Prix des médicaments : l’OCDE dévoile ses propositions

Publié par jfl-seronet le 01.02.2017
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Politiqueprix du médicament

La hausse des prix des médicaments fait de plus en plus cogiter. Un rapport de l’OCDE, présenté mi janvier à Paris, vient apporter de nouvelles pistes de réflexion et des propositions. A cette occasion, la ministre de la Santé, Marisol Touraine, a commenté la situation en France et évoqué le bras de fer entre l’Etat et Gilead à propos de la baisse des prix du traitement contre le VHC. Explications.

Mi janvier (1), les ministres de la Santé de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) (2) se sont réunis autour de la publication d’un rapport intitulé "Les nouvelles technologies de santé. Concilier accès, valeur et viabilité". Ce rapport inédit est une version intermédiaire ; la version finale est attendue pour la fin 2017 (3). Dans ce document, les analystes de l’OCDE rappellent que la "multiplication de médicaments très onéreux et la hausse des prix des médicaments sont à l’origine de pressions de plus en plus lourdes sur les dépenses publiques de santé". Les experts de l’organisme notent que le phénomène a une telle ampleur que cela conduit désormais "à remettre en question les stratégies tarifaires de l’industrie pharmaceutique".

Les prix augmentent… les bénéfices en santé pas toujours

Le rapport de l’OCDE est conséquent : plus de 200 pages. Il en ressort que "les dépenses pharmaceutiques sont de plus en plus consacrées à des produits ayant un coût élevé". Ainsi, les "prix de lancement des médicaments visant à traiter le cancer et les maladies rares sont en augmentation". C’est d’autant plus un problème rappellent les analystes de l’OCDE que cette augmentation tarifaire ne se traduit pas toujours par une hausse des bénéfices en santé des patients. "Par exemple, aux Etats-Unis, le prix de lancement des médicaments de la classe des anticancéreux par année de vie gagnée a été multiplié par quatre en moins de 20 ans (en données constantes) et dépasse aujourd’hui les 200 000 dollars [environ 186 000 euros, ndlr]". RFI rappelait ainsi dans une récente émission (4) : "Aux Etats-Unis, pour que les personnes atteintes du cancer gagnent une année de vie supplémentaire, les assureurs publics et privés devaient débourser 54 000 dollars en 1995 et 200 000 dollars en 2013".

Faire face financièrement devient de plus en plus difficile

Autre problème repéré, la difficulté grandissante des organismes payeurs, des compagnies d’assurances et des systèmes de protection sociale à "prendre en charge le coût élevé des médicaments". Il se pose de deux façons. Pour les médicaments dits de niche. Ils ne concernent que très peu de personnes, mais le développement de la médecine de précision pourrait faire connaître le nombre de personnes concernées. Pour les médicaments de rupture s’adressant à un nombre élevé de personnes. L’exemple type est celui des antiviraux à action directe contre le VHC. Dans leur rapport intermédiaire, les analystes insistent sur un "rééquilibrage" nécessaire entre le "pouvoir de négociation des organismes payeurs et celui des producteurs [les laboratoires pharmaceutiques, ndlr]. Le rapport lance des pistes, fait des propositions, mais ne constitue à ce stade une résolution. Pour cela, il faudra attendre la fin 2017.

En attendant, les analystes proposent une fixation des prix liée à la performance, mais avec un encadrement, car le procédé peut poser problème. Dans certains pays (Italie, Grande-Bretagne), il existe des accords de tarification liés à la performance. En cas d’échec du traitement, le laboratoire doit rembourser. Reste que les prix fondés sur la performance peuvent aussi créer une inflation des prix. Un laboratoire qui sort un médicament hautement efficace avec un taux de guérison très élevé aura des prétentions tarifaires très élevées et difficilement soutenables financièrement. C’est exactement ce qui s’est passé avec le lancement des antiviraux à action directe (AAD). Les analystes proposent également une "plus grande transparence et un renforcement de la coopération entre les organismes payeurs, des initiatives d’achats groupés, des prix négociés par classes de médicaments et non plus molécule par molécule, une réévaluation régulière des prix, etc.

En France, Marisol Touraine fait pression sur Gilead

Présente à la réunion de l’OCDE, la ministre de la Santé, Marisol Touriane, a défendu la "nécessité d’une coopération internationale sur le prix des médicaments innovants". Commentant la situation du médicament en France, la ministre a rappelé qu’en cinq ans les génériques ont permis de réaliser "sept milliards d’euros d’économies". Des économies qui sont "investies" pour améliorer l’accès aux traitements les plus innovants. "Mais, à l’évidence, ces économies seules ne suffiront pas à garantir l’accès de tous à l’innovation médicale. Tous les pays, sans exception, sont confrontés, au risque de médicaments innovants inaccessibles car trop chers. Ce serait économiquement absurde, socialement inégalitaire et humainement insupportable" a-t-elle expliqué. Marisol Touraine a jugé que le rapport intermédiaire de l’OCDE était "encourageant". Dans l’esprit de la ministre, tout le monde doit faire des efforts : "l’industrie pharmaceutique aussi doit se mobiliser et garantir la soutenabilité de l’innovation médicale". "Je pense aux prix des traitements de l’hépatite C qu’il est urgent de faire baisser pour permettre à tous les patients, quel que soit leur stade de fibrose, de se soigner. En France, le principal laboratoire concerné [Gilead, ndlr] reste sourd à cet appel, les outils renforcés en loi de financement de la Sécurité sociale [de plus grandes facilités de fixation unilatérale des prix, par exemple, ndlr (voir article sur Seronet)] seront mobilisés".

Les laboratoires se désinvestissent du VIH/sida et de la tuberculose

En France, comme dans d’autres pays, il va falloir trouver rapidement des solutions face à la hausse des prix des médicaments. Des solutions qui permettent l’innovation, qui assurent l’accès à des traitements soutenables financièrement, qui renforcent un meilleur rapport qualité/prix. C’est ce que préconise l’OCDE. Le rapport comprend aussi des alertes. Ainsi "les investissements dans la recherche et le développement pour traiter des maladies négligées [dans la recherche, ndlr] comme le VIH/sida ou la tuberculose, lutter contre la résistance aux antimicrobiens (…) sont devenus moins attrayants car moins rentables. Il conviendrait de renforcer les incitations à l’investissement privé dans ces domaines", indique l’organisme. Récemment, le site d’information Capital (5) rappelait que chaque année dans le monde 700 000 décès étaient imputables à la résistance aux antimicrobiens et au manque de recherches dans ce domaine. "Si rien n’est fait, le problème pourrait dégénérer en une véritable crise économique et sanitaire mondiale", prévient d’ailleurs l’OCDE.

(1) : Réunion des ministres de la Santé de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) les 16 et 17 janvier 2017, à Paris.
(2) : L’OCDE compte 35 pays membres à travers le monde, de l’Amérique du Nord et du Sud à l’Europe et l'Asie-Pacifique. En font partie beaucoup des pays les plus avancés, mais aussi des pays émergents comme le Mexique, le Chili et la Turquie. La France fait partie de l’OCDE comme la plupart des pays européens.
(3) : Suite au sommet du G7 à Kobe, été 2016, qui avait mis en avant la difficulté à concilier innovation, accès aux médicaments et soutenabilité financière par les systèmes de santé, les ministres de la Santé de treize pays de l’OCDE avaient demandé à l’organisme de plancher sur un rapport pour fin 2017 et d’en présenter une version intermédiaire pour le début de l’année 2017.
(4) : "Les pays occidentaux assommés par la facture des nouveaux médicaments", sur RFI, Dominique Baillard, 16 janvier 2017.
(5) : Capital.fr, 18 janvier 2017.