Présomption d’homosexualité : arrestations homophobes au Sénégal

Publié par Mathieu Brancourt le 09.01.2016
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Mondehomophobie

Le jour de Noël, 11 hommes qui fêtaient un anniversaire dans un lycée de Kaolack ont été arrêtés par la police. "Présumés homosexuels" et enfermés plusieurs jours au commissariat, ils ont été torturés par les forces de l’ordre. Dans un pays où les violences homophobes sont courantes et l’homosexualité pénalisée, cette affaire a déclenché une véritable traque, attisée par les médias. Relâchés "faute de preuves" par la justice, ils doivent depuis se terrer sous peine d’être agressés, seulement soutenus par quelques activistes.

Le 29 décembre dernier, une dépêche de l’Agence France Presse relate la triste réalité de l’homophobie en Afrique. Quatre jours plus tôt à Kaolack, port fluvial et une des plus importantes villes du Sénégal, plusieurs dizaines de personnes fêtent un anniversaire dans une salle du lycée Ibrahima Diouf, louée pour l’occasion. Vers deux heures du matin, une dizaine de policiers, en civil et en uniforme, font irruption dans la pièce. Ils arrêtent 11 hommes, au motif qu’ils seraient homosexuels. Sous couvert d’anonymat, une des organisations non gouvernementales sénégalaises qui a suivi l’affaire et tente d’aider ces 11 hommes, revient sur l’arrestation et les mauvais traitements qui ont suivi. "Ils sont arrivés dans deux véhicules. Les 11 disent n’avoir vu aucun mandat d’arrêt. Ils ont juste été apostrophés par la police, leur signifiant leur arrestation. Seuls deux policiers étaient en civil, lees autres étaient en tenue. Les 11 personnes ont été interrogées au commissariat central de Kaolack les 25, 26 et 27 décembre 2015. Ils n’ont pas été autorisés à voir leur famille. Les policiers déclaraient aux parents que leurs enfants sont des homosexuels, sans les autoriser à les voir." Le directeur de l’ONG s’est rendu sur place immédiatement, afin d’apporter soutien aux jeunes hommes et rapporter la violence et les humiliations subies par ces hommes, pour le simple fait d’être présumés gays.

Violences policières

Emmenés au commissariat de la ville, ils ont passé trois jours enfermés, sans nourriture, tout en subissant interrogatoires, actes de torture (des photos prouvent la violence des coups reçus) et humiliations par les officiers de police. "Une des personnes dit avoir été photographiée nue au commissariat central de Kaolack. Les policiers lui ont demandé d’écarter les jambes afin de  photographier son intimité. […] Ils ont été insultés, des photos et des vidéos ont aussi été réalisées contre leur gré." Les personnes relaxées expliquent encore que des effets personnels et de l’argent liquide, "jusqu'à 100 000 francs CFA", ont été volés par les policiers. Les téléphones des prévenus ont aussi été confisqués par la police et certains ont été forcés de donner leur identifiant de réseaux sociaux. Pire, on a voulu les faire avouer, sous la contrainte physique, de s’être rendus à une célébration de "mariage d’hommes", plutôt qu’à un anniversaire. Les 11 ont nié et ont été frappés en mesure de rétorsion. La police de Kaolack voulait corroborer cette version, après avoir confisqué des préservatifs durant l’arrestation, qui étaient, selon eux, une preuve, en plus de l’absence de femmes, du caractère "homosexuel de la fête". Malgré ces abus et cette violence, le juge du Tribunal de Kaolack a finalement relaxé les 11 hommes, "faute de preuves".

Livrés en pâture

Au Sénégal, les rapports homosexuels (le Code pénal parle d'"acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe") sont passibles de un à cinq ans de prison. Et dans un pays où l’homosexualité reste pénalisée et l’opinion publique largement contre la reconnaissance des minorités sexuelles, l’affaire a facilement été montée en épingle par les médias. Ces derniers n’ont pas hésité à publier les photos des 11 hommes arrêtés. "A Kaolack, des médias ont même donné la parole à un leader religieux se déclarant prêt à investir des milliards de francs CFA pour combattre et tuer les présumés homosexuels", rapporte une source proche de l’affaire. Un climat homophobe détestable qui a failli virer au lynchage. Lors du transfert des prévenus vers le palais de justice, une foule haineuse a attaqué le convoi. "La foule voulait les lyncher. Des gens ont jeté des pierres sur les deux véhicules. La police a dispersé la foule avec des bombes lacrymogènes", a rapporté à l’AFP un journaliste sénégalais présent. Ce molestage par des habitants de Kaolack a pu se faire malgré un dispositif policier important, mais complaisant. "Les prévenus n’ont pas été autorisés à se voiler le visage afin de préserver leur anonymat. Les gardes pénitentiaires ont arraché les tissus que les prévenus avaient posés sur leur tête pour se dissimuler."

Après le verdict, les 11 hommes ont finalement été relâchés, en quatre points de la ville et de nuit, sans protection policière particulière malgré les événements. Face au risque de vindicte populaire, l’ONG a exfiltré hors de la ville, vers une destination confidentielle, certains des hommes victimes de cette arrestation homophobe, pratique courante au Sénégal. Et la situation ne risque pas de s’améliorer.

Macky Sall, président du Sénégal, s’est encore récemment opposé à une dépénalisation de l’homosexualité dans son pays : "Au nom de quoi on doit penser que parce que ailleurs, on pense que l'homosexualité doit être dépénalisée, ça doit être une loi universelle ? Il faut respecter le droit également pour chaque peuple de définir sa propre législation", avait-il déclaré lors d'une interview à Paris, en octobre 2015.

Remerciements à Emmanuel Cook (AIDES) et au réseau Africagay contre le sida.