Nice : la santé sexuelle autrement

Publié par Fred Lebreton le 17.07.2023
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Un mur en pierres, un canapé en cuir, une décoration épurée et chaleureuse. Nous venons de pousser la porte de ce centre de santé sexuelle communautaire qui, en ce jour de printemps, baigne dans une lumière douce de fin de journée. L’ambiance est cosy et la pièce principale ressemble plus à un salon de thé qu’à un lieu de santé. « Bienvenue au Spot de Nice ! » nous disent les militants-es en guise d’accueil. Partons à la découverte de ce lieu atypique.

Crédit photo : Nina Zaghian

Un accompagnement communautaire systématique

PACA (Provence-Alpes-Côte d'Azur….) est la deuxième région de France métropolitaine la plus touchée par le VIH. Le département des Alpes-Maritimes est même le département qui connaît le plus grand nombre de nouvelles découvertes VIH par milliers d’habitants, après Paris. L'objectif du Spot Marshall est de contribuer à réduire de façon drastique le nombre de nouvelles infections, en frappant au cœur de l’épidémie. Ce lieu, ouvert fin 2018, a été conçu pour répondre aux besoins des populations les plus exposées au VIH et aux IST.

« Le Spot, c'est une vraie occasion pour les personnes accueillies d'éviter tout jugement, de bénéficier d'une prise en charge globale en santé sexuelle, de pouvoir accéder à différentes offres, un proctologue, un sexologue, un addictologue, un infectiologue, et des soins infirmiers, tout ça au même endroit, ce qui n'existe dans aucun autre centre à Nice. C'est une offre assez unique », nous explique Bruce Dos Santos, militant volontaire à AIDES Nice. « La particularité du Spot, c’est le cadre bienveillant, favorable à la discussion où on propose systématiquement un accompagnement communautaire réalisé par les militants-es de AIDES », ajoute le militant.

Comment se passe le parcours de soin d’une personne accueillie, une fois qu’elle a poussé la porte du Spot ? « Au départ, la première fois que les personnes arrivent, c'est une condition sine qua non que de rencontrer les militants-es. Après, on peut s'en passer, au fur et à mesure. Le ou la militant-e va faire un pré-entretien avec la personne pour évaluer globalement ses besoins et pouvoir lui apporter des réponses et l’orienter en interne ou en externe. C'est aussi une occasion de s’investir. Les personnes qu'on reçoit ici ont un parcours qu’elles peuvent mobiliser pour venir militer avec nous. Souvent, elles sont très agréablement surprises par l'accueil et l’offre qui sont mis en place et elles ont envie d'y contribuer », explique Bruce Dos Santos.

Le Spot, étant un lieu médicalisé, comment se passe la collaboration entre les militants-es volontaires ou  salariés-es, et les soignants-es ? « Il y a plusieurs espaces de collaboration. On discute de l'activité du Spot. Comment les militants-es s'y intègrent, s'y sentent ? Quel est leur rôle dans ce parcours de soin ?  Ils-elles peuvent animer l’accueil, faire des entretiens individuels ou du Trod (dépistage rapide d’orientation diagnostique et démédicalisé). C’est aussi une occasion de mettre en avant notre expertise communautaire et d'échanger autour des discriminations et violences vécues, que ce soit dans l'offre de soins, mais aussi intracommunautaire et de façon plus générale dans la société.  Intégrer les militants-es dans cette offre, c'est aussi une façon de penser l'accompagnement communautaire. À travers les réunions mensuelles et les temps de travail, chaque acteur-rice ou volontaire a son mot à dire et parle de son vécu au sein du Spot », souligne le militant. « L'enjeu, c'est de préserver le communautaire et de réfléchir à sa place et à la place des militants-es non-salariés-es. Dans AIDES, de tout temps, il y a eu des offres médicales qui ont pu être intégrées en coopération. Qu'elles soient intégrées dans nos murs ou non. Il y a eu des assistantes sociales qui ont travaillé avec AIDES au début de l'épidémie ou encore dans le cadre des appartements de coordination thérapeutique. Donc, ça n’est pas si nouveau d’avoir une approche médicale qui intègre notre approche communautaire », rappelle Bruce Dos Santos. Et le militant de conclure : « Mais la question, c'est comment le fait-on ? On peut avoir un statut de centre de santé, mais ne pas fonctionner comme les centres de santé habituels. La place des militants-es, des pairs-es, doit être là. C'est notre plus-value. Nous sommes une association représentante des usagers-ères du système de santé. Et c'est ça aussi qui fait notre voix et notre force ».

Pas de jugement sur la sexualité ni les pratiques

Casquette vissée sur la tête, barbe bien entretenue et bras tatoué, Alan, 44 ans vient au Spot pour la Prep : « Ça fait six mois que je fais mon suivi Prep au Spot. Avant, je le faisais à l’hôpital et ça n’a rien à voir. Ici, il n’y a pas ce côté protocolaire, médical. Même s'il y en a tout le dispositif, ça y ressemble moins. L’ambiance est plus conviviale, plus détendue. Quand tu arrives, tu trouves souvent sur la table quelques boissons, des petits biscuits. Tu peux rencontrer du monde aussi et tu peux discuter. Et puis le lieu est très accessible, situé dans le centre-ville ».

Constat partagé par Franck Bouaraour, secrétaire médical du Spot depuis un an, en charge, notamment de la partie administrative et de la facturation. Le jeune homme, originaire de Metz, ne manque pas d’éloge sur son lieu de travail : « Quand je suis arrivé à Nice, j’ai cherché un lieu pour faire mes dépistages et mon suivi Prep. On m’a conseillé le Spot ! Ici, l’ambiance est chaleureuse, il n’y a pas de blouse et on se tutoie direct. Les gens sont contents de l’accueil et ils nous mettent cinq étoiles sur Google, donc c’est cool ! »

Pour Alan, la vraie plus-value du Spot réside dans le non jugement de l’équipe militante et soignante : « C'est vrai que la Prep a quand même transformé beaucoup de choses. Ici, on peut s’isoler dans un box et poser des questions facilement à l’infirmier. J'avais un médecin traitant avec lequel c'était impossible de parler de santé sexuelle sans être jugé. Je me souviens avoir consulté ce médecin pour une IST et il m’avait dit : « Si tu avais une vie normale, tu n'aurais pas ce genre de cochonnerie ». Ce à quoi, j’avais répondu : « Mais c'est quoi une vie normale ? » Il m'avait répondu : « Marié avec des enfants. » J’ai quitté son cabinet en disant que j’étais venu pour me faire soigner et non pour me faire juger. J'ai eu un autre médecin sur Nice qui était contre la Prep et que j’ai arrêté d’aller voir. Pourtant, il est encore déclaré comme mon médecin traitant, mais je ne vais plus le voir. Le fait qu’il soit contre la Prep a cassé quelque chose,  je ne suis plus à l'aise avec lui. Au Spot, je ne ressens pas de jugement sur ma sexualité et mes pratiques, c’est une chance d’être à l’aise pour parler librement de ces sujets ».

Un espace safe pour discuter pratiques et RDR

Raphaël Abitbol est chargé de projet du Spot. Son travail consiste à faire le lien entre les patients-es, les médecins, les infirmiers-ères, le labo, etc. Raphaël nous emmène dans une petite pièce où sont disposés des bacs avec du matériel de RDR (réduction des risques) : on peut y trouver des préservatifs internes et externes, du gel lubrifiant, des roule-ta-paille (des feuilles de papier à rouler pour le sniff à usage personnel), des pipes à crack, des doseurs de GHB, des seringues, du sérum physiologique et un bras d’injection en silicone pour montrer aux usagers-ères qui s’injectent les bons gestes pour limiter les risques.

Les personnes qui pratiquent le chemsex (usage de drogue en contexte sexuel) font partie des usagers-ères accueillies au Spot. « On a essayé de monter un groupe d’auto support avec les « apéros Chemsex », mais ça n’a pas fonctionné car le milieu gay à Nice n’est pas grand et certains ne sont pas à l’aise à l’idée d’être reconnus. Ils ont peur du jugement même si tout le monde vient pour la même chose. En revanche, ce qui marche bien ce sont les entretiens individuels. Quand les personnes ont besoin de matériel de RDR, on peut avoir un échange dans une pièce fermée. C’est un espace safe pour discuter pratiques et RDR. On a aussi des tableaux avec les interactions entre les produits. On a une médecin généraliste, trois infectiologues, un sexologue et un addictologue spécialiste du chemsex », explique Raphaël.

L’addictologue : mon confident drogue !

Raphaël nous présente Benoit (prénom modifié à sa demande). Il a 37 ans, il est séropositif depuis 2010 et ancien chemsexeur. Un peu nerveux, il revient sur son expérience douloureuse avec le chemsex : « Le slam [injection de drogue par voie intraveineuse, ndlr] a été traumatisant pour moi. La première fois que je l'ai fait, je me suis violé psychologiquement ! C'était une forme de mutilation. Un acte ultra violent et auto destructeur. Je sortais d’une rupture amoureuse très douloureuse et je voulais me faire souffrir. Je l'ai refait peut-être au bout d'un mois. Puis après encore un mois mais ce n'était pas mon délire. Et par contre, à la quatrième fois, il y a eu un truc qui a fait que ça m'a plu. Et à partir de ce moment-là, ça a été beaucoup plus régulier ». Benoit raconte comme il a connu le Spot : « C'est mon ancien dealer qui m’a parlé du Spot ! Parce que la première fois que j'ai eu à faire à lui, il m'avait fourni du matos, une stéribox [trousse de réduction des risques destinée aux usagers-ères de drogues par voie injectable, ndlr]. Et quand j'ai commandé une deuxième fois, il m'a dit « mais pourquoi tu ne vas pas au Spot Marshall ? » C'est Raphaël qui m'a accueilli. C'était un peu bizarre au début de venir réclamer le matos. Mais Raph m'a tout de suite mis à l'aise. Il n’avait pas de jugement sur mes pratiques et il a eu ce regard bienveillant qui m’a fait du bien. Au niveau sanitaire, pour moi, c'est très important de faire attention là-dessus. Du coup, je prenais les paquets de dix seringues, en plus de la stéribox pour mes partenaires. À force de venir, Raph m'a donné des conseils et il m'a glissé gentiment qu'il y avait justement un addictologue spécialiste du chemsex ainsi qu’un sexologue ».

Pour Benoit, le Spot a été une démarche salvatrice : « J'ai pris rendez-vous avec l’addictologue et le contact a été très bon, même si j'avais beaucoup d'a priori. Je voyais un gars plus âgé, barbu, poivre et sel, et hétéro et je me suis dit : « Qu'est-ce qu'il va comprendre à ma vie de pédé, séropo et tox ? » Il ne m’a jamais jugé et quand je fais de la merde, il est beaucoup plus indulgent avec moi que je le suis avec moi-même. Il m'a surtout dit quelque chose qui a fait un déclic. Que j’avais le droit d’avoir des moments de vulnérabilité et de faire des rechutes et de ne pas oublier la notion de plaisir. J'ai tenu une première fois, trois semaines sans consommer. Aujourd’hui, je suis abstinent de slam, depuis janvier 2023 et, je vois Jean-Charles [l’addictologue du Spot, ndlr] tous les quinze jours. Il est devenu mon confident drogue ! »

Benoit semble très reconnaissant de son expérience au Spot et insiste pour remercier l’équipe et Raphaël qui lui a tendu la main en premier : « Parce que tout ça, je l'ai caché à ma famille et à mes amis. Le chemsex était devenu une excuse pour me droguer. Je ne voulais pas dissocier le sexe et la drogue. Du coup, j'ai aussi consulté le sexologue du Spot. Je travaille avec l'un et l'autre sur chaque domaine. Bien sûr, il y a des ponts entre les deux. La première fois que je suis sorti du rendez-vous avec le sexologue, il m'a donné des devoirs. Les devoirs, c'était d’avoir un rapport sexuel et de l'analyser ! J’ai appliqué la pédagogie que Jean-Charles m’a transmise pour d’autres addictions comme le tabac par exemple et je n’ai pas fumé de cigarette depuis un mois et demi ! Je suis à un stade où je suis en confiance. Je fais du développement personnel. Je développe de nouvelles choses. Je reprends mes rêves de vie d'avant. J'ai eu Raph au téléphone et je l'ai remercié personnellement pour sa démarche et pour ce qu’il a fait pour moi. Il a eu un rôle clé ».

Évoluer dans ma pratique en travaillant au Spot

Après avoir rencontré les militants et les usagers du Spot, Raphaël nous présente les soignants-es. La Dre Éliane Abitbol est médecin généraliste. Elle travaille au Spot depuis janvier 2023. La quarantaine, joviale et souriante, elle explique pourquoi elle a décidé de venir travailler au Spot : « J’ai grandi avec la menace du VIH/sida. J’étais adolescente lorsque les premiers Sidaction ont eu lieu et j’ai été marquée par le pic de l’épidémie et de la mortalité dans les années 90. J’ai aussi des amis qui vivent avec le VIH. Donc, pour moi, venir travailler dans un centre de prévention avait du sens. Donner un peu de son temps permet de participer à cet effort collectif pour réduire les contaminations. » Éliane Abitbol raconte comment ses propres représentations ont évolué grâce à sa consultation au Spot : « J’évolue aussi dans ma pratique en travaillant au Spot. Par exemple, je ne prescrivais pas la Prep avant et je dois avouer que j’avais peut être des petits préjugés sur cette méthode de prévention. Après avoir fait la formation Prep en ligne, je me suis rendue compte que non seulement la Prep protège du VIH, mais elle permet aussi aux personnes de rentrer dans un parcours de santé sexuelle avec la vaccination, le dépistage et le traitement des infections sexuellement transmissibles ». Pour cette médecin, la santé communautaire fait totalement sens : « Je comprends le besoin des personnes LGBT de venir dans un centre comme le Spot car, parfois, elles peuvent subir des jugements de la part de certains professionnels de santé. J'essaie d'être la plus ouverte possible avec mes patients et jamais dans le jugement pour qu’ils se sentent à l’aise pour aborder tous les sujets. Certains n’osent pas parler de leur nombre de partenaires, de leur consommation de drogue ou de leurs pratiques sexuelles, car ils ont subi du jugement dans leurs parcours de soin, mais, ici, la parole est libre et sans tabou. Au départ, le fait que je sois une femme pouvait bloquer des patients car ils n’osaient pas trop me parler de certaines choses mais un climat de confiance s’est installé et j’ai quand même un très bon accueil de la part des patients. Ça me fait plaisir d'avoir ce retour-là, c'est motivant et j'ai encore plus de plaisir à travailler ici », explique E1liane Abitbol, avec un grand sourire.

Pas de blouse blanche et tutoiement

Même constat pour son confrère, le Dr Cédric Étienne. Infectiologue au Centre hospitalier de Grasse, il est présent au Spot depuis son ouverture en 2018. « Le rapport avec les patients est très différent au Spot. On est dans un centre communautaire où les personnes viennent pour parler sexualité parce qu'il n'y a rien de tabou. Nous, on est là pour les écouter, les conseiller, les prendre en charge, les dépister et les traiter. Il n'y a pas de blouse blanche. On se tutoie. On est côte à côte et ils voient totalement ce que j'écris sur mon écran lors de ma consultation. Le but, c'est de créer un climat de confiance et de transparence entre le soignant et le patient. C’est un rapport beaucoup plus chaleureux et convivial qui se met en place », explique le médecin. « Les centres de santé sexuelle, c’est clairement l’avenir de la prévention. Notre patientèle est composée à plus de 90 % d’hommes gays ou bisexuels, mais on a aussi quelques hétéros et des personnes trans. Le Spot a pris de l’ampleur et notre activité grandit année après année. Je suis ravi de travailler au Spot et d’apporter ma pierre à l’édifice dans la santé sexuelle ». Cédric Étienne rappelle que monter le Spot et convaincre les pouvoirs publics n’a pas été un long fleuve tranquille : « Il a fallu se battre dans notre département pour faire reconnaitre notre plus-value. Je pense que l’ARS [Agence régionale de santé, ndlr] le comprend aujourd’hui et on est reconnu comme un centre de santé, ce qui est une forme de reconnaissance même si on ne fait pas partie de l’expérimentation nationale sur les centres de santé sexuelle. Il est temps que les pouvoirs publics donnent plus de financement pour ouvrir d’autres centres de santé communautaires dans d’autres villes. Il faut qu'on mette le paquet sur la prévention ! »

Il est presque 20 heures et la nuit tombe doucement sur Nice. Nous quittons le Spot Marshall et remercions l’équipe pour leur accueil chaleureux. Sur le trottoir, Benoit discute avec un militant qui fume une cigarette. Les deux hommes semblent complices, entre rires et confidences. Clairement, le Spot n’est pas un centre de santé comme les autres.

Spot Marshall - 29 rue Delille à Nice
Tramway - Durandy (ligne 1) - Bus Defly (lignes 5 et 57) - Bus Pastorelli (lignes 57 et 99)
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