Onu : sida, ça débat !

Publié par jfl-seronet le 22.08.2023
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Monde

Une assemblée générale des Nations unies s’est tenue mi-juin. Au programme : un grand débat sur l’application de la « Déclaration d’engagement sur le VIH/sida », adoptée en 2021 et de la déclaration politique qui l’avait alors accompagnée. L’occasion de voir si l’on avance vers la fin de l’épidémie en 2030, comme l’exige le Programme de développement durable pour 2030. Seronet n’y était pas (trop loin, trop cher) mais on a pu consulter le compte rendu de cette réunion de haut niveau.

De l’optimisme

Durant les travaux, le consensus s’est fait autour de l’idée que « la prévention, la préparation et la réponse aux pandémies, que ce soit de VIH/sida ou de Covid-19, constituent une « pierre angulaire » du Programme de développement durable à l’horizon 2030. À rebours de pas mal d’experts-es, le Président de l’Assemblée générale, Csaba Kőrösi (Hongrie) a ainsi estimé — malgré des retards pris dans la réalisation des objectifs communs dans ce domaine — qu’il « y a lieu d’être optimiste pour ce qui est de la riposte mondiale au sida ». Il en veut pour preuve que, ces vingt dernières années, le nombre d’infections a diminué de 50 % et celui des décès de 70 %.

Satisfecit aussi du côté de Guy Ryder (Grande-Bretagne) Secrétaire général adjoint aux politiques de l’Onu, qui, lui, a mis en avant les « efforts » de l’Onusida. Des efforts tels que nous serions « sur la bonne voie » pour vaincre le sida en tant que menace pour la santé publique d’ici à 2030 (!). Guy Ryder a cité le fait que près de 29 millions de personnes dans le monde reçoivent un traitement et que le déploiement mondial du traitement contre le VIH a permis d’éviter 16,5 millions de décès liés au sida entre 2001 et 2020.  Autre signe positif, selon lui, on estimait en 2021 à 1,5 million le nombre des nouvelles infections au VIH, soit près d’un tiers de moins qu’en 2010.

Des progrès inégaux

Reste que derrière ces propos qui tiennent un peu de la méthode Coué, on fait tous-tes le même le constat que les « progrès » constatés sont « inégaux » de par le monde. Les améliorations les plus significatives se produisant dans les pays qui ont choisi d’investir dans des ripostes au VIH/sida et qui ont les moyens pour cela. Ce n’est un secret pour personne, mais dans certaines parties du monde, le traitement du VIH et le matériel de prévention sont gratuits et facilement disponibles, tandis que dans d’autres, ils restent non seulement difficiles à acquérir, mais constituent encore un tabou. Ce décalage a des causes diverses : les effets d’une volonté politique défaillante, un fossé persistant entre les sexes, un financement insuffisant, des systèmes de santé publique fragiles, l’incapacité à corriger les inégalités, sans oublier ce qui fit le terreau de l’épidémie : les discriminations, l’homophobie, la transphobie, etc.

Alors certes enthousiastes, certains-es responsables onusiens-nes, mais tout de même un peu lucides. De fait, le sida continue d’être une crise mondiale. Elle cause un décès chaque minute dans le monde et reste la quatrième cause de décès en Afrique.  Ils-elles ont aussi noté que la réponse au VIH/sida a pâti des crises multiples, notamment des retombées des changements climatiques et de la pandémie de Covid-19. Les actions contre cette pandémie restent aussi tributaires des progrès en matière de droits humains et d’inclusion sociale, d’égalité des sexes et de lutte contre la discrimination et la stigmatisation, a souligné Guy Ryder. Il a d’ailleurs expliqué que les lois et les politiques qui criminalisent les personnes vivant avec le VIH ou risquant le plus de le contracter « portent gravement atteinte à la cause ».  Même souci des groupes et populations clefs chez Csaba Kőrösi. En ouverture de la session, il a appelé à « combler les lacunes des services de prévention, de dépistage et de traitement du VIH, en particulier pour les groupes vulnérables, et à assurer un financement adéquat à ces efforts ».  Enfin, Guy Ryder n’a pas oublié de déplorer la baisse des investissements internationaux et nationaux dans la riposte au VIH. « Les conditions économiques mondiales défavorables ont amené certains gouvernements à réduire le financement des programmes et des services qui aident à vaincre le sida », a-t-il observé, jugeant essentiel de combler ce manque à gagner, non seulement pour atteindre les objectifs de lutte contre le sida définis dans la Déclaration politique de 2021, mais aussi pour soutenir les fonctions plus larges du système de santé, y compris la préparation et la riposte aux pandémies en cours et à venir.

Vision panoramique au Nord

Csaba Kőrösi a également plaidé pour la mise en œuvre de « programmes fondés sur des données factuelles » et pour la « création de synergies entre la riposte au sida, les objectifs de santé plus larges et l’ensemble du Programme 2030 ». Il a même enjoint les États membres « à se montrer ambitieux sur ce point lors du sommet sur les objectifs de développement durable (ODD) » programmé en septembre. Le représentant de l’Union européenne, Silvio Gonzato (Italie) était sur la même ligne que les deux représentants onusiens. Lui aussi a souligné « la remise en cause de certains acquis dans la lutte contre le VIH/sida en raison de la pandémie de Covid-19 ».  Il a aussi appelé à « combattre la stigmatisation des personnes vivant avec le virus, avant de faire valoir la contribution de 4,3 milliards d’euros de l’Union en faveur de la lutte contre le VIH/sida ».  Il a mentionné la « nouvelle Stratégie mondiale pour la santé, de l’UE, vantant aussi l’engagement des États membres de l’UE pour mobiliser le secteur privé afin qu’il soutienne la réalisation du Programme de développement durable à l’horizon 2030.  Il a indiqué que plus de 300 milliards d’euros sont investis pour soutenir le secteur de la santé ».

Vision panoramique au Sud

Représentant du groupe des États d’Afrique, Abukar Dahir Osman (Somalie) a fait remarquer que bien que les « gains obtenus dans la lutte contre le VIH/sida produisent d’importants dividendes en matière de santé, d’économie et de développement qui accélèrent les progrès vers d’autres ODD, les progrès ne touchent pas tout le monde et le sida reste la quatrième cause de décès du continent ». Il a rappelé que les « nouvelles infections au VIH augmentent en Afrique du Nord, précisant que seulement la moitié des personnes vivant avec le VIH ont reçu un traitement antirétroviral en 2021 ».  Afin d’inverser cette situation, Abukar Dahir Osman a lancé un appel en faveur « d’interventions concrètes pour renforcer la prévention, le diagnostic et le traitement du VIH ».  « Si l’on veut atteindre l’objectif 95-95-95, tout le monde devrait bénéficier de manière égale des mêmes offres de tests, de prévention, de dépistage et de traitement du VIH », a-t-il analysé. Lui ne partage pas l’enthousiasme de Csaba Kőrösi et de Guy Ryder. Il considère que « les progrès dans la lutte contre le VIH sont au point mort ».  Il met d’ailleurs en cause le manque de volonté politique et de financement, ainsi que la fragilité des systèmes de santé publique et l’incapacité de faire face aux injustices et aux inégalités qui alimentent la pandémie. Il a réitéré que les inégalités socioéconomiques et entre les sexes ainsi que les besoins en soins de santé liés au VIH des personnes incarcérées qui continuent d’être négligés, augmentent le risque d’infection par le VIH pour les personnes concernées.  Ces inégalités ont un impact sur les femmes, en particulier les jeunes femmes, dans les régions les plus touchées.  Il s’est également dit préoccupé par le fait que la stigmatisation, la discrimination et la violence liées au VIH restent courantes, avant de réaffirmer le droit de chacun, y compris des personnes vivant avec le VIH, de vivre à l’abri de la stigmatisation et de la discrimination et de mener une vie prospère et durable.  Il a déploré que les enfants vivant avec le VIH ne bénéficient pas de tests du VIH, de traitements et de programmes de prévention de la transmission verticale du VIH en particulier en Afrique de l’Ouest et du Centre, où les programmes n’ont touché que 60 % des femmes enceintes ou allaitantes vivant avec le VIH en 2021.

Tour du monde partiel…

Que se passe-t-il dans les Caraïbes ? François Jackman (Barbade) a fait le point. Selon lui, la région est en bonne voie d’atteindre ses objectifs « 90-90-90 », il s’est réjoui du fait que, selon les dernières données, 77 % des personnes vivant avec le VIH dans les Caraïbes connaissent leur statut, que 81 % des personnes diagnostiquées séropositives suivent un traitement et que 80 % des personnes sous traitement antirétroviral soient sans charge virale. La région continue également à réduire la transmission mère-enfant. Il a enfin indiqué que dans les Caraïbes, les décès dus au sida ont diminué de 37 % et les nouvelles infections à VIH de 29 % depuis 2010. De son côté, Dinesh Setia (Inde) a expliqué que le « modèle de prévention du VIH en Inde est centré sur un Programme d’interventions ciblées, mis en œuvre avec le soutien de la société civile.  Ce programme a été révisé pour se concentrer sur les populations difficiles à atteindre et les plus exposées au risque. Les systèmes de dépistage de la charge virale ont été renforcés et les services de conseil et de dépistage communautaire du VIH pour un diagnostic précoce ont été intensifiés avec pour objectif d’éliminer la transmission de la mère à l’enfant, a ajouté le représentant. Près de 1,4 million de personnes reçoivent gratuitement un traitement antirétroviral.  Par ailleurs, le gouvernement a signé des protocoles d’accord avec les industries pharmaceutiques des secteurs public et privé pour mobiliser leur soutien à la prévention et au traitement du VIH, l’objectif étant d’atteindre 100 % des personnes vivant avec cette maladie ayant accès aux traitements.  Pour la Namibie, Neville Melvin Gertze a expliqué que les traitements contre le VIH/sida ont permis d’éviter 16 millions de décès entre 2001 et 2020, tout en notant les inégalités persistantes quant à l’accès auxdits traitements.  Il a souligné la remise en cause de certains acquis dans la lutte contre le VIH/sida en raison de la pandémie de Covid-19.  Il a notamment mentionné le défi de la propriété intellectuelle quant à l’accès aux traitements. Au Kenya, le gouvernement a adopté une « approche multisectorielle de la pandémie de VIH/sida axée sur les données et sur la population », a défendu Njambi Kinyungu. Selon elle, le taux d’infection chez les jeunes âgés-es de 15 à 24 ans reste préoccupant. Les jeunes femmes et les filles étant touchées de manière disproportionnée par le VIH/sida, il est important de répondre à leurs besoins spécifiques et à l’autonomisation socioéconomique des communautés touchées.  La représentante a demandé un financement durable de la prévention, du traitement, des soins et des services d’appui aux systèmes de santé. Du côté du Brésil ; Patricia Soares Leite note, qu’en dépit de réels progrès, les infections à VIH et les décès liés au sida ne diminuent pas assez rapidement pour atteindre l’objectif et les cibles mondiaux. Le Brésil a pourtant progressé dans la prévention et la prise en charge du VIH/sida grâce à son système de santé unifié (SUS) qui garantit l’accès universel et gratuit au traitement et au diagnostic. Plus de 700 000 personnes reçoivent ainsi des médicaments antirétroviraux gratuits, dont plus de la moitié sont produits localement. Pour assurer une détection précoce, a-t-elle expliqué, le pays a commencé la distribution gratuite d’autotests VIH dans les formations sanitaires publiques ainsi que de tests rapides VIH, auprès des populations clefs et prioritaires.  Pour réduire les nouvelles infections à VIH, le SUS fournit gratuitement une large disponibilité d’outils de prévention, tels que les préservatifs. « Le coût reste cependant une question centrale. »  La représentante brésilienne a rappelé que les pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure, comme le Brésil, n’ont souvent pas accès aux prix réduits et nouveaux produits abordables, tels que les antirétroviraux injectables à action prolongée. « L’accès équitable et abordable aux médicaments et aux autres technologies de la santé, qui ont joué un rôle clef dans les plus grandes percées contre la pandémie de sida, demeure indispensable, » a-t-elle conclu.

… suite et fin

Ce sont les « nombreux écarts de financement dans la riposte au VIH/sida au niveau mondial » qui inquiètent Yahya Aref (Iran). Pour combler cette lacune, le représentant iranien a prescrit plus de « transferts de technologies » ainsi que des « renforcements de capacités scientifiques en faveur des pays en développement ».  « Les traitements et les futurs vaccins doivent être mis à disposition rapidement », a-t-il réclamé avant d’indiquer que dans son pays, les efforts visent les personnes vivant avec le VIH et les mères allaitantes, afin de combattre la transmission de la mère à l’enfant.  Il a dénoncé les « mesures coercitives unilatérales qui entravent l’accès aux médicaments, aux vaccins et aux traitements », et qui « sapent les capacités des gouvernements visés à atteindre leurs objectifs en matière de VIH/sida ».

Selon le rapport de l’Organisation mondiale de la Santé de 2022 sur le VIH/sida, les personnes vivant avec le VIH ont 14 à 18 fois plus de probabilités de tomber malade et de contracter la tuberculose. « Face à ces défis, l’Afrique du Sud a consenti des efforts considérables en matière de prévention et de traitement », a indiqué son représentant, Xolisa Mfundiso Mabhongo, précisant que plus de 5,7 millions de personnes bénéficient aujourd’hui de traitements dans son pays, lequel progresse vers les objectifs « 95-95-95 ». Le représentant a également souligné les avancées enregistrées dans la transmission mère-enfant, avant de reconnaître que ces progrès ont été freinés par la pandémie de Covid-19, qui a entraîné le déplacement de ressources de santé et provoqué la pire récession économique de l’histoire récente du pays.

« Les nouvelles infections au VIH et les décès liés au sida continuent de diminuer en Thaïlande, ce qui nous rapproche de la réalisation de la cible 3.3 des ODD.  Malgré ces progrès, l’épidémie de sida n’est pas encore terminée, a expliqué la représentante du pays, Pornrawe Poenateetai, appelant à redoubler d’efforts pour atteindre les objectifs fixés dans la Déclaration politique de 2021. Elle a souhaité que la gamme complète des services liés au VIH, de la prévention au traitement, soit intégrée dans le système de couverture sanitaire universelle. La Thaïlande a inclus des outils tels que des kits d’autotests dans son programme de couverture sanitaire universelle afin de permettre une détection plus précoce. Elle a, en outre, souligné le potentiel lié à l’utilisation de la technologie numérique pour lutter contre la discrimination, signalant que la Thaïlande a lancé un système en ligne pour déposer des plaintes sur les violations des droits liées au VIH/sida.

La Russie fait des siennes

Si la plupart des interventions ont pointé les avancées, souligné les manques et fait des demandes ; très rares sont celles qui ont montré une vision contre-productive de leur approche de la lutte contre le sida, voire mensongère sur les faits. Championne toutes catégories, la Russie, dont le représentant Dmitry S. Aristov a annoncé que le « taux de prévalence du sida dans son pays diminue d’une année à une autre ». Le représentant russe a ajouté que les « différentes mesures de prévention et les traitements offerts contribuent à l’augmentation de l’espérance de vie des malades ».  Annonçant que son pays a l’un des taux de dépistage les plus élevés au monde, le délégué russe a dénoncé les « tentatives de falsification des données sur la situation dans le pays ». Le gouvernement a élaboré son propre programme de lutte contre le VIH qui est financé par le budget fédéral, contrairement à de nombreux autres pays qui recourent aux subventions d’Onusida, a-t-il argué. C’est normal, la Russie est un pays riche qui n’est pas éligible à ses fonds comme toutes les grandes puissances mondiales. Comme souvent, le représentant russe a dénoncé les travaux de l’ONU qui auraient, selon lui, imposé de « nombreux concepts contradictoires, en particulier celui de l’éducation complète à la sexualité, qui risque à son avis de compromettre la santé publique, la protection des enfants et de la famille, ainsi que la lutte contre la consommation de drogues ». Voilà, voilà.

Comme on le voit, très différentes sont les approches, pays par pays, de la lutte contre le VIH/sida dans le monde. On en a un aperçu avec les quelques pays cités ici ; bien d’autres sont intervenus. Sinon, à la fin de la discussion qui n’appelait à aucune décision, les représentants-es ont fait leur la résolution qui proclame le 10 février Journée internationale du léopard d’Arabie. Une façon d’en appeler à la coopération internationale et régionale pour conserver cet animal à « l’importance vitale pour l’écosystème de la péninsule arabique ».