"Passeurs", relais de la mémoire du sida

Publié par Mathieu Brancourt le 19.07.2014
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InitiativePasseursmémoire du VIH/sida

A mi-chemin entre documentaire et fiction, "Passeurs" retrace les trente années de lutte contre le sida, à travers le regard des militants qui ont fait et font encore le combat contre l’épidémie. Michel Bourrelly, co-scénariste et producteur du film, nous raconte la genèse de la mise en images d’une mémoire collective qu’il faut transmettre.

Quel est la genèse du projet et de quoi ces "Passeurs" sont-ils faits ?

Michel Bourrelly : L’idée de départ est venue de la création du Fonds pour la mémoire sur le sida à AIDES, en 2010. Je tenais à raconter ce qui avait été fait depuis les débuts de l’épidémie, donner la parole à ceux qui avaient été là. Trois décennies après l’arrivée du VIH, il était important de faire le lien pour comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là. A travers le témoignage de Daniel Defert (fondateur de AIDES), mais aussi de Andrew Velez d’Act Up-New York, ce sont des anecdotes sur la création de l’association, ou pourquoi le "E" de AIDES a été ajouté en rapport avec la notion de solidarité avec les personnes malades. C’est tout ce pan de l’histoire, parfois déformée, que nous avons mis en images pour la raconter. Avec des temps de respiration, des plans longs et de la musique.

"Passeurs", c’est une transmission, un passage de témoin à la jeune génération, qui n’a pas connu les premières heures de la lutte, et ainsi montrer en quoi ce combat a été capital pour être dans la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. C’est aussi donner de la chair, une humanité à des acteurs souvent relégués à leur titre de "directeur" ou "chercheur" et ainsi entendre les moments qui les ont marqués. Une sensibilité derrière des femmes et des hommes qui ont donné bien plus que leur savoir. Pamela Varela, la réalisatrice, a, elle, apporté la forme et le ton pour le fil rouge, ces personnes qui courent pour donner le relais. Nous avons essayé d’être justes et vrais, en permettant de mettre un terme aux réécritures de l’Histoire de la lutte contre le sida.

Pourquoi un film sur le sida et pas une autre forme de récit ?

Quand j’ai visionné "We were here", film retraçant l’arrivée de l’épidémie et les années de cendres à San Francisco, j’ai vu un documentaire qui faisait parler les gays, premiers témoins de ce drame, dans cette ville. Alors j’ai voulu aller plus loin, aller à la rencontre des autres populations, sur d’autres continents, comme l’Afrique et l’Europe. Cette question du souvenir de la lutte est universelle et pas circonscrite au passé ; elle fait également partie du futur. En faisant intervenir des poètes, des intellectuels, acteurs de leurs temps, on confère une profondeur supplémentaire. Je pense que cette dimension de partage d’expérience commune, permet de parler directement au cœur des gens. En faisant entrer la fiction dans le documentaire, on laisse de la place à une construction personnelle, pour que chacun retrace son panthéon personnel à travers une histoire commune. On laisse également la place aux jeunes pour s’inscrire dans cet avenir. C’est un tuteur, avec les fondamentaux de la lutte et les clés de compréhension pour saisir ce combat qui a lieu partout dans le monde.

Pourquoi la transmission de cette mémoire est-elle primordiale ?

Je crois que nous sommes à un moment charnière. Au bout de trente ans, nous avons quitté l’urgence et nous pouvons nous arrêter et regarder dans le rétroviseur. Les personnes arrivent à un moment où elles doivent parler avant qu’elles ne partent, avant qu’il ne soit trop tard. Il faut récolter, par écrit ou par oral, pour ne pas perdre le parcours et les choix des militants de l’époque. Comme pour Daniel Defert, qui continue à raconter Michel Foucault et par extension à le faire vivre ; il faut continuer à faire parler ces figures, car elles seules peuvent encore le faire. Le "papier carbone" ne dure pas éternellement, et il faut récupérer ces précieuses traces avant qu’elles ne disparaissent. Elles seront utiles pour la nouvelle génération d’activistes, qui s’intéressera à l’histoire d’une pandémie qui a décimé leurs communautés avant leur naissance ou leur vie d’adulte, et j’espère pouvoir employer ce verbe au passé.

Le film "Passeurs" sera présenté au cours de la Conférence mondiale sur le sida à Melbourne (IAS) qui se déroule du 20 au 25 juillet. Le film sera projeté en avant-première le 22 juillet à l’IAS, puis le lendemain à l'ambassade de France en Australie.