Nous sommes le sida, mais ce n’est pas une fatalité !

Publié par Bruno Spire le 02.06.2013
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Politiquesanté lgbt

Le 18 mai dernier, étaient organisées les premières Rencontres écologistes pour l'Egalité et les Droits des personnes LGBT à Paris. A cette occasion, Bruno Spire, le président de AIDES, y a prononcé un discours évoquant l’égalité sous l’angle de la santé. Voici ce discours.

"Tout d’abord, je tiens à saluer votre initiative et vous remercier d’avoir invité des représentants de AIDES sur ces rencontres sur l’égalité des droits des personnes LGBT et l’avenir de nos mobilisations. Parler d’égalité sous l’angle de la santé, ce n’est pas toujours une évidence… et pourtant, pour les LGBT, cette inégalité, elle est réelle. L’année dernière, alors que nous cherchions un slogan pour la Marche des fiertés, l’une des propositions avait fait débat : "Nous sommes le sida".

C’est ça l’inégalité, gays, bis et trans, "Nous sommes le sida" !

Nous sommes les 40 % des nouvelles contaminations. Les séropos à Paris, c’est 20 % des mecs. Et tous les ans, 1 % des gays séronegs vont rejoindre le 20 % des séropos.

L’inégalité, c’est que les jeunes qui se découvrent homos et trans aujourd’hui ont 100 fois plus de risques de se contaminer que les autres, c’est que pour beaucoup, la question n’est plus de savoir s’ils deviendront séropos, mais quand.

Depuis 30 ans, le VIH est omniprésent dans nos communautés, positifs ou négatifs, l’épidémie à changer nos vies, notre quotidien, mais aussi nos pratiques. Il est pour nous une véritable inégalité de santé.

Et pourtant, ce n’est pas une fatalité, et c’est précisément pour ça que nous devons nous mobiliser, que la communauté doit se mobiliser.

Au cours des 30 dernières années, en même temps qu’une catastrophe sanitaire, le VIH a aussi agi comme un catalyseur communautaire, comme un révélateur du lien entre stigmatisations des LGBT et inégalités de santé. Mais il est temps de retourner la question, de considérer que les difficultés d’accès à la santé des LGBT constituent en elles-mêmes une discrimination.

En France, les politiques publiques et les politiques de santé suivent le principe républicain de l’égalité, mais l’égalité, ce n’est pas une méthode ! L’égalité, c’est une finalité, un objectif, c’est faire en sorte que tous aient les mêmes chances de rester en bonne santé. Pour y arriver, nous devons donc agir contre les facteurs qui créent l’inégalité de santé, nous devons partir de la raison qui fait qu’elle existe.

Si nous sommes plus exposés que les hétéros, ce n’est pas génétique. Il y a des facteurs environnementaux dont le VIH, mais il y a aussi les facteurs sociaux liés aux discriminations et aux stigmas que nous avons trop souvent intériorisé. Si nous buvons, fumons et nous droguons plus, s’il y a plus de suicides dans notre communauté, c’est aussi pour ça. Ces discriminations qui nous fragilisent, elles sont aussi le fait des lois qui peuvent constituer en soi un obstacle aux projets de vie des personnes : je pense à l’interdiction de la PMA,  évidemment, ou au changement d’état civil pour les personnes trans.

Ce qui nous expose enfin, c’est notre rapport pas toujours évident au monde médical : les jugements, la difficulté souvent de parler de sexualité. Et trop souvent, nous sommes mêmes confrontés aux refus de soins, je pense surtout aux gynécos pour les lesbiennes, aux dentistes pour les séropos…

La conjugaison de ces facteurs spécifiques crée l’inégalité sociale de santé, et c’est donc sur ces facteurs qu’il faut agir. C’est à partir d’eux, à partir de nos spécificités qui nous exposent que nous devons assumer de proposer et soutenir des offres de santé différenciées, adaptées aux besoins et pratiques des personnes.

C’est ce que fait AIDES sur la santé des gays, des bis et des trans lorsque nos militants vont dans les bars, dans les bordels et dans les lieux de rencontre en extérieur. C’est ce que nous faisons quand nous proposons une offre de santé sexuelle qui dépasse le préservatif, quand nous parlons de prévention positive, de prévention combinée… C’est précisément aussi ce que nous faisons lorsque nous mettons en place des programmes de recherches communautaires comme Ipergay qui visent à trouver des solutions, une prévention pour les mecs qui ont des rapports à risques.

Nous sommes le sida ! Nous sommes victimes d’inégalités sociales de santé. C’est en l’assumant, en le revendiquant presque que nous pourrons contrôler l’épidémie et prendre soin de notre communauté, mais c’est en l’assumant et en agissant collectivement ; ce n’est pas seulement AIDES et Act Up-Paris, c’est aussi les autres associations LGBT, les associations familiales, sportives, communautaires, les associations d’entreprises, les associations ou les commissions politiques. Nous pouvons beaucoup, mais nous ne pouvons rien seul. Lesbiennes, gays, bis, trans, jeunes, vieux, gros, folles, pères de familles, célibataires et autres, nous sommes confrontés aux mêmes inégalités sociales de santé, et nous avons donc un devoir de solidarité. Nous sommes tous responsable de la santé de notre communauté car nous sommes tous concernés.

Vous posez la question : après le mariage et l’adoption, quelles revendications pour le mouvement LGBT ?

Eh bien, l’une des revendications, c’est ça, c’est la santé, la santé sexuelle. C’est se mobiliser contre tous les freins, contre les discriminations homophobes, transphobes et sérophobes, contre les barrières financières à l’accès aux soins ! C’est se mobiliser pour nos droits, pour des droits égaux, car même après le mariage et l’adoption, il reste beaucoup à faire ! C’est se mobiliser pour que l’Etat, mais aussi la communauté assument de mettre en place des dispositifs spécifiques. C’est se mobiliser enfin, pour la promotion de la santé, pour permettre à chacun d’être acteur de sa prévention, en capacité d’agir, de s’épanouir, de se protéger en fonction de ses envies.

Cette mobilisation, elle n’est pas vaine. Nous sommes dans une nouvelle phase de l’épidémie, dans une phase où les traitements permettent aux personnes de vivre bien, de vivre longtemps, de vivre avec une charge virale indétectable les rendant non transmissibles. Aujourd’hui, nous ne savons pas, à proprement parler, soigner le VIH, et pourtant, nous avons des armes pour en finir avec l’épidémie.

Prévenir, dépister, traiter, accompagner les personnes, leur proposer une offre de santé qui leur permette de rester négatif ou de mieux vivre positif, voilà comment en finir avec l’épidémie, voilà comment mettre fin à l’inégalité de santé pour les LGBT.

Nous sommes le sida, mais ce n’est pas une fatalité !