Migrants-es : qui s’intéresse à la santé sexuelle ?

Publié par Matthias Thibeaud le 28.12.2019
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Conférencessanté sexuellemigrants

À l’initiative de la commission Migrants de la Société française de lutte contre le sida (SFLS), un débat a été organisé lors du dernier congrès de la SFLS à La Rochelle en octobre dernier. Au programme : des échanges sur la « santé sexuelle des personnes migrantes en situation de vulnérabilité ».

Lors de ce débat sur la santé sexuelle des personnes migrantes en situation de vulnérabilité, trois professionnels-les de santé ont présenté des initiatives visant à faciliter la prévention et la prise en charge médicale de ces thématiques chez ces populations particulièrement exposées.

Le Dr Hughes Cordel, infectiologue à l’hôpital Avicenne (AP-HP, Bobigny, Seine-Saint-Denis), a commencé par rappeler les obstacles à la prise en charge de la santé sexuelle chez les populations migrantes. Un certain nombre d’éléments structurels constituent des freins : manque de financement, manque de temps, échanges compliqués par l’absence de maîtrise de la langue française par les personnes concernées. S’y ajoutent également des difficultés liées aux professionnels-les de santé : absence de connaissance sur la question, gêne, manque d’opportunité, temps de consultation trop courts. Afin de lever les obstacles liés aux représentations des professionnels-les de santé et à leur manque de connaissances, la commission Migrants de la SFLS a produit un document d’information sur la santé sexuelle des migrants-es. Celui-ci donne des repères sur les facteurs de vulnérabilité chez les populations concernées, et donne des conseils sur la manière d’aborder les thèmes relatifs à la santé sexuelle, ainsi que des pistes d’orientation pour une prise en charge médicale plus spécifique.

L’accessibilité à la Prep (prophylaxie pré-exposition) reste un enjeu majeur pour les personnes en situation de migration, qui sont absentes des consultations hospitalières ou des Cegidd (centre gratuit d'information, de  dépistage et de diagnostic des infections par le VIH et les hépatites virales et les infections sexuellement transmissibles). La docteure Marie Ahouanto-Chaspoul a présenté les résultats d’une expérimentation dans le quartier de la Goutte d’or à Paris, visant à tester un nouveau protocole de prescription de cet outil de prévention en cabinet de ville. Afin de lever les obstacles identifiés, le protocole comprend une approche via un entretien sur la santé sexuelle, l’organisation d’une consultation Prep conjointe entre le ou la médecin traitant-e et un médecin hospitalier pour les personnes identifiées comme bénéficiaires potentiels, et l’administration d’un questionnaire permettant d’évaluer l’impact de la prescription sur la sexualité des personnes. Entre mars 2018 et octobre 2019, 41 personnes ont été identifiées comme potentielles bénéficiaires sur 161 rencontrées, 33 ont assisté au rendez-vous conjoint et 22 se sont vues prescrire la Prep. Cette expérimentation confirme qu’il est possible d’initier la Prep dans une offre de soins globale, à travers des échanges sur la santé sexuelle des personnes concernées. La collaboration entre les médecins de ville et les médecins hospitaliers favorise l’accessibilité à la Prep, et minimise le risque de perte de vue.

Enfin, le Dr Nicolas Vignié a présenté les résultats d’une expérimentation visant à mettre en place une consultation dédiée aux enjeux de prévention sexuelle à destination des migrants-es en situation de précarité consultant la Pass (permanence d’accès aux soins) ambulatoire. Face aux constats de la faible fréquentation des structures de prévention (Cegidd, CVP, centre de lutte contre la tuberculose, centre de planification et d’éducation familiale) par ces personnes, et les difficultés d’implémenter la prévention lors des consultations Pass, la mise en place d’une consultation dédiée permet d’évoquer les enjeux de santé sexuelle spécifiques et d’assurer un meilleur suivi des populations les plus vulnérables. Depuis leur mise en place en septembre 2018, 70 personnes ont bénéficié de ces consultations dédiées, permettant d’évaluer les besoins en termes de santé sexuelle et mettre en place les réponses et le suivi adapté. Un projet en partenariat avec le Centre hospitalier intercommunal de Créteil permettra d’étendre et de pérenniser ce projet.

À la suite de ces présentations, les échanges avec la salle ont permis d’approfondir les pistes de réflexion sur l’amélioration de la prise en charge des enjeux de santé sexuelle chez les personnes migrantes en situation de précarité. L’importance de l’accompagnement communautaire et la mise en place de médiation en santé par les pairs a été rappelée, afin d’améliorer la prise en charge de ces publics par les médecins et de renforcer leur suivi. Les difficultés liées à l’ouverture de droits ont également été pointées. Les restrictions apportées à l’aide médicale d’Etat et à l’accès à la couverture santé des personnes demandeuses d’asile lors du vote du budget 2020 fragilisent toujours plus ces populations, particulièrement vulnérables aux risques en santé sexuelle.