Retraites : extension de la lutte

Publié par jfl-seronet le 16.02.2023
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Droit et socialretraites

Succès des manifestations de protestation ; enlisement des débats à l’Assemblée nationale ; fermeté du gouvernement quant à l’adoption de son projet de réforme des retraites, émergence des angles morts de la future réforme… tous les ingrédients sont réunis pour un blocage. Dans ce contexte social tendu, on voit apparaître de nouvelles revendications portées par la société civile, notamment le mouvement LGBTQ+.

Manifestement, les débats sont explosifs à l’Assemblée nationale depuis le démarrage des discussions dans l’hémicycle sur le projet de loi de réforme des retraites. Au terme de plusieurs jours de discussion, émaillés de rappels au règlement et d’incidents, les députés-es étaient parvenus-es à voter (10 février) l’article 1er de la réforme des retraites concernant les régimes spéciaux. Ce vote, à 181 voix contre 163, a marqué l'adoption, dans la douleur, de la première mesure du projet très contesté du gouvernement, dont l'examen avance au ralenti depuis son coup d'envoi. Comme la procédure le permet, la coalition de gauche Nupes a défendu au moyen de centaines d’amendements, le maintien (sans succès) des différents régimes visés : celui de la RATP, des industries électriques et gazières (IEG), de la Banque de France ou des clercs et employés-es de notaire. La majorité a, de son côté, indiqué défendre une mesure « d'équité ». Ce vote de l’article 1er s’est fait en amont de la journée de mobilisation du 11 février.

La quatrième journée mobilise

Majorité présidentielle et opposants-es de tous bords à la réforme des retraites ont campé de plus belle sur leurs positions respectives au lendemain d’une quatrième journée de mobilisation qui a permis aux syndicats de maintenir la pression et de brandir la menace d'une « France à l'arrêt ».  En réussissant à rassembler pour la première fois un samedi, entre 963 000 et 2,5 millions de manifestants-es selon les sources, les syndicats unis emmenés par le binôme CFDT-CGT ont démontré au gouvernement qu'ils pouvaient toujours compter sur le soutien de la rue face au report de l'âge légal de départ à la retraite de 62 à 64 ans. De quoi conforter l'intersyndicale dans sa stratégie. Le gouvernement ne peut pas « rester sourd » à ce « moment exceptionnel de mobilisation du monde du travail », a fait valoir le numéro un de la CFDT Laurent Berger, invité du Grand jury RTL-Le Figaro-LCI dimanche 12 février. Selon des sources syndicales, la Première ministre, Élisabeth Borne, a appelé durant le week-end des dirigeants syndicaux (FO et CFDT). « Rien de nouveau, je lui ai redit notre profond désaccord avec l'âge de départ à la retraite à 64 ans et notre volonté d'être écoutés », a indiqué Laurent Berger. Le rare point de convergence entre majorité et syndicats du week-end a porté sur les travaux parlementaires. Les deux camps s'accordent pour déplorer le « spectacle lamentable » des débats au Palais Bourbon, comme le souligne le leader de la CFDT. Les syndicats réclament qu'à l'Assemblée, l'article 7, qui porte la mesure d'âge, puisse faire l'objet d'un débat et d'un vote. Un total de 15 867 amendements reste à examiner. Or, les débats doivent impérativement se terminer vendredi 17 février à minuit.

Cinquième journée de mobilisation

Ce n’est pas fini ! Les huit principaux syndicats se sont accordés sur une nouvelle journée de grèves et de manifestations contre la réforme des retraites. « L’intersyndicale réunie, ce jour, a décidé d’une journée nationale d’action interprofessionnelle le 16 février », a indiqué (8 février) Dominique Corona, secrétaire général adjoint de l’Unsa, au nom de l’intersyndicale. La troisième journée de mobilisation, mardi 7 février, avait réuni 757 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, « près de deux millions » selon les organisateurs-rices, des chiffres en deçà des précédentes journées de mobilisation, les 19 et 31 janvier, mais qui restent cependant à un niveau élevé. La quatrième journée (samedi 11 février) a bien mobilisé également, dans toute la France. Reste que les positions sont figées : puisqu’en dépit du succès des manifestations, l’exécutif et sa majorité ont choisi de ne pas bouger sur les principaux points de leur réforme. Tout cela ressemble à un blocage.

Appel au calme

Appel au calme. Lundi 13 février, La Première ministre, Élisabeth Borne, a demandé, dans un entretien à l’AFP, le « retrait » des amendements d’« obstruction » sur le projet de réforme des retraites et la fin des « invectives » après une série d’incidents dans l’hémicycle, ces derniers jours.  « On souhaite vraiment qu’il y ait un débat démocratique sur ce texte, qu’on puisse discuter argument contre argument, projet contre projet », a expliqué à l’AFP la Première ministre. Élisabeth Borne a donc demandé « à la fois un retrait des amendements qui n’ont pas d’autre objet que de faire de l’obstruction et de retarder l’avancée du texte, et aussi que les débats se tiennent sur le fond et non pas dans l’invective ». « Les Français méritent mieux », a insisté la cheffe du gouvernement. « Beaucoup des amendements sont là simplement pour empêcher le débat d’avancer et évidemment je le regrette. Et je demande aux oppositions de permettre que l’examen du texte progresse, que les discussions puissent avoir lieu », a-t-elle ajouté. Rappelant que les députés n’en étaient qu’à l’examen de l’article 2 et qu’il restait « des milliers d’amendements avant le vote de la première partie et l’examen de l’article 7 » sur le report de l’âge de 62 à 64 ans, elle a émis le vœu d’« un débat où on comprend les enjeux et on peut mettre aussi en lumière les propositions des uns et des autres ». Une façon de sortir du blocage actuel.

Blocages annoncés

De blocages, il en est désormais question dans la tête de l’intersyndicale. Ils ont, en effet, appelé lundi 13 février à la mobilisation avec une grève jeudi 16 février et une « grève reconductible » à partir du 7 mars. Une des principales confédérations syndicales, la CGT, a appelé cheminots-es, dockers, électriciens-nes, gaziers-ères, salariés-es de la chimie et du verre à faire grève lors de la 5e journée de mobilisation nationale. Et l’Union syndicale Solidaires a lancé un appel à la « grève reconductible » à partir du 7 mars (après les congés scolaires), « dans l’ensemble des secteurs », contre le projet du gouvernement. Un durcissement du conflit est toujours une option pour les syndicats, mais ne se matérialise pas encore, rappelle l’AFP. Les cinq fédérations précisent qu’elles « recherchent » encore « ensemble les conditions de l’élévation et de l’élargissement du rapport de forces, notamment par la grève reconductible ». Les fédérations mettent aussi l’accent sur les conséquences pour les femmes, aux carrières hachées, pour les jeunes dont les années d’étude ne sont pas comptabilisées pour le calcul de la retraite, et pour les travailleurs-ses usés-es, qui n’auraient pas de compensation pour la pénibilité subie.  Pour sa part Solidaires a proposé « à l’ensemble des travailleuses et travailleurs, du privé comme du public, de mettre en débat en assemblées générales la possibilité de reconduire la grève à partir du 7 mars selon les modalités propres à chaque secteur, avec inventivité et détermination ».  Samedi, l’intersyndicale (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, Solidaires, FSU) avait appelé à faire du mardi 7 mars une journée « France à l’arrêt ». « Pour nous concrètement il s’agit d’une journée de grève générale qui doit permettre le soutien de l’ensemble de la population à la mobilisation », selon un communiqué de Solidaires « Nous considérons que nous pouvons gagner la bataille des retraites », ajoute le syndicat, estimant que pour cela il faut « augmenter le rapport de force pour contraindre le gouvernement » à « retirer le plus vite possible » le projet de loi.

Pour ou contre les femmes ?

Un des points critiques de la réforme — qui n’en manquent pas, selon les opposants-es et même quelques soutiens de la majorité actuelle — concerne les femmes et tout particulièrement celles qui sont en situations précaires et peu qualifiées. Dans un article récent sur The Conversation (26 janvier), Gwenaëlle Perrier, maitresse de conférence en science politique, rappelait que les inégalités de revenus entre les femmes et les hommes existent déjà, indépendamment de la future loi. Elles s’expliquent par différents facteurs : un moindre volume de travail (plus de temps partiels imposés), des secteurs d’emploi peu considérés et moins rémunérés, etc. Ainsi, en 2019, rappelait la chercheuse, le temps partiel représentait en France (selon l’Insee) 28,4 % de l’emploi féminin chez les 15-64 ans, mais seulement 8,3 % de celui des hommes. Côté salaires des emplois « féminisés » (services à la personne, grande distribution), ils sont nettement plus bas. En 2020, par exemple, neuf aides à domicile sur dix gagnaient moins que le smic mensuel net, soit 1 202,92 euros. De plus en France, le taux d’emploi des femmes (68,1 % chez les 20-64 ans) reste inférieur à celui des hommes (75,2 %). Si on résume : les femmes ont un moins bon accès à l’emploi, quand elles y parviennent, beaucoup se voient imposer des métiers peu considérés, mal rémunérés et avec moins d’heures (temps contraints imposés). Bien entendu, il est censé exister des mécanismes d’intégration au milieu du travail, de rattrapage des inégalités les plus flagrantes, mais cela marche mal, voire pas. Dans tous les cas, cette situation est un handicap majeur au bon déroulé d’une carrière et a un impact direct sur le niveau des retraites.

Dans son texte, la chercheuse Gwenaëlle Perrier explique qu’une « politique publique de l’emploi qui viserait à faire reculer ces inégalités devrait également activer des leviers structurels, comme celui du recul des offres d'emploi à temps partiel, qui préconisent toute une partie de la population active féminine (…), la revalorisation des secteurs d’activité féminisés, indispensables pour le bien être de notre société, en particulier tous les métiers du soin et du bien-être aux personnes vulnérables, constitue également une exigence fondamentale, car la politique de diversification professionnelle, pour légitime qu’elle soit, n’absorbera jamais l’ensemble de la main d’œuvre féminine. L’égalité ne peut être à géométrie variable ». Et de conclure : « En restreignant la réflexion sur les inégalités de revenu au plafond de verre, les politiques d’égalité de sexes ratent toute une partie de leur cible : les plus précaires, pour qui l’accès aux marché du travail et à un emploi de qualité reste un enjeu fondamental ». Pour le moment, la question de savoir si la loi sera profitable aux femmes ou pas n’est pas tranchée. Il est probable qu’il y aura des gagnantes et des perdantes… c’est toujours le cas avec ce type de loi. Les enjeux de l’éventuelle nouvelle loi pour les femmes font partie de la réflexion de nombreux collectifs, dont Les Inverti.e.s.

Les Inverti.e.s en marche

Le collectif, lancé en septembre 2022, a été à l’initiative d’une tribune LBGTQI+ signée par plus de cent personnalités, organisations, collectifs et lieux LBGTQI+ contre la réforme des retraites publiée dans des médias (Libération et têtu· ). Il a aussi longuement expliqué dans un billet de blog quels étaient les ressorts de sa mobilisation, contre le texte du gouvernement, mais plus largement sur sa volonté d’investir le terrain social et pas uniquement sur les questions LBGTQI+ stricto sensu. Le collectif Les Inverti.e.s veut un mouvement LBGTQI+ « plus offensif », qui « sache se défendre et qui soit au moins à la hauteur des attaques » subies, explique ce billet de blog paru sur Mediapart, le 28 janvier dernier. « L’autre grand constat, c’est la série de défaites sociales, que ce soit sur la destruction du code du travail, la non-mobilisation face aux attaques contre l’assurance chômage, ParcourSup, l’émiettement de l’hôpital public… Cela fait longtemps que nous n’avons pas vu de grandes victoires. En 2010, alors que Sarkozy décalait l'âge légal de départ à la retraite de 60 à 62 ans, les manifestations furent massives et les « secteurs clef » (SNCF, raffineries, transporteurs routiers, éboueurs, etc.) étaient tous en grève, relativement bien suivie. Et ça n’a pas suffi. Les directions syndicales se contentant de donner des dates de grève éparpillées ne donnent pas l’impression d’avoir un réel plan pour gagner. Nous pensons que si la grève impacte plus dans certains secteurs, on ne peut pas compter sur une grève « par procuration ». Il faut que la société toute entière se mette en mouvement ».

Bon écho

L’initiative du collectif Les Inverti.e.s trouve un réel écho dans le contexte actuel. « Le nombre et surtout la diversité des signatures est inédit pour une tribune de défense d’une conquête « purement » sociale, note le post de blog du collectif sur Mediapart. Elle a permis de faire discuter largement dans la communauté. Et de fissurer la frontière entre questions sociales et questions « sociétales », qui, selon nous, n’a pas beaucoup de sens. Nous pensons que c’est un progrès que les organisations LGBTI s’intéressent de près à ces attaques, pas seulement pour faire « de la convergence des luttes » pour la beauté du geste, mais car cette contre-réforme des retraites nous touche, en général et en particulier ». Ce que soulignait bien la tribune du collectif publiée dans Libération et sur le site de têtu·  . Et la tribune de rappeler que « les personnes LGBTI subissent des oppressions spécifiques, qui nous rendent d’autant plus dépendants des services publics. Ce n’est pas une position « victimaire » que d’expliquer les positions singulières que vivent les LGBTI face au travail. Expliquer qu’une personne trans qui a cotisé sous deux numéros de sécurité sociale différents, liés au changement d’état civil, doit pouvoir faire reconnaitre tous ses trimestres cotisés simplement, et que pour l’instant, c’est un calvaire. Montrer aussi l’exclusion du salariat traditionnel que nous subissons. Raconter le VIH/sida et les années de galère passant de l’AAH (allocation aux adultes handicapés) au minimum vieillesse ne permettant pas de vivre dignement. Faire en sorte que les femmes lesbiennes qui accèdent, petit à petit, à la parentalité ne se retrouvent pas dans la situation des femmes hétéros dont les pensions sont nettement inférieures à celles de leurs conjoints (…). L’État et la solidarité sociale doivent permettre l’égalité de traitement, y compris, si ce n’est plus, quand on ne rentre pas dans la case, dans le bon formulaire, dans la norme. Bref, si nous n’en parlons pas, personne ne le fait ! ».

 

Les pink blocs
« Nous avons organisé des pink blocs dans les manifestations de ces derniers jours : pour que le mouvement LGBTI arrive à se sentir légitime à parler de « social », et pour que le mouvement social se sente légitime à défendre les LGBTI », explique le billet de blog sur Mediapart. « Un pink bloc est un cortège unitaire LGBTI dans une manifestation dont la portée principale n’est pas, au premier abord, une question spécifiquement LGBTI type « marche des fiertés », « manif pour la PMA » ou « rassemblement contre la transphobie ». À l’image du black bloc, le cortège est divers, gazeux, fluctuant, unitaire et ouvert. La différence principale est que ce « bloc » ne se constitue pas uniquement sur une orientation stratégique ou un mode d’action, mais sur des oppressions communes : l’homophobie et la transphobie, même si nous savons bien qu’une oppression n’est pas une identité, et qu’elle ne sert que de « parapluie » pour des réalités très différentes (incluant en son sein une diversité d’autres formes d’oppressions spécifiquement envers les lesbiennes ou les gays ou les bi·e·s et/ou personnes intersexes et/ou personnes non-binaires, etc.). Ces cortèges permettent à la fois de crier au reste de la communauté que ces manifestations les concernent, et du même coup à montrer au reste de notre classe que nous existons. C’est également un bon moyen de lutter contre l’homophobie présente dans toute la société ».