Nan Goldin : une vie de combats

Publié par Fred Lebreton le 15.03.2023
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En salles en France depuis le 15 mars, le documentaire Toute la beauté et le sang versé (All The Beauty and the Bloodshed) réalisé par Laura Poitras, nous mène au cœur des combats artistiques et politiques de la photographe américaine Nan Goldin. À la fois le portrait intimiste d’une activiste et celui, plus sombre, d’une Amérique en pleine crise des opioïdes. Seronet était présent à l’avant-première parisienne le 9 mars.

Qui est Nan Goldin ?

Toute la Beauté et le sang versé n’est pas un documentaire comme les autres. Il raconte trois histoires qui se superposent et s’entremêlent pendant près de deux heures. Celle d’une artiste qui capte et archive son univers à travers son objectif. Celle d’une activiste qui se bat sans relâche contre une famille qui s’enrichit grâce à la crise des opioïdes. Celle d’une famille écrasée par le poids du secret et des conventions sociétales.

Nancy Goldin dite « Nan Goldin » est une photographe américaine, née le 12 septembre 1953 à Washington, D.C. (États-Unis). En 1972, elle entre à l’école de musique à Boston où elle rencontre le photographe David Armstrong. Ce dernier devient drag queen, ce qui permet à Nan Goldin de côtoyer le milieu queer (LGBT) qu'elle photographiera tout au long de sa vie. Les principaux thèmes évoqués sont la fête, la drogue, la violence, le sexe, l’angoisse de la mort. Pourtant, Nan Goldin a avant tout le désir de photographier la vie telle qu'elle est, sans censure. Or, selon elle, ce qui est intéressant, c'est le comportement physique des individus. Elle traite de la condition humaine, de la douleur et de la difficulté de survivre. Durant ces années commence à naître l’œuvre qui la rendra célèbre (et qui mit plus de 16 ans à être élaborée), The Ballad of Sexual Dependency, constituée de plus de 800 diapositives projetées en boucle et accompagnées de chansons d’univers et d’inspirations très divers, tels que James Brown, Maria Callas ou encore The Velvet Underground. Une grande partie de ces diapositives sont diffusées dans Toute la beauté et le sang versé. « Je crois que tout le travail de photographie de Nan est de nous imposer de regarder la vie telle qu’elle est. Elle documente une réalité et l’enregistre pour qu’on ne nous l’enlève pas », explique Laura Poitras, la réalisatrice du documentaire, dans le dossier de presse qui accompagne la sortie du film en France. Auprès de la réalisatrice, la photographe se livre encore un peu plus que d’habitude, troquant l'appareil photo pour le micro, souligne l’AFP. « Nos sessions (d'enregistrement) ensemble étaient comme une thérapie sans thérapeute. J’ai parlé de choses très douloureuses », a expliqué Nan Goldin.

À travers des photos et enregistrements vidéo inédits, le film raconte aussi l’histoire familiale de Nan Goldin. En effet, l'œuvre de la photographe est inséparable de sa vie : marquée par le suicide de sa sœur Barbara en 1963. C'est en photographiant sa famille qu'elle entame son œuvre photographique qui, par la suite, reste très proche de l'album de famille, par sa technique comme par ses sujets. Elle considère, depuis sa jeunesse, la photographie comme le médium idéal pour conserver des traces de vie, permettant ainsi de faire naître une deuxième mémoire. Le fantôme de la sœur de Nan Goldin traverse le film et avec lui vole en éclats le modèle de la famille américaine idéale. « On y voit comment la société écrase les rebelles, les outsiders et les plus vulnérables », commente Laura Poitras. Sur ce traumatisme, le film revient avec les comptes rendus des psychiatres décrivant une enfant privée de tout soutien parental avant de sombrer dans la dépression. Dans une séquence bouleversante tirée d’un projet vidéo visiblement abandonné, Nan Goldin filme ses parents, aujourd’hui très agés, en train de danser dans leur salon. Elle est consciente du rôle qu’ils ont joué dans le suicide de sa sœur, mais garde une forme de tendresse envers ces parents qui, dit-elle en voix off, ont fait des enfants car il fallait faire des enfants, mais qui n’étaient pas outillés pour être des parents.

Ce que le sida a fait à Nan Goldin

En 1981, lors de vacances à Fire Island avec deux proches amis-es, l’actrice et autrice Cookie Mueller et le photographe David Armstrong, elle entend parler pour la première fois du VIH. « Cookie a commencé à lire à haute voix cet article du New York Times sur cette nouvelle maladie. David se souvient que nous en avons tous ri. Nous n’avions pas conscience de son ampleur. Ça ne nous a pas affectés, du genre : ça va être notre avenir. Puis, je me souviens d’un article, juste après, dans le magazine New York qui l’appelait « le cancer gay ». Notre premier ami est mort en 82, un des amants de David, un mannequin ». En 1989, Cookie Mueller décède d’une maladie liée au sida. Nan Goldin crée par la suite The Cookie Mueller Portfolio. Cette série, composée de 15 clichés et d’un texte, est consacrée à leur amitié de 13 ans. L’avant-dernière photo Cookie in her casket, N.Y.C. Nov. 15, 1989 est une photo de son amie dans son cercueil (extrait d’un texte de Julien Ribeiro publié dans Remaides 119/Printemps 2022). En photographiant ses proches et moins proches malades en stade sida, Nan Goldin donne un visage humain à une maladie taboue et honteuse à l’époque. « On ne parle pas ouvertement des problèmes dans notre société, et cela détruit les gens. Tout mon travail porte sur la stigmatisation sociale, qu’elle concerne le suicide, la maladie mentale ou le genre », déclare la photographe dans le dossier de presse du film. Parmi les œuvres marquantes de Nan Goldin sur le sida, citons également une série de photos actuellement exposée au Palais de Tokyo. Avec beaucoup de pudeur et d’humanité, Nan Goldin a immortalisé en 1993 les derniers moments, bouleversants de tendresse, d’un couple, Gilles Dusein, alors hospitalisé en stade sida, et son conjoint Gotscho.

Nan Goldin versus la famille Sackler

Dès les premières images du documentaire et tout au long du film, tel un fil rouge, le combat qui anime Nan Goldin depuis des années envahit l’écran. Depuis 2017, la photographe a pris la tête d'un combat à la David contre Goliath contre les producteurs de médicaments opioïdes. Le documentaire y revient longuement : la photographe, ayant elle-même frôlé la mort à cause de sa dépendance, a mis sa notoriété au service de la lutte contre la richissime famille Sackler dont une des entreprises, Purdue, a produit l'OxyContin, tout en étant mécène des plus prestigieuses institutions culturelles (le Louvre, par exemple). En compagnie de quelques autres artistes et activistes, Nan Goldin fonde le collectif P.A.I.N. (Prescription Addiction Intervention Now) qui prône la réduction des risques sanitaires et la prévention des overdoses.

Parmi les séquences marquantes du documentaire, cette action au musée du Louvre le 1er juillet 2019. Des militants-es de P.A.I.N. et de AIDES se rassemblent devant la pyramide du Louvre. Certains-es pénètrent dans les bassins qui l’entourent, brandissant des pancartes, criant des slogans, s’allongeant dans l’eau tels des corps… morts ! La manifestation est très suivie par des médias et des agences d’infos. P.A.I.N. l’a organisée pour dénoncer le financement de la restauration de plusieurs salles du musée français par la famille Sackler. Cette très fortunée famille américaine est célèbre dans le monde entier pour son œuvre de mécénat en faveur des arts (musées, opéras, etc.). Mais ce n’est pas, bien entendu, le mécène qui est, ici, dénoncé ; c’est le côté moins reluisant des activités industrielles de cette famille : l’industrie pharmaceutique et ses errances commerciales et éthiques. La famille Sackler est propriétaire des laboratoires (Purdue et Mundipharma notamment) qui commercialisent dans le monde l’OxyContin, un traitement à base d’opiacés responsable de la crise des opioïdes aux États-Unis qui a causé plus de 500 000 décès dans le pays en 25 ans. Il est notamment reproché aux firmes de la famille Sackler leurs pratiques commerciales très offensives à destination des prescripteurs-rices et le fait de ne pas avoir mis en garde les médecins et les patients-es sur les risques liés à une consommation prolongée de ces opiacés. Deux mois après cette action (et d’autres qui sont également dans le film), le laboratoire Purdue se déclare en cessation de paiement, proposant un plan de faillite pour solder l’avalanche de litiges (des milliers de procédures dans de nombreux États américains) à son encontre et acceptant de plaider coupable. Le plan de faillite prévoit le versement de 4,5 milliards de dollars aux victimes et institutions touchées par la crise des opiacés et une totale immunité pour ses propriétaires, la famille Sackler… et leurs descendants-es… Le plan prévoit également que la firme pharmaceutique Purdue, en elle-même, ferme ses portes d’ici 2024 aux États-Unis au profit d’une nouvelle entité gérée par un trust. Outre la vente d’OxyContin à des fins « légitimes », elle doit fournir, gratuitement ou à prix coûtant, des médicaments anti-overdose et des traitements contre la dépendance aux opiacés… que son activité commerciale a, elle-même, contribué à créer. Une entreprise rattachée à Purdue fabrique la naloxone, un médicament contre les overdoses liées aux opiacés. « Ma plus grande fierté, c’est que nous ayons mis à genoux une famille de milliardaires dans un monde où les milliardaires ont une autre justice que les gens comme nous », déclarait Nan Goldin, l’an dernier, au festival de Venise où son film a été primé, précisant qu'il fallait poursuivre le combat pour « garder en vie » les personnes dépendantes, les « déstigmatiser » et les traiter.

 

Discussion sur la crise des opioïdes
L’avant-première parisienne du documentaire Toute la beauté et le sang versé était précédée d’une conversation animée par Fred Bladou (activiste drogue, sida, militant à AIDES et à l’association Gaïa) en présence d’Anne Coppel (sociologue dans le champ des drogues), d'Élisabeth Avril (directrice de Gaïa, Paris), de Fabrice Olivet (militant Asud) et de Manon Lutanie (membre de P.A.I.N.). Au cœur de cette discussion, une question importante de Fred Bladou : qu’est-ce qui nous a protégés en France d’une crise des opioïdes similaire à la crise américaine ? « La prescription médicale est beaucoup plus contrôlée en France qu’aux États-Unis. S’il y a diffusion du fentanyl [un analgésique opioïde très puissant, ndlr], ça ne passera pas par les prescriptions médicales qui sont contrôlées par les pharmacies et par d’autres dispositifs », explique Anne Coppel. Mais la sociologue experte des drogues ajoute que cela pourrait venir du « marché noir » et pour faire face à cela il faudrait privilégier un outil, le « testing » afin de savoir ce qu’il y a dans les produits vendus dans la rue. Fred Bladou précise qu’en France, il est autorisé de faire de l’analyse de produits dans le cadre d’une réglementation très précise et dans certaines structures habilitées mais tester soi-même un produit reste interdit. C’est d’ailleurs un aménagement que demandent depuis des années les acteurs-rices de la réduction des risques (RDR). Pour Élisabeth Avril, qui gère l’unique salle de consommation à moindre risque de Paris, la guerre contre les drogues nuit à la RDR : « On est dans un régime de prohibition des drogues depuis 50 ans et ça influence tous les pays du monde aujourd’hui avec des retards à la mise en place de la réduction des risques ». Une crise des opioïdes pourrait-elle survenir en France ? Élisabeth Avril reste prudente : « En France, on a réussi à construire une politique de réduction des risques qui n’est pas parfaite, mais qui a permis à 220 000 personnes d’avoir un traitement de substitution gratuitement et de manière anonyme. On espère que ça n’arrivera pas en France, mais justement, c’est à nous les acteurs du soin d’être vigilants pour adapter nos accueils et nos pratiques ». De son côté Fabrice Olivet se montre rassurant : « On a des prescriptions de Tramadol [un analgésique opioïde, ndlr], importantes et ça fait augmenter les overdoses, mais la France reste un des pays avec le moins d’overdoses en Europe ». Et le militant d’ajouter : « On est les premiers au monde sur la prescription de TSO [traitement de substitution des opiacés, ndlr] ».