Russie et VIH : Le Premier ministre appelle à une action urgente pour répondre àl'épidémie

Publié par jfl-seronet le 10.11.2015
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Mondeépidémiologie

Pas toujours facile le métier de Michel Sidibé, directeur exécutif de l’Onusida. Il faut avoir des trésors de diplomatie, manier avec art la langue de bois, faire bonne figure… des qualités dont il a fait montre lors d’un tout récent déplacement en Russie, fin octobre. Explications.

"Le VIH est le plus grave défi mondial auquel sont confrontés tous les pays, sans exception. La Russie est également confrontée à ce problème", expliqué le Premier ministre russe Dmitri Medvedev le 23 octobre dernier. C’est peu de le dire !

Certains officiels russes le disent d’ailleurs. L'épidémie de VIH/sida qui continue de s'étendre en Russie va concerner au moins un million de personnes d'ici 2016 et pourrait en affecter deux à trois millions d'ici cinq ans, a ainsi alerté, en mai 2015, le chef du Centre fédéral russe de lutte contre le sida : Vadim Pokrovski. Interrogé par l'AFP, il avait expliqué que plus de 930 000 personnes vivent actuellement avec le VIH en Russie, soit presque deux fois plus qu'en 2010 ; le pays comptait alors près de 500 000 personnes séropositives. La barre de un million de personnes pourrait être dépassée d'ici début 2016, et "si aucune mesure drastique n'est prise, le nombre de patients infectés par le VIH pourrait atteindre les deux à trois millions d'ici quatre ou cinq ans", avait alors prévenu le spécialiste. "La Russie est un des rares pays au monde où le nombre de contaminations continue d'augmenter", expliquait-il. Au cours du premier trimestre 2015, au moins 30 000 personnes avaient été infectées par le VIH, soit une hausse de 10 % par rapport à l'année précédente, avait précisé Vadim Pokrovski aux agences de presse russes en mai 2015. "La transmission touche les personnes âgées de 25 à 35 ans", expliquait-t-il. Fin novembre 2014, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) avait alerté sur une forte hausse des contaminations au VIH en Russie et dans les anciennes républiques soviétiques. Selon l'OMS, en additionnant les pays européens et ceux de l'ex-URSS, la Russie est le pays où le taux d'infection est le plus élevé (55,6 pour 100 000 habitants), devant l'Ukraine (39,4) et l'Estonie (24,6). Environ 192 000 personnes sont décédées du sida en Russie depuis la fin des années 1980.

Devant Michel Sidibé, le Premier ministre russe Dmitri Medvedev a donc développé son discours standard à propos du VIH en Russie : "Le VIH ne se propage pas seulement parmi les personnes dépendantes aux drogues et les groupes vulnérables". Il a aussi "appelé à une série de mesures d'urgence" pour répondre à l'épidémie de sida dans son pays. Cela comprend l'élaboration d'une stratégie de l'Etat pour la riposte au VIH dont on se demande bien pourquoi avec de telles données épidémiologiques il n’existe pas déjà. Cela comprend aussi la centralisation de la passation des marchés et la fourniture de médicaments contre le VIH et les systèmes de dépistage, l'accélération de la recherche nationale et le développement et la production de médicaments antirétroviraux pour traiter les personnes vivant avec le VIH dans le pays, détaille le communiqué de presse de l’Onusida du 23 octobre.

"Aujourd'hui, le Premier ministre Medvedev a fait un appel ambitieux et opportun pour une action urgente qui a le pouvoir de sauver des vies et changer le cours de l'épidémie en Russie", a déclaré Michel Sidibé dans le langage diplomatique-langue-de-bois qui est le sien. Evidemment, dans ce genre de réunions et a fortiori de déclarations, il n’est pas de coutume de dire de façon abrupte des choses qui fâchent. Pourtant, c’est l’évidence que la situation dramatique actuelle est le fait d’erreurs politiques et sanitaires. Un constat bien mis en valeur à la conférence IAS de Vancouver en juillet 2015.

Comme le rappellait Cédric Arvieux (médecin, membre du Corevih Bretagne) dans un de ses comptes-rendus de l’IAS 2015, l’épidémie de VIH est survenue tardivement dans cette région (Europe de l’Est avec la Russie et l’Ukraine en première ligne). Les stratégies de santé publique efficaces, notamment vis-à-vis des personnes injectrices, existaient ailleurs, mais n’ont pas été mises en œuvre. Conséquence ? L’importante épidémie de VIH chez les usagers de drogues par injection se développe dans la population générale. C’est en Russie et en Ukraine que se développent les nouveaux cas : 90 % des nouvelles infections dans cette zone surviennent dans ces deux pays.

Michel Kazatchkine, envoyé spécial de l’Onusida pour l’Europe de l’Est et l’Asie centrale, notait que l’épidémie se développait chez les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes : + 427 % en dix ans. L’épidémie de VIH dans cette zone concerne prioritairement les "populations clés" : personnes injectrices et leurs partenaires sexuels, personnes migrantes, hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, travailleuses et travailleurs du sexe, personnes en détention (très souvent des consommateurs de drogues).

Cette épidémie a son pendant chez les hétérosexuels. Dans de très nombreux pays de la zone, l’homosexualité, l’usage de drogues et le travail du sexe sont pénalisés et conduisent à des politiques discriminatoires. Le climat ainsi créé alimente l’épidémie car il éloigne de la prévention et de l’accès aux soins. A cela s’ajoute une faible couverture thérapeutique — qui s’aggrave selon Michel Kazatchkine. Dans plusieurs pays, la prévalence augmente plus vite que les mises sous traitement. Et Cédric Arvieux de pointer un chiffre : 12 % des Russes vivant avec le VIH ont une charge virale indétectable. En France, ce chiffre est de 65 %. Dans la région, 3,5 millions de personnes seraient injectrices ; 25 % seraient séropositives au VIH et les deux tiers séropositives pour le VHC. Chez les personnes vivant avec le VIH, la co-infection par le VHC se situerait entre 70 et 90 %. Difficulté supplémentaire, les politiques des drogues sont essentiellement répressives. D’ailleurs la méthadone y est illégale, rappelle Cédric Arvieux. Il est assez étonnant qu’aucun de ces éléments ne figure dans le communiqué de l’Onusida qu’on croirait rédiger par l’agence Tass. Dans sa conclusion, Michel Kazatchkine rappelait en septembre dernier que dans cette zone sont mises en œuvre les politiques de santé les plus controversées et pas du tout celles qui sont les plus efficaces comme la substitution, programmes d’échange de seringues, etc.

Dans ces conditions et avec de tels discours de complaisance, on voit mal comment l’Onusida peut contribuer à rendre plus efficace la lutte contre le VIH dans la Fédération de Russie.