Patchwork des noms, la mémoire haute-couture !

Publié par jfl-seronet le 05.03.2023
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InitiativePatchwork des noms

Le Patchwork des Noms, créé en 1989 pour la version française, a changé de nom en 2013, mais pas d’ambition : rendre hommage aux personnes décédées du sida. Les Ami.e.s du Patchwork des Noms réalise, plusieurs fois par an, des déploiements, à l’instar de celui qui a été réalisé à la maison des Solidarités à Paris, le 3 décembre dernier. Pour Seronet, Mikaël Zenouda, secrétaire général de l’association, et Pascal Lièvre, militant, reviennent sur cette aventure unique.

De quand date la création du Patchwork des Noms en France ?

Mikaël Zenouda : De 1989 ; soit deux ans après la création du Patchwork des noms aux États-Unis : le Names project Aids memorial quilt. C’est Jacques Hebert, militant à AIDES, qui a découvert l’association à San Francisco, aux États-Unis. Dès 1988, ils sont quatre militants à discuter de ce projet, on voit cela dans les archives. Ils diffusent un premier tract qui annonce la création du Patchwork du Souvenir ; finalement, l’association est créée et s’appelle le Patchwork des Noms. L’idée est de suivre ce qui a été fait aux États-Unis.
Pascal Lièvre : À la création, l’objectif est de réaliser des patchworks pour les personnes disparues, des proches des membres de l’association. C’est aussi d’ouvrir des ateliers dans toute la France. À un moment donné, il y a des ateliers dans plusieurs villes : Marseille, Lyon, Poitiers, Montpellier, Strasbourg, etc. Dans ces ateliers, ont été confectionnés des patchworks qui constituent aujourd’hui un ensemble que nous conservons et sur lequel nous nous appuyons aussi pour faire de la prévention.
Mikaël Zenouda : Le patchwork est quelque chose que l’on fait à la fois pour soi, pour ne pas oublier les personnes, et aussi pour rendre visibles les morts et les mortes, dans une démarche publique collective.
Pascal Lièvre : Dans cette démarche, il y a presque une dimension de soin, de care comme on dirait aujourd’hui. Dans le sens où les familles ou les amis-es qui réalisent le patchwork le font en mémoire d’une personne morte du sida ; mais c’est aussi en fonction de leur manière à elles et à eux, de témoigner de l’importance de cette vie qui a disparu, dans un contexte politique particulier, surtout aux débuts de l’épidémie de sida, et de s’assurer que les morts-es ne sont pas oubliés-es. À cette époque, il y a des gens qui meurent et qui ont 20 ans, 21 ans… qui sont violemment frappés et qui ont une courte vie. Pour les proches et les amis-es, il était très important de construire quelque chose ensemble.
Mikaël Zenouda : À cette dimension, on peut ajouter celle du plaidoyer qui arrive rapidement après la création de l’association. Il y a bien sûr les ateliers qui sont importants, mais l’association participe aussi à des réunions avec d’autres associations, développe des partenariats, rencontre des acteurs politiques, des structures syndicales. Le Patchwork des Noms a un représentant au conseil d’administration (CA) du Crips (Centre régional d'information et de prévention du sida) et, fin des années 90, des représentants-es d’autres associations de lutte contre le sida font partie du CA du Patchwork. L’association participe à la réalisation de brochures de prévention ou de prise en charge des personnes vivant avec le VIH. Reste que la partie centrale de l’activité, les premières années est bien la réalisation des panneaux.

Quand est-ce que l’association change de nom pour devenir les Ami.e.s du Patchwork des Noms ?

Pascal Lièvre : Au début des années 2000. Courant des années 90, l’association ne reçoit plus de subventions de la part de la DGS (Direction générale de la Santé) ; cela tombe au moment où arrivent les trithérapies, ce qui entraîne la fermeture de certains ateliers, d’autres vont continuer encore un peu. À cela s’ajoutent des problèmes juridiques, des difficultés administratives et financières… c’est une période de baisse de régime importante…
Mikaël Zenouda : En 1997-98, il y a un redressement judiciaire et l’association échappe de peu à la liquidation.

Ce qui se passe alors au Patchwork des Noms est-il une conséquence de l’arrivée des trithérapies qui change la vie des gens touchés, fait voir l’épidémie différemment, notamment le poids de la mort ?

Pascal Lièvre : Je suis séropositif depuis 1986. Le moment de l’arrivée de la trithérapie, je l’ai vécu, en effet, comme un moment libérateur, mais c’est aussi un moment où des gens continuent à mourir parce que ces traitements ne fonctionnent pas pour eux, arrivent trop tard ou que leurs corps n’ont pas assez de force pour les supporter. Nous avons encore des patchworks réalisés dans les années 2000. Il y a encore, à cette période-là, pas mal de gens qui continuent à mourir et cela continue, certes différemment, mais des gens disparaissent toujours…

L’association a donc failli disparaître ?

Pascal Lièvre : À une période, l’activité a été très réduite, mais l’équipe a toujours continué à faire ce qu’elle pouvait ; ils n’ont jamais lâché l’affaire ! Chaque année, y compris lorsqu’il y a peu de personnes mobilisées et peu d’actions réalisées, l’association a participé aux Solidays et y a présenté une grande partie des patchworks lors d’un grand déploiement ; ce qu’elle fait toujours. C’est d’ailleurs Solidarité Sida, organisateur des Solidays, qui abrite aujourd’hui gracieusement les patchworks de l’association, lorsque le Crips ne pouvait plus le faire, comme nos archives qui ont été conservées quelques années chez Sidaction et sont maintenant dans les locaux du Collectif Archives LGBTQI+. C’est un engagement fort de leur part. L’association a souvent pu bénéficier du soutien d’autres structures. Par exemple, à l’époque où nous étions peu nombreux, ce sont les Sœurs de la perpétuelle indulgence qui aidaient aux déploiements. Elles sont, depuis toujours, d’un soutien infaillible. L’association du Patchwork est longtemps présidée par Bruno-Pascal Chevalier, qui décède en  2012. L’association change de nom en 2013, un an après la disparition de Bruno-Pascal. Son compagnon, Jean-Michel, reprend la suite et préside la nouvelle association jusqu’en 2021. Il est quasiment seul à faire vivre l’association à ce moment-là. Les Ami.e.s du Patchwork des noms repose sur le bénévolat de ses militants et militantes ; elle n’a quasiment pas d’argent, mais ce n’est pas ce qui nous arrête. Au contraire, depuis un an, nous avons fait beaucoup d’actions.

Qu’est-ce qui vous a amené à rejoindre les Ami.e.s du Patchwork des Noms ?

Mikaël Zenouda : J’y suis arrivé, fin septembre 2021, à l’occasion d’une assemblée générale de l’association. J’ai connu le Patchwork au début des années 2000 quand j’ai commencé à participer aux manifestations du 1er décembre. Le premier déploiement auquel j’ai assisté m’a beaucoup marqué. Je trouvais cela important de se souvenir des morts, de leur rendre hommage, de rappeler à quel point cette épidémie a fauché tant de personnes. Et je trouvais les patchworks beaux et la lecture des noms émouvante, c’était très prenant et ça le reste. Avant mon engagement à Act Up-Paris en 2010, je suivais leur activité un peu en pointillé, en participant à quelques événements. Par la suite, je voyais plus souvent Jean-Michel, qui était alors président, avec lequel je préparais des actions comme le 1er décembre. L’objectif du Patchwork : ne pas oublier les morts-es du sida a toujours été important pour moi ; cela a toujours été un moteur pour continuer à lutter.
Pascal Lièvre : Je suis arrivé le 1er décembre, deux mois après Mikaël, un peu par hasard. Je suis artiste. J’ai vu un appel sur Facebook d’un centre d’art dans lequel je vais régulièrement : le Credac. Il consacrait une exposition magnifique au cinéaste et plasticien Derek Jarman [Dead Souls Whisper, 1986-1993) et dans ce cadre, était proposé un déploiement du Patchwork. L’appel recherchait des bénévoles pour réaliser le déploiement des patchworks. J’étais intrigué et je voulais voir. Par la suite, j’ai rencontré Mikaël et d’autres personnes. J’ai passé la journée avec eux, puis je me suis engagé. Mon travail artistique est axé sur les archives en général. Cela m’intéresse à la fois comme matière et comme manière d’écrire l’histoire. S’il n’y a pas d’archives, il n’y a rien. C’est la première raison. La deuxième est la beauté plastique des patchworks. La troisième, c’est le cérémonial : le déploiement, la lecture des noms des personnes, le silence qui se fait. Je me rappelle que ce déploiement a coïncidé avec la visite d’un groupe d’étudiants-es des Beaux-Arts en visite de l’exposition et tous ces étudiants-es sont venus-es faire le déploiement avec nous. C’était un moment de silence à donner des frissons ; moi, cela m’a fait un gros truc ! Et en plus, cela fait partie de mon histoire. J’ai perdu plein de mes amis pendant la période des années 90. Tout d’un coup, cela a fait sens. Au milieu des années 90, j’avais fait un travail artistique avec des personnes séropositives qui, comme moi, étaient suivies par le même médecin, Michel Kazatchkine. Ce médecin avait alors une permanence dans un hôpital et dans la salle d’attente il invitait des artistes à présenter des œuvres. Je lui avais dit que la seule chose qu’il devrait montrer dans sa salle d’attente, c’était des paroles de personnes concernées et pas des petits tableaux avec des fleurs ! Il m’a dit : « Vas-y ! ». J’ai fait les portraits de six personnes suivies dans son service, qui y ont été exposés, puis ensuite placés dans les locaux de l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales, lorsque Michel Kazatchkine en a pris la direction. Ces œuvres étaient des collages dessinant les silhouettes des personnes et composés de papiers ou éléments expliquant ou symbolisant comment ils ou elles définissaient leur relation à la maladie. J’ai fait le lien entre ce que je fais, moi, des archives et ce que le Patchwork fait, lui-même, comme archives avec ce qu’il conserve et présente. Ce rapprochement m’a beaucoup excité. Je trouve que les patchworks constituent un patrimoine fabuleux, non seulement pour l’histoire du sida, mais aussi pour celle de la communauté LGBTQI+. C’est un trésor et cela doit vivre. Lorsque j’ai recueilli son témoignage, Jean-Michel m’a expliqué qu’il n’avait pas imaginé que les patchworks seraient, un jour, exposés. Les patchworks ont toujours été mis au sol, puis un jour, ils sont montés aux murs et là, c’est la dimension patrimoniale, artistique, muséale qui s’est aussi imposée.

Des personnes font-elles encore des patchworks aujourd’hui ?

Pascal Lièvre : On a le désir de relancer des ateliers.
Mikaël Zenouda : Nous faisons pas mal d’événements depuis un an, on y rencontre des gens qui ont des idées de création, des envies. Il faut que cela murisse. Il n’y a pas de délai à respecter pour se lancer dans la réalisation d’un panneau ; certains ont été réalisés deux, voire trois ans, après la disparition de la personne. Ce qui est sûr, c’est que nous voulons relancer cette action.

Qu’est-ce qui vous marque dans un déploiement ?

Pascal Lièvre : Moi, c’est le silence. Après la lecture des noms, il y a un moment de silence, comme quelque chose de palpable, qui me bouleverse à chaque fois. Un moment fait de respect, d’intériorité, de souvenir. C’est saisissant !
Mikaël Zenouda : Oui, tout cela, et la grande concentration des gens sur l’objet, le moment, l’écoute.


Déploiement au Palais de Tokyo
Ce sera un des événements de l’exposition Exposé.es, présentée du 17 février au 14 mai 2023 au Palais de Tokyo, à Paris : le déploiement organisé, samedi 1er avril, à 16 heures, par les Ami.e.s du Patchwork des Noms, en présence de militants-es de Basiliade (c’est le carré que l’association a créé qui sera exposé) et d’autres associations. Voici comment les concepteurs-rices de l’exposition la présentent : « Exposé·es : des personnes n’ont pas choisi d’être exposées à un virus, une maladie, une épidémie. Exposé·es : des personnes ont choisi de s’exposer pour rendre visible ce virus, cette maladie, cette épidémie. Parmi ces personnes, des artistes. Parmi ces virus et ces maladies, le VIH/sida, qui a causé l’épidémie la plus meurtrière du dernier siècle, et de celui-ci ».
Palais de Tokyo (13 avenue du Président Wilson - 75116 Paris). Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 12 heures à 21 heures.

 

Names Project Aids Memorial Quilt
Le Names Project Aids Memorial Quilt, connu sous l’abréviation Aids Memorial Quilt (Patchwork des noms) est né de la réflexion d’un activiste américain Cleve Jones, dès 1985, à l’occasion d’une journée du souvenir, l’annual Candelight march. Cette marche commémorative rend hommage à deux personnalités assassinées en 1978 : l’homme politique et militant gay Harvey Milk et le maire de San Francisco George Moscone. Cleve Jones propose aux personnes d’écrire sur des panneaux les noms de leurs proches (amis-es, amants-es…) décédés-es des suites du sida et de les placarder sur le San Francisco Federal Building, où se trouve notamment le service Santé de la ville. L’ensemble des très nombreux panneaux réalisés fait penser à un patchwork : un assemblage de morceaux de tissus cousus ensemble pour en faire une courtepointe. C’est le point de départ. En 1987, le Names Project est officiellement créé par Cleve Jones et d’autres militants-es dont Mike Smith, Joseph Durant, Jack Caster, Gert McMullin, Ron Cordova, etc. Cleve Jones réalise le premier panneau en hommage à son ami, Marvin Feldman, décédé du sida. Le premier déploiement du Patchwork américain a lieu le 11 octobre 1987 au National Mall à Washington, à l’occasion de la Marche des Fiertés : 6 000 panneaux y sont alors présentés. Le Patchwork a 35 ans.

 

Comment définir un Patchwork ?
« C’est un panneau qui fait 0,80 sur 1,90 m ; soit le format d’une pierre tombale », explique Mikaël Zenouda. « Il concerne obligatoirement une personne décédée du sida. Il est réalisé en tissu et on peut y ajouter ce que l’on veut… Les tissus peuvent être cousus, collés, brodés. On peut les peindre, y mettre des photos, des vêtements qui ont appartenu à la personne, des objets, des lettres. Il peut y avoir des objets de toutes sortes, de la décoration (perles, fleurs en plastique, etc.) ». Pas de contraintes quant à l’épaisseur. On prend le temps dont on a besoin pour réaliser le panneau ; certaines personnes peuvent mettre plusieurs années à le réaliser. On travaille seul-e ou à plusieurs, dans le cadre d’un atelier ou chez soi. On peut réaliser un panneau pour un proche, ou un groupe de personnes, ou toute personne à qui on souhaite rendre hommage, qu’elle soit célèbre ou pas. Plusieurs personnes ont ainsi fait des patchworks en hommage à Freddie Mercury, Rudolf Noureev, ou Rock Hudson. « Une fois réalisé, le panneau est donné à l’association par la personne qui a monté ce projet de panneau, explique Mikaël Zenouda. Le don du panneau est accompagné d’une lettre qui explique une partie de la vie de la personne et les raisons pour lesquelles ce panneau a été réalisé ». « Les panneaux sont cousus ensemble par huit de façon à former un carré de 3,60 mètres de côté. Les panneaux sont assemblés et fixés sur une toile équipée d’œillets métalliques permettant un accrochage mural. Lors des déploiements, ces carrés sont pliés en cocotte pour pouvoir être déployés par quatre personnes. Une fois déployés, on fait un ou plusieurs tours de présentation, lentement pour que tout le monde puisse voir les panneaux, puis les carrés sont posés au sol ; une lecture des noms se fait en parallèle du déploiement », explique-t-il.
L’association possède 24 pièces, soit 192 panneaux individuels ou collectifs. Un carré entier, fait d’un seul tenant, rend hommage à toutes les personnes adhérentes de l’ASMF (Association sportive motocycliste de France) décédées des suites du sida.

 

Comment contacter les Amis-es du Patchwork des noms ?
Un site internet devrait être lancé courant 2023 ; l’association y travaille. Si vous avez l’envie de réaliser un panneau pour rendre hommage à un-e proche, de participer aux déploiements, de vous engager aux côtés de l’association, le plus simple est de joindre l’association via son compte Facebook : Les Amis du Patchwork des noms, sur Instagram : lesamisdupatchworkdesnoms ou par mail (lesamisdupatchworkdesnoms "@" gmail.com).

 

Le Patchwork en France
Créé en 1989, le Patchwork des noms a été présidé par Jacques Hebert de sa création jusqu’à 1996. C’est Bruno-Pascal Chevalier qui prend la suite. Il préside l’association de 1996 jusqu’à sa disparition en 2012. À sa mort, c’est son compagnon Jean-Michel Gognet qui prend la suite. Il va présider l’association de 2013 jusqu’à 2021. « Petit à petit, Jean-Michel a décidé de passer la main. Il a porté à bout de bras l’association pendant des années et c’est fatigant ! Et c’était très lourd aussi car il a perdu son ami qui était le président de l’association. Il y a une dimension émotionnelle très forte. Il était ravi de passer la main », explique Pascal Lièvre qui a recueilli le témoignage vidéo de Jean-Michel Gognet. « Cette interview a été faite, parce que nous ne connaissions pas bien l’histoire de l’association, souligne Pascal. Certes, on recolle un peu les morceaux avec les archives dont nous disposons, mais quelqu’un qui a été témoin depuis 1995 jusqu’à 2023 des différentes périodes de l’association, c’était très précieux pour nous d’avoir cette vidéo pour, entre autres, qu’elle puisse être un outil de pédagogie pour les nouvelles personnes qui nous rejoindront ; qu’elles puissent connaître l’histoire racontée par quelqu’un qui l’a vécue. Je crois beaucoup plus à la force d’un témoignage ». Aujourd’hui, l’association est animée par Jean-René Dedieu-Jourdain (co-président), Mathieu Lerault (co-président), Bruno Perrine, Mikaël Zenouda, Adeline Ivain, Yann Metzger, Pascal Lièvre, Melody Obadia et Isabelle Sentis.