramètres (diagnostic du VIH supérieur ou égal à onze ans après l’arrivée en France, avoir eu un test négatif pour le VIH en France, premier rapport sexuel après l’arrivée en France) et d’une modélisation statistique, les équipes de Parcours ont pu faire une estimation de la proportion de personnes infectées en France. Le résultat a marqué les esprits. Si on prend l’hypothèse stricte ou l’hypothèse médiane, entre 35 % et 49 % des personnes migrantes vivant avec le VIH en France ont été infectées après l’arrivée en France. Ces résultats concordent d’ailleurs avec des études similaires au niveau international et ils vont à l’encontre des représentations sur un soit disant « tourisme médical ». Par ailleurs, l’étude a démontré que le fait de ne pas avoir de logement stable constituait un facteur de risque supplémentaire de contracter le VIH en particulier pour les femmes migrantes sans titre de séjour sujettes parfois à des relations sexuelles transactionnelles voire forcées par leurs hébergeurs.

Tasp et Prep peu connus

Karna Coulibaly, doctorant en santé publique au Cepad (Centre population et développement, université Paris Descartes) et auteur d’une thèse sur la prévention du VIH chez les migrants-es a présenté quelques données du projet Makasi. Il s’agit d’une recherche interventionnelle qui vise à renforcer le pouvoir d’agir (empowerment) en santé sexuelle des personnes immigrées issues d’Afrique subsaharienne. Mené en partenariat avec l’ANRS (ANRS | MIE) et les associations, Afrique Avenir et Arcat, le projet Makasi a montré l’importance de l’accompagnement communautaire et « d’aller vers » les personnes immigrées et précaires, pour contourner les barrières structurelles qui les éloignent de la prévention et des services de santé. Ce projet a fait l’objet d’une phase pilote de neuf mois en 2018, au cours de laquelle les acteurs-rices associatifs-ves ont proposé son nom (« Makasi » signifie costaud, fort, résistant en lingala, une langue parlée en Afrique centrale) puis de deux ans d’intervention (2019-2020). Au total, 849 personnes ont reçu l’intervention. Parmi elles, une majorité d’hommes qui vivaient un cumul de vulnérabilités : 69 % n’avaient aucune activité, ni titre de séjour et 74 % n’avaient pas de couverture maladie. En ce qui concerne le VIH, 50 % des personnes connaissaient la notion de Tasp (indétectable = intransmissible), seulement 6 % connaissaient le TPE (traitement post exposition) et 5 % la Prep. Karna Coulibaly a pointé la nécessité urgente de campagnes d’information inclusives et attentives aux inégalités d’accès.

Avoir un « chez soi »

« Avoir un chez soi, c’est la clef de l’observance du traitement », explique la Dre Priscila Pajaud Passe-Coutrin, médecin référente, des ACT (appartements de coordination thérapeutique) chez Basiliade. « Avant des femmes séropositives SDF dormaient aux urgences puis repartaient en errance (…). Parfois des hommes cachent des traitements dans le métro à Gare du nord », raconte la médecin. Quelles solutions pour ces personnes en grande vulnérabilité ? « Il faut manger à tous les râteliers ! », répond Priscila Pajaud Passe-Coutrin. Il y les ACT mais aussi la PILS (Plateforme interassociative pour le logement sida) crée par Act Up-Paris et seize associations parisiennes spécialisées dans le logement des personnes séropositives (SOS Habitat et Soins, Cité Saint Martin, Cordia, etc.). Enfin, les demandes de logements sociaux sont très importantes aussi, même si le parc social parisien est saturé.

Attention quand même à ne pas orienter des personnes déjà déracinées et vulnérables dans des lieux totalement isolés met en garde la Dre Khalda Vescovacci, coordinatrice du pôle prévention et promotion de la Santé et médecin référente en éducation thérapeutique, Comede (association française de soutien aux personnes exilées créée en 1979). Les hôtels ou foyers proposés par le 115 sont parfois situés en banlieue lointaine, loin des hôpitaux et des associations. Les personnes n’ont pas de voitures et doivent faire de longs trajets en transport en commun avec leurs valises. Khalda Vescovacci soulève aussi un problème de fracture numérique. Pratiquement, toutes les démarches se font en ligne, ce qui est souvent compliqué pour des personnes qui n’ont pas accès à Internet et/ou une maitrise de la langue française aléatoire.

En conclusion, ce colloque a soulevé l’importance capitale d’avoir un « chez soi », un lieu sécurisé et sécurisant, pour que les personnes migrantes et vivant avec le VIH puissent prendre soin d’elles, retrouver leur autonomie, retrouver leur intimité et redevenir actrices de leur vie. Le travail de coordination entre les associations qui luttent contre la précarité et les services publics d’hébergement doit être amélioré pour une meilleure prise en charge des personnes. Il est également essentiel de parler du VIH de manière positive, d’expliquer le Tasp, la Prep, les modes de transmission et de lutter contre la sérophobie. 
L’accès à un logement décent est une question de dignité humaine.

Le logement, un déterminant de santé majeur
La Santé en action est une revue éditée par Santé publique France consacrée à la prévention, l’éducation et la promotion de la santé. Le numéro de septembre 2021 propose un dossier très complet de 16 pages sur le thème du logement en tant que déterminant de santé majeur de la santé de la population. « Les études scientifiques ont démontré les liens entre la santé des personnes, la qualité de leur logement et l'endroit où elles habitent. Ce numéro présente une synthèse des connaissances sur la place du logement dans les déterminants de santé, le mal-logement, ainsi que plusieurs dispositifs et programmes innovants pour faciliter l'accès et le maintien dans un logement décent », explique Santé Publique France. Une trentaine d'experts-es, des professionnels-les de terrain aux chercheurs-ses et représentants-es des populations, ont contribué à ce dossier.