VIH à Paris : poser les bases d’un monde plus juste

Publié par Rédacteur-seronet le 05.03.2020
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Interviewmunicipales 2020

La lutte contre le sida, c’est aussi « en bas de chez soi ». D’autant plus dans une ville comme Paris, particulièrement concernée par le VIH. En cette année électorale, les militants-es de AIDES Paris sont, aux côtés d’autres associations de lutte contre le sida dans la capitale, en campagne pour faire peser les enjeux de santé et tout spécialement ceux de la lutte contre le VIH et les hépatites virales. Interview de Pierre Batista, président du territoire d’action de AIDES Paris et Manon Latscha, coordinatrice.

En quoi est-ce important pour une association de lutte contre le VIH et les hépatites de se mobiliser, à l’échelon local ?

Pierre Batista et Manon Latscha : Mille Parisiens et Parisiennes apprennent leur séropositivité au VIH chaque année, et on estime que dans notre ville, 3 600 personnes vivent avec le VIH, mais ne le savent pas encore. En moyenne, trois Parisiens-nes se contaminent chaque jour, mais ils-elles ne le découvrent souvent que plusieurs années plus tard. Cet échelon territorial est essentiel dans la mise en place d’une politique de santé publique pertinente, au plus près des besoins des personnes. La ville a des compétences propres, et elle peut faire des choses très concrètes en la matière (Atelier Santé Ville, salle de consommation à moindre risque, centres de santé municipaux, etc.). AIDES Paris doit donc défendre ses revendications auprès des candidats-es aux municipales, et ces derniers-ères doivent inclure des mesures concrètes dans leur programme, et s’engager à les tenir. La politique de la Ville peut mettre à la disposition des professionnels-les des secteurs sanitaires et sociaux, des élus-es et des habitants-es, des outils pour faciliter la mise en place d’actions de prévention et de promotion de la santé publique dans les quartiers prioritaires. Il s’agit là d’une politique qui ne peut être que locale. La mairie peut également faciliter le travail des associations de lutte contre le VIH sur le terrain, en facilitant l’obtention du droit de stationnement des unités mobiles de dépistage. L’occupation de l’espace public et du sol doit être plus simple pour les associations, lors de leurs actions de rue à destination des populations précaires ou démunies.

AIDES a initié un collectif d’associations autour d’une plateforme de revendications pour « mettre fin au VIH/sida ». Qu’apporte ce modèle ? A-t-il été facile de trouver un consensus sur les revendications à porter lors de cette campagne ?

Nous avons aujourd’hui les moyens de soutenir la recherche, de dépister et de soigner et/ou traiter les personnes vivant avec le virus. Mais le sida se combat aussi par la politique, et ce modèle permet d’avoir des revendications communes, pensées de manière collective et qui amènent les candidats-es à s’engager de manière concrète à mettre fin à l’épidémie. Seules une mobilisation, une coordination et une véritable cohésion des associations de lutte contre le VIH, à l’échelle de la ville, permettront de mettre fin à l’épidémie. Vingt associations parisiennes de lutte contre le VIH (1) se sont groupées pour élaborer et porter ces revendications, avec, pour toutes, le même objectif : zéro nouvelle contamination par le VIH à Paris, à partir de 2030. Cela donne évidemment du poids, mais montre aussi l’existence d’un consensus au sein même des associations, au plus proche des publics vulnérables, sur les mesures à prendre aujourd’hui à Paris. Notre constat, résultant de nos expériences de terrain, est le même : difficultés d’accès aux droits et aux soins, stigmatisation des publics, besoin de renforcement de la prévention, mais aussi de soutien aux personnes vivant avec le VIH. Ces enjeux persistent et font de Paris la ville la plus touchée par l’épidémie, en France métropolitaine. Nous voulons, à travers notre mobilisation, proposer des solutions concrètes que la Ville pourrait facilement mettre en place à courte échéance, et qui sont incontournables pour attendre l’objectif d’une ville sans sida.

Concernant cette campagne, quels sont les sujets sur lesquels vous voulez mobiliser prioritairement le futur exécutif parisien ?

La première chose est de s’assurer que la future équipe municipale soit prête à s’engager, à nos côtés, pour mettre fin à l’épidémie à Paris. D’importants efforts ont été faits. Paris a enfin enregistré un recul en 2018. Un désengagement sur la question serait alors dramatique, avec des conséquences directes sur les contaminations et la santé des personnes. Nous cherchons donc à mobiliser le futur exécutif parisien sur les besoins concrets. En termes d’accès à la santé, il reste encore des progrès à faire, en rendant les services de la ville plus accessibles, avec des offres adaptées aux besoins de santé de chacun-e. Dans la lutte contre le VIH, l’accent doit être mis sur la prévention et le dépistage (dépister plus et plus souvent est un enjeu majeur) ; mais cela ne suffit pas. Une meilleure offre de santé pour les femmes, du personnel de santé en capacité d’accueillir les personnes trans, sans stigmatisation, ou le renforcement des postes de médiateurs-trices en santé sont attendus. Ces propositions sont essentielles dans la lutte contre le VIH, mais renforcent également le système de santé de la ville, au bénéfice de tous-tes. Malheureusement, nous devons aussi rappeler la situation des publics très précarisés, et pour lesquels les politiques de la ville sont insuffisantes, voire contre-productives. Elles rendent ces publics toujours plus exposés au VIH. C’est le cas notamment pour les travailleurs-euses du sexe, vulnérabilisés-ées par les arrêtés municipaux de stationnement qui les éloignent toujours plus, ou encore des personnes usagères de drogues pour lesquelles l’offre d’accueil et d’accompagnement reste largement insuffisante à Paris. Nous dénonçons également les conditions sanitaires déplorables des nombreux campements de personnes migrantes, traduisant encore et toujours un manque cruel de prise en charge et d’hébergement.

Quel bilan faîtes-vous de l’action de la marie sortante en matière de lutte contre le VIH/sida, les hépatites virales et la lutte contre les discriminations ? Quels sont, pour vous, les succès, les échecs, les limites actuelles de la politique municipale sur ces sujets ?

Nous avons vu une nette amélioration de la prise en compte de la parole des associations communautaires et de lutte contre le VIH, et la concrétisation de plusieurs projets (soutien de la Mairie de Paris pour la salle de consommation à moindre risque). En parallèle, un réel travail de soutien et d’aide aux personnes vivant avec le VIH pour l’obtention de logements sociaux a été mis en place. Vers Paris sans sida est une association créée en septembre 2016, à l'initiative de la Ville, qui collecte des fonds publics et privés afin de développer des actions de communication en santé sexuelle. Vers Paris sans sida a permis la mise en place de partenariats entre elle et des associations de santé publique, Afrique Avenir par exemple, pour renforcer les capacités des personnes afro-caribéennes vivant à Paris à prendre soin de leur santé [les migrants-es d’Afrique subsaharienne forment le deuxième groupe le plus touché par le VIH à Paris, avec près de 40 % des nouvelles infections, dont près de la moitié a lieu après l’arrivée en France, ndlr]. Cela permet d’apporter une réelle valeur ajoutée à la démarche communautaire et à la lutte contre le VIH et les discriminations. L’offre de dépistage publique et gratuite, aujourd’hui importante à Paris (onze Cegidd (2) sur le territoire), ou la distribution d’autotests sont des outils de plus dans l’offre de dépistage. Sans parler de l’initiative parisienne [Et en région Paca, ndlr] de proposer un dépistage sans frais et sans ordonnance, dans tous les laboratoires d’analyses de Paris, jusqu’à fin juin 2020.

Si nous reconnaissons donc le travail effectué, nous constatons malheureusement qu’il ne bénéficie pas à l’ensemble des publics vulnérables. Les personnes vivant avec le VIH sont toujours victimes de discriminations et d’inégalités, et rencontrent aussi des difficultés administratives dues à leur statut sérologique. L’appropriation des outils de prévention, l’accès aux traitements pour certaines populations très concernées par le VIH (les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH) nés à l’étranger, les personnes trans, les travailleurs-euses du sexe) sont essentiels pour parvenir à l’objectif 90- 90-90 (3), fixé à 2020 pour Paris. Or la réalité parisienne est la suivante : 52 % des nouvelles infections à Paris concernent des HSH, et 38 % des personnes nées à l’étranger, principalement dans les pays d’Afrique francophone et des Caraïbes, d’après des chiffres de 2017. Mais ces derniers montrent que l’accès à la Prep (prophylaxie pré-exposition) reste encore le privilège d’homme gays et bisexuels blancs, nés en France et bien lotis, et que la gestion par Paris de certaines populations migrantes (accueil, prise en charge, parcours de soins), demeure incompatible avec l’objectif, réalisable en soi, de mettre fin à l’épidémie.

Depuis octobre dernier, et la séquence de la reconstitution des ressources du Fonds mondial, puis plus récemment à l’occasion du 1er décembre, vous sollicitez les candidats-es à paris sur leur programme et leurs réactions à la plateforme associative qui a été élaborée pour les municipales. Qui avez-vous vu et quels sont les retours que vous avez eus ?

Encore un peu tôt pour répondre à cette question, de nombreuses demandes de rendez-vous ont été faites, mais à ce jour seulement deux rencontres ont eu lieu : David Belliard (Europe Écologie Les Verts) et Danielle Simonnet (France Insoumise). Nous leur avons demandé de répondre à certaines de nos revendications par des engagements fermes et écrits de leur part. Nous sommes en attente de leurs retours. Des relances ont été faites, ainsi que d’autres demandes de rendez-vous à des candidats-es.

Comptez-vous interpeller l’ensemble des candidats-es ? Avez-vous essuyé des refus ?

Nous avons interpellé l’ensemble des candidats-es, à l’exception de celles-ceux affiliés-es à l’extrême-droite ou ayant des postures ouvertement LGBTQ-phobes. Nous n’avons, à ce jour, essuyé aucun refus, mais nous attendons encore les retours de certains-es. À l’occasion du 1er décembre, l’ensemble des candidats-es a été invité à venir rencontrer les associations. Ils-elles ont, par la suite, été vus-es et nous avons eu l’opportunité de porter les revendications des associations signataires et de discuter avec eux-elles des difficultés rencontrées par les publics les plus précaires et vulnérables. Nous mettons les personnes trans, les personnes migrantes, HSH ou non, les travailleurs-ses du sexe et les personnes usagères de drogues particulièrement en avant lors de nos rencontres. Le message que nous portons auprès des candidats-es aux élections municipales de la Ville de Paris : c’est que mettre fin à l’épidémie du sida représente une occasion pour poser les bases d’un monde plus juste et plus équitable pour les générations futures.

Propos recueillis par Jean-François Laforgerie et Mathieu Brancourt

(1) : Acceptess-T, Act Up-Paris, Actions Traitements, Afrique Arc-en-ciel, Afrique Avenir, AIDES, Arcat, Ardhis, Aremedia, Basiliade, Île-de-France Prévention Santé Sida, David & Jonathan, Dessine-moi un mouton ; Inter-LGBT, Le Kiosque Infos Sida, Médecins du Monde délégation Île-de-France, Les Petits bonheurs, les Séropotes, Sidaction, Sol en si, Solidarité Sida.
(2) : centre gratuit d'information, de dépistage et de diagnostic des infections par le VIH et les hépatites virales et les infections sexuellement transmissibles
(3) : À l’horizon 2020 ou 2030, 90 % des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut sérologique ; 90 % de toutes les personnes vivant avec le VIH dépistées reçoivent un traitement antirétroviral ; 90 % des personnes recevant un traitement antirétroviral ont une charge virale durablement supprimée, selon la définition de l’Onusida.

 

Commentaires

Portrait de Superpoussin

Le VIH ne fait pas de politique, pourquoi donc excluez-vous le dialogue avec certains partis?

Parle-t-on bien ici d'"associations de lutte contre le sida"? A ma connaissance ces associations se doivent d'avoir une neutralité politique. AIDES serait-il en fait un parti se finançant en se présentant comme une association?

Ne s'agit-il pas d'un dévoiement de sa mission?

En allant plus loin, dans la mesure où cette association reçoit des fonds motivés par certains objectifs ne pourrait-on pas voir ici une forme de détournement des moyens qui lui sont alloués?