"Les conditions d’accueil des migrants à Paris sont indignes"

Publié par Sophie-seronet le 03.03.2020
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Interviewmunicipales 2020

Élue francilienne, Danielle Simonnet, actuellement conseillère municipale dans le 20e arrondissement, depuis 2001, et conseillère de Paris, depuis 2008,  est la candidate de la France insoumise aux municipales à Paris. Dans les derniers sondages, la candidate atteint les 5 % de voix. C’est le score minimal qu’il faut faire pour se maintenir au second tour, voire fusionner les listes. Danielle Simonnet est avec Vikash Dhorasoo, l’ancien footballeur professionnel, tête de liste de « Décidons Paris ». Elle a publié son programme , fortement influencé par la démarche participative. La candidate a répondu aux questions de Seronet sur le bilan de l’équipe sortante et sur ses propositions en matière de lutte contre le VIH, les hépatites virales et les discriminations.

Paris compte aujourd'hui encore près de 900 nouvelles contaminations annuelles au VIH, soit 15 % des nouveaux diagnostics à l’échelle nationale. L’épidémie touche prioritairement les groupes les plus stigmatisés dans notre société, y compris dans la capitale. Quel bilan faites-vous de l’action de l’équipe municipale sortante en matière de lutte contre le VIH/sida ? Quels sont les succès et les échecs ?

Danielle Simonnet : S’il y a des éléments positifs dans le bilan de l’équipe municipale sortante, notamment la baisse de 16 % des nouveaux diagnostics entre 2015 et 2018, nous déplorons, comme vous, que cette baisse ne bénéficie pas à toutes les populations, et notamment pas aux populations les plus précaires.

C’est sur ces populations qu’il aurait fallu concentrer davantage d’efforts : la crise de l’accueil des migrants s’accompagne d’une crise sanitaire. Ainsi en 2015, 38 % des nouvelles contaminations étaient des personnes issues de l’immigration. 48 % des migrants contaminés se contaminent en France, du fait des conditions d’accueil. Il y a ainsi un lien très fort entre l’infection par le VIH et les conditions d’accès aux droits et aux soins. À Paris, ces conditions sont tout simplement inacceptables. Si la politique migratoire brutale et inhumaine du gouvernement est la première responsable, la Mairie de Paris aurait dû assumer son devoir moral de répondre à la crise humanitaire majeure qui a lieu sur son territoire : assurer à toutes et tous un toit, un accès universel aux droits et aux soins, et un accompagnement, afin non seulement de garantir aux personnes migrantes des conditions de vie décentes, mais aussi d’assurer une politique sanitaire responsable de prévention d’infections, dont le VIH, qui touchent tout particulièrement les personnes les plus vulnérables.

Les actions à destination des foyers de travailleurs migrants ont également été insuffisantes. Il faut assumer de faire des politiques en fonction des publics dans une logique de santé communautaire, en soutenant et en développant les projets de santé impliquant les habitants-es d’un quartier ou d’une communauté comme véritables acteurs de la politique de santé, au travers des projets des centres de santé, des ateliers santé ville ou du contrat local de santé qui lie l’Agence régionale de santé, la Ville et l’Assurance Maladie. Les témoignages associatifs font également état d’un manque criant d’interprètes. Nous assurerons le financement de la mise à disposition d’interprètes dans les démarches d’accès aux droits et aux soins, et dans l’ensemble des services municipaux.

Pour la prochaine mandature, quels sont vos objectifs en matière de santé et quelle place comptez-vous y faire pour la lutte contre le VIH/sida ?

Nous rejoignons l’objectif de vos associations de zéro nouvelle infection VIH d’ici 2030. Pour cela, nous faciliterons d’abord le dépistage. Nous proposons notamment d’assurer a minima un lieu de dépistage et de soins anonyme et gratuit par arrondissement (Cegidd) (1). Nous diffuserons des autotests dans l’ensemble des centres de santé, centres de planification familiale, lycées et services de médecine préventive des universités. Il est également urgent de développer une politique ambitieuse de réduction des risques et des dommages à destination des consommateurs de drogue en multipliant les points de distribution de seringues stériles, en renforçant les moyens des Caarud (2) et de leurs équipes mobiles, et, en général, en développant les équipes mobiles de soins allant vers les publics les plus éloignés du soin notamment pour des actions de dépistage, de médiation et d’information sur la réduction des risques et la santé sexuelle.

Nous renforcerons et développerons les interventions d’associations de lutte contre le VIH au sein des collèges et lycées pour informer sur les questions relatives à la santé sexuelle. Nous développerons les projets de médiation en santé, notamment avec des médiateurs-rices issus-es des populations les plus touchées par le VIH. Nous proposons également de conditionner les autorisations de la mairie sur les lieux festifs à une politique de prévention, distribution de préservatifs, etc.

Bien évidemment, nous nous engageons à maintenir sur toute la mandature le financement de Vers Paris sans sida.

Ces derniers mois, une forte mobilisation s’est faite pour la défense de l’hôpital public. L’AP-HP est un des acteurs majeurs de la santé à Paris et plus largement en Île-de-France, notamment dans la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, vivant avec une hépatite virale, suivies pour des addictions, etc. Quel constat faites-vous et quelles solutions préconisez-vous ?

La situation de l’hôpital public est catastrophique. La politique de ce gouvernement, et des gouvernements précédents,  a conduit à une crise grave : des personnes meurent aux urgences faute de personnel soignant pour les prendre en charge, des soignants se suicident. Il est urgent de renforcer les effectifs et les moyens de l’hôpital, de rouvrir des lits, de garantir un réseau d’hôpitaux de proximité. Les personnes vivant avec le VIH, comme tant d’autres patients, sont victimes de ces insuffisances et de ces réductions d’effectifs. Le ou la Maire de Paris, en tant que président-e du conseil de surveillance de l’AP-HP, peut et devrait agir et interpeller le gouvernement sur cette situation.

La logique des regroupements de services, qui a été initiée en 2010, mais que l’AP-HP prévoit de renforcer avec le plan « Nouvelle AP-HP », contribue également à dégrader la prise en charge des personnes vivant avec le VIH. En effet, les services qui assurent leur prise en charge sont de moins en moins des services de proximité pour les patients. Ces derniers se retrouvent souvent ballottés d’un hôpital à l’autre en fonction des soins et des spécialistes.

Une des particularités de la lutte contre le VIH/sida réside dans le fait d’une persistance des discriminations dont sont victimes les groupes les plus exposés aux risques d’infection. Quel bilan faites-vous de l’action de l’équipe municipale sortante en matière de lutte contre les discriminations (homophobie, sérophobie) et que proposez-vous ?

L’action municipale en matière de lutte contre la sérophobie a été très insuffisante. Nous proposons la mise en place d’un plan d’information et de sensibilisation des jeunes dans les établissements scolaires, ainsi qu’un plan de formation des agents publics. Nous financerons notamment des interventions associatives de sensibilisation sur la lutte contre les discriminations auprès des agents de la ville, salariés du centre d’action sociale de la ville de Paris et des associations financées par la ville, salariés des bailleurs sociaux, fonctionnaires de police, etc. pour que l’ensemble de la ville soit plus inclusive

Un collectif d'associations de lutte contre le sida et de lutte contre les discriminations a lancé un manifeste avec des propositions à mettre en œuvre auprès des Parisiens-nes. Que pensez-vous de cette initiative et quelles mesures proposées ont votre soutien ?

Nous saluons l’engagement de vos associations pour faire de Paris, une ville sans sida. Nous tenons à souligner à quel point la mobilisation d’associations comme les vôtres est importante pour interpeller sans cesse les pouvoirs publics et les élus-es, pour organiser l’implication citoyenne pour défendre l’intérêt général. C’est dans cet esprit qu’une mesure centrale portée par « Décidons Paris » est le référendum local d’initiative citoyenne, qui doit permettre à des habitants-es ou à des collectifs ou associations de porter des propositions dans le débat public et d’assurer l’organisation, dès lors que 5 % de la population le demande, d’un référendum pour que ces propositions soient à l’ordre du jour et que les habitants-es puissent décider de les imposer dans l’agenda politique. Nous vous remercions donc pour votre plateforme très riche de propositions. Elles constituent un véritable plan d’ensemble pour remplir un objectif fondamental : faire de Paris, une ville sans sida à l’horizon 2030. Nous nous engageons à reprendre ce plan dans son ensemble, et donc à soutenir toutes les mesures que vous proposez.

Ces dernières années, Paris a été confrontée à des enjeux spécifiques concernant les personnes usagères de drogues. Des initiatives ont été prises (salle de consommation à moindre risque, plan crack, etc.). Quel bilan faites-vous de la politique municipale actuelle dans ce domaine ? Quelles sont vos propositions en matière d’accueil, d’accompagnement des personnes usagères, de création d’actions innovantes dans le domaine de la réduction des risques ?

Nous saluons le développement d’une salle de consommation à moindre risque par l’exécutif parisien. Ce type de lieu permet un accompagnement des usagers de drogue dans des conditions sanitaires qui permettent de réduire les risques. Nous nous engageons à sanctuariser la salle de consommation à moindre risque, mais également à réfléchir, en lien avec les associations du secteur de l’addictologie et de la réduction des risques, à en ouvrir d’autres. Il est également nécessaire d’œuvrer pour la multiplication des salles de repos et de permettre aux usagers-ères d’y consommer.

La Mairie doit également affirmer sa volonté que ces lieux soient accessibles aux personnes qui en ont besoin, notamment en demandant à la Préfecture de Police de mettre fin à la présence policière visible et continue aux alentours des lieux de repos, comme c’est aujourd’hui le cas à Porte de la Chapelle.

Il est nécessaire de renforcer également les moyens humains et financiers des Caarud pour que les personnes puissent consommer à moindre risques et bénéficier d’un accompagnement social et médico-social.

Au cours de sa mandature, la maire sortante a été interpellée en diverses occasions sur sa politique concernant les travailleurs-ses du sexe. Sont notamment critiqués des arrêtés municipaux contre les personnes exerçant cette activité. Des acteurs-rices de la société civile estiment que cette politique renforce la dégradation des conditions de travail des personnes concernées et qu’elle entre en contradiction avec un des axes-mêmes de Vers Paris sans sida, qui considère ce groupe comme l’un des plus exposés au risque d’infection par le VIH. Que comptez-vous faire sur ce sujet ?

Nous défendons une position abolitionniste. Nous pensons que les personnes prostituées doivent être accompagnées vers la sortie de la prostitution, avec des revenus suffisants, un logement, un accès aux droits et aux soins et un accompagnement. Nous devons permettre aux personnes prostituées de mener une vie digne en sortant de la prostitution. Cela passe par l’accompagnement et le renforcement de leurs droits, et non par la répression ou les logiques de contrainte exercées sur ces personnes. Ainsi, il n’est pas acceptable que des femmes ou hommes prostitués-es soient chassés-es et forcés-es de se cacher du fait d’arrêtés municipaux qui les rendent plus vulnérables. Enfin les actions de santé, de prévention doivent être menées de façon inconditionnelle, que les personnes souhaitent ou pas sortir de la prostitution.

Depuis des années, Paris connaît, du fait de facteurs multiples, des difficultés concernant l’accueil des personnes migrantes, certaines d’entre elles sont des personnes LGBTQI+. Que pensez-vous de l’action actuelle de la ville sur ces sujets et quelles sont vos propositions ?

Les conditions d’accueil des migrants à Paris sont indignes. Si les premiers responsables de cette indignité sont au gouvernement, la ville de Paris devrait également prendre ses responsabilités et assumer d’héberger et d’accompagner dignement les personnes migrantes. Ainsi, il est nécessaire de créer des places d’hébergement dignes avec un accompagnement social de qualité. Plutôt que de créer une police municipale estimée à 60 millions d’euros par an rien qu’en frais de personnels, nous préférerions financer 4 700 places d’hébergement avec un véritable accompagnement social.

Il est également urgent de mettre en place des mesures pour favoriser l’accès aux logements de personnes qui y ont le droit. Avant les évacuations des campements parisiens en novembre et janvier, il était estimé à 20 % des personnes qui s’y trouvaient et qui avaient le statut de bénéficiaires d’une protection internationale. Il faut renforcer les moyens de l’accompagnement social et garantir la présence d’interprètes dans les services sociaux de la ville pour que ces personnes puissent accéder au logement et non pas être baladée d’une structures d’hébergement à l’autre en passant par la rue.

Propos recueillis par Manon Latscha et Jean-François Laforgerie

(1) : centre gratuit d'information, de dépistage et de diagnostic des infections par le VIH et les hépatites virales et les infections sexuellement transmissibles.
(2) : Centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues.