Peine d'ombre pour les "filles" de l'Est

Publié par Mathieu Brancourt le 01.01.2013
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Mondetravail du sexeprostitution

C'est par une glaçante nuit d'automne que nous (des journalistes français invités par le Fonds mondial contre le sida) parvenons à rencontrer des travailleuses du sexe ukrainiennes. Stigmatisées socialement et vulnérables au VIH, ces jeunes femmes peinent à faire valoir leurs droits. En périphérie de Kiev, Seronet a pu parler à l'une d'entre elles. Récit par Mathieu Brancourt.

Nuit noire sur Kiev. Le halo des lampadaires peine à éclairer les bas-côtés de ce quartier en périphérie de la capitale. Coincés dans notre minibus, rien n'émerge de nos vitres, hormis un parking sinistre longeant la route et les innombrables immeubles. Pas une âme à l'horizon non plus par ce froid brumeux et pénétrant. Bref, un véritable décor de polar de l'ère soviétique. Pourtant, nous sommes dans un haut lieu de la prostitution ukrainienne. Les travailleuses du sexe exercent régulièrement ici. Elles sont moldaves, roumaines, ukrainiennes ou d'origine gitane. Mais où sont-elles ? Sur le trottoir, impossible d'apercevoir la moindre silhouette. "Les filles ne restent pas dehors", nous explique Evgueni, qui maraude souvent avec son bus de prévention de l'organisation Alliance. Trop risqué car la police rôde et fait régulièrement des descentes. Non, elles attendent patiemment à l'intérieur du seul bar de la zone. Ces dernières n'ont pas vraiment le choix. Ces travailleuses du sexe n'exercent pas dans les classieux "lounge bars" des quartiers huppés de Kiev, ni à l'abri des Pool dance d'Odessa, au sud du pays. Là, c'est la prostitution la plus visible dans ce pays d'Europe de l'Est. Leurs principaux clients sont les routiers de passage, demandeurs d'un peu de réconfort pendant leur pause.

Entre 50 et 60 euros la passe

Cela dépend des filles, mais c'est ici que c'est le moins cher. La prestation sexuelle se fait ensuite dans un motel des abords. Le client ne paye pas la travailleuse du sexe. Enfin, pas directement. La transaction se fait avec le mac (le "buddy"), resté bien confortablement au bar. Parfois, ça barde. Le chauffeur omet de revenir régler la note et le "buddy" n'aime pas du tout cela. La travailleuse du soir revient alors à la ruche et attend, encore. Avec l'aide de Tania, une ex-prostituée devenue travailleuse sociale, une des "filles" vient à notre rencontre. Prestement, elle monte dans le van et s'assied face à nous. Les cheveux rouges et le visage fermé, la jeune femme balaye du regard son auditoire. Par la suite, pas une fois elle ne nous regardera, s'adressant directement à la traductrice. Elle s'appelle Liza.

Originaire de Soumy, au nord-est de l'Ukraine, cette étudiante de 22 ans vient ici quatre fois par semaine pour pouvoir assumer ses frais de scolarités. Liza a quitté le bar pour aller se faire dépister. Pourtant, elle l'assure : "Avec le client, c'est toujours avec préservatif, sinon, c'est niet". Mais la connaissance du VIH et de ses modes de transmission reste parcellaire. La jeune femme nous explique "qu'elle a peur d'être contaminée à l'hôpital, par une piqûre ou en allant chez le dentiste". Du VIH, elle n'en parle jamais avec les autres filles. Ici, point d'entente ou de solidarité, mais des querelles et des rivalités de concurrence. Tania, l'ancienne travailleuse du sexe, indique qu'elle a constaté deux nouveaux cas de séropositivité parmi les filles ; elle est sans nouvelles de l'une d'entre-elles. Pourchassées par la Police et assez fortement isolées des initiatives de prévention des organisations non gouvernementales, elles restent très vulnérables au VIH/sida et autres infections sexuellement transmissibles. En Ukraine, alors que l'infection à VIH stagne voire régresse parmi les personnes injectrices de produits, l'épidémie explose parmi les travailleuses du sexe. Les prostituées ukrainiennes connaissent une dégradation générale de leurs conditions sanitaires et, d'après certains, la prévalence du sida atteindrait 13 % dans certaines régions. Liza ne préfère pas y penser. Elle ne se considère d'ailleurs pas comme une "pute". Ce n'est pas son métier. Cette dernière polarise à l'extrême sa condition. "Etre prostituée c'est mal, être étudiante c'est bien", assène-t-elle. Liza doit pourtant jongler entre les deux pour s'en sortir. Epuisée, la jeune femme nous quitte sans un mot et retourne à son quotidien. Dehors, il fait toujours nuit, il fait toujours aussi froid.