Matt Sharp : participant au premier essai de thérapie génique anti-VIH

Publié par Renaud Persiaux le 23.07.2012
10 321 lectures
Notez l'article : 
0
 
Thérapeutiquethérapie géniquecureguérisonAIDS 2012

Activiste de la lutte contre le sida, Matt Sharp collabore régulièrement au site d’information américain HIV and Hepatitis. Se définissant comme un "survivant à long-terme du sida" et comme un "activiste pour le traitement curatif", il a participé au tout premier essai de thérapie génique contre le VIH, à San Francisco. Il raconte cette expérience pour Seronet. Interview par Renaud Persiaux.

Push_a_cure.jpg

Pourquoi vous êtes vous lancé dans cette aventure ?
J’ai décidé de m’engager dans cet essai car mes CD4 ne remontent pas malgré une charge virale indétectable, et je voulais les faire remonter à travers cet essai. Dépisté séropositif en 1988, j’ai commencé le traitement en 1990 et j’ai participé à des douzaines d’essais cliniques. J’ai de nombreuses résistances, et j’ai bénéficié d’une thérapie de "sauvetage" en 2007, avec le raltégravir et le darunavir. Mais mes CD4 ne remontaient pas, ils plafonnaient à 200.
 
Quel était le but de l’essai ?
L’objectif est de créer un "pool" de CD4 résistants au VIH. Par thérapie génique, les chercheurs ont enlevé sur plusieurs millions de mes cellules, les co-récepteurs CCR5, qui sont les serrures utilisées par le VIH pour pénétrer dans nos cellules. Ce premier essai avait pour but de s’assurer de la sécurité et de voir s’il y avait une amélioration de mon immunité. Les résultats publiés en 2011 sont bons. Il y a eu en tout six participants à ce tout premier essai de thérapie génique. Je suis suivi par le Dr Jay Lalezari, investigateur principal de l’essai, à la Quest clinical research, à San Francisco.
 
Pouvez-vous nous raconter le protocole ?
En juillet 2009, on a procédé à l’extraction d’une partie de mes CD4, par une technique couramment utilisée, pour séparer les composants du sang lorsqu’on qu’on ne veut donner que certaines parties, les plaquettes par exemple. Cela s’appelle une aphérèse. On a prélevé mon sang avant de le faire passer dans une centrifugeuse pour séparer et donc extraire les CD4, avant de le réinjecter dans mon corps, en circuit fermé. Ensuite, in vitro, en laboratoire, il y a eu un traitement des cellules par des ciseaux génétiques (les endonucléases doigts de zinc). Ces molécules sont capables de trouver des bouts spécifiques d’ADN, de les couper, et de recoller l’ADN, pour parler simplement. Ici, c’est dont le gène du co-récepteur CCR5 qu’on a enlevé. Ces cellules modifiées, on les fait ensuite se multiplier, puis elles ont été congelées, avant qu’on me les réinjecte. Depuis, j’ai eu des prélèvements de sang et d’urine tous les mois, et au total six biopsies rectales. Ce n’est pas grand chose par rapport à Timothy Ray Brown [le patient de Berlin] qui a beaucoup donné de sa personne pour les recherches pour la communauté. Il a même accepté de faire une biopsie cérébrale.



Schéma simplifié du protocole de thérapie génique.
 
Comment vous sentez vous désormais ?
Au tout début, j’ai eu des infections pulmonaires bactériennes dans les voies hautes, mais c’est terminé. J’ai eu plus de 6 % de cellules modifiées avec une seule injection. Et le "boost" immunitaire à fonctionné, au moins pendant un moment. Mes CD4 ont plus que doublé pour atteindre 450 CD4 et même 600, alors qu’avant je plafonnais à 200 ; je me sentais en meilleure santé, globalement. Mais au dernier test, on était seulement à 350 CD4. Cette baisse sera-t-elle durable ou est-ce juste une baisse ponctuelle, on ne le sait pas encore. Normalement, les cellules modifiées ne devraient pas mourir, mais continuer à se multiplier dans mon organisme. Mais comme je suis traité par antirétroviraux et que ma charge virale est indétectable, il n’y a pas de forte pression de sélection du virus qui ferait que mes cellules non résistantes pourraient mourir et laisser la place aux autres.
 
Avez-vous envisagé d’arrêter les antirétroviraux en espérant la multiplication des cellules modifiées ?
Non parce que je n’ai pas d’autres options thérapeutiques que les antirétroviraux que je prends aujourd’hui. Et je ne veux pas courir le risque d’un rebond viral alors que mon virus est enfin contrôlé. Donc à aucun moment dans cette étude qui incluait des personnes en multi-échec thérapeutique, je n’ai arrêté mon traitement. En revanche, cela a été fait dans un essai ultérieur auquel je n’ai pas participé.
 
Souhaitez-vous faire une deuxième injection de cellules modifiées par thérapie génique ?
Oui, je le souhaite. Mais il n’est pas certain que cela soit possible. La firme n’a pas encore décidé de faire une deuxième injection chez les participants au premier groupe. Entre autres pour des raisons de ressources financières, je pense. Elle avance un problème potentiel de sécurité, un risque de réaction allergique grave en lien avec le vecteur, un adénovirus, qui est utilisé pour faire pénétrer les ciseaux doigts de zincs dans les CD4, in vitro. Ils disent qu’il pourrait en rester une partie dans les cellules et que cela pourrait faire une allergie grave. Mais je n’y crois pas trop. En tout cas, cela pourrait être une sérieuse limitation à la méthode si cela était vrai. La firme et les médecins qui me suivent me disent qu’ils sont en train d’y réfléchir. La continuité de l’accès au produit aux participants des essais cliniques est une question majeure, et on voit que ce n’est pas toujours évident. Je pense que ce n’est pas dans les priorités de développement de la firme.
 
Parce qu’ils ont vu un contrôle du virus dans un essai ultérieur, chez une personne qui était hétérozygote pour le co-récepteur CCR5 ?
Exactement, dans cet essai où le traitement ARV était interrompu, cette personne hétérozygote (1) pour le co-récepteur CCR5 et qui n’avait pour faire simple, naturellement, qu’une moitié de co-récepteurs. Je pense que leur priorité de développement est d’obtenir un remède fonctionnel, permettant le contrôle du virus sans prendre d’antirétroviraux en espérant une autorisation dans cette indication. Et qu’ils ne veulent pas prendre de risque, en s’aventurant dans des chemins de traverse. De fortes sommes d’argent sont en jeu pour eux. [La société qui développe les endonucléases aux doigts de zinc et qui mène les essais cliniques est cotée en bourse, au Nasdaq, indice boursier des sociétés technologiques, ndlr].


Quelle est votre impression sur le champ de recherche du "Cure" ?
C’est un champ de recherche qui a progressé extrêmement vite. Depuis l’annonce de la guérison du "Patient de Berlin", en décembre 2008, on a déjà des essais cliniques qui recrutent des volontaires. La question, c’est celle de l’éthique et de la motivation à participer. Pourquoi des personnes traitées efficacement par antirétroviraux, indétectables, qui vont bien, avec peu d’effets indésirables, auraient la motivation d’entrer dans des essais potentiellement risqués et sans bénéfice pour eux, sans espoir de guérison ? Tandis que les personnes qui ne sont pas en meilleure santé, pourraient avoir plus de motivation, mais tout en étant en même temps plus fragiles. L’Agence américaine du médicament semble cependant ouverte à autoriser ce genre d’essais. Les chercheurs sont plutôt prudents car ils savent que s’il y a un problème grave dans un essai, cela sera un coup d’arrêt aux recherches sur le "Cure".
 
Quelle est votre perception de l’intérêt dans la communauté, aux Etat-Unis ?
Nous avons fait une étude sur Internet, sans avoir de prétention scientifique. 50 % des répondants se disaient prêts à participer, souvent par altruisme, parce qu’ils voulaient être utiles à la communauté. Il y a beaucoup d’excitation à propos du "Cure" en tout cas… avant que les personnes ne lisent les notices de consentement éclairé. Ceux-ci doivent bien mentionner que le participant ne doit pas s’attendre à être guéri, qu’il s’agit de recherches préliminaires.
 
Que diriez-vous à une personne qui voudrait participer à un essai clinique ?
Impossible de donner un conseil général. Cela dépendrait de son état de santé, de sa motivation et de ce qu’elle peut attendre du protocole ou peut risquer en y participant. Il faut que la personne comprenne vraiment de quoi il s’agit et ce à quoi elle doit s’attendre.
 
(1) On parle de personne hétérozygote lorsque chez elles les deux chromosomes d’une même paire portent, pour un caractère déterminé, deux gènes différents. Dans le cas présenté ici, la personne a un des deux co-récepteurs CCR5 qui a muté (la mutation delta-32), ce qui empêche l’accrochage du virus sur la cellule. La mutation delta-32 du récepteur CCR5 est associée à une réduction du risque d'infection par le VIH, notamment chez les personnes homozygotes (elles ont, elles, les deux co-récepteurs qui ont muté) exposées au virus. De nouveaux travaux indiquent que les personnes hétérozygotes pour cette mutation ont elles aussi un risque plus faible d'infection.

Commentaires

Portrait de mirena57

J'aime beaucoup ce genre d'article, c'est vraiment passionnant ce qu'on peut faire grâce à la recherche!
Portrait de BD92110

Bravo pour cette article. Je suis étonner du manque de réaction à la suite de celui ci ! Pourtant y'a de quoi de quoi réagir en bien ou en mal ... çà change de ce qu ont lit en général sur Séronet. Le manque de réaction est t il dû au coté trop sérieu / compliquer / long de l'article ? Je trouve très bien toute ces recherches et surtout les résultats obtenu, même si ont y est pas encore. Mais moi çà me flipper tout ce protocole / traitement et je serait pas sûr de vouloir en passer par là ... Quand çà parle des "les ciseaux doigts de zincs dans les CD4" , je manque de tomber dans les pommes. (Je suis une amê sensible !) Déjà une "simple" pris de sang j'ai du mal , alors les modifications de cellules et réintégrations :-s ...