Sexualité et séropositivité : un couple viable

Publié par Sophie-seronet le 05.05.2011
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Il est parfois difficile pour les personnes migrantes de concilier sexualité et séropositivité. En parler est presque tabou et pourtant...
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"C’est quoi cette question ? Mais qu’est-ce que vous voulez savoir ? Ah, il y en a des choses qu’il vaut mieux ne pas demander ! Vous venez me parler de sexualité, qu’est-ce qui vous dit que j’en ai encore une ?", rétorque Jeanne. Oui, c’est vrai que rien ne me le dit ! Est-ce le cas de tout le monde ? Une autre femme du groupe me dévisage d’un air malicieux et me dit : "Tu connais l’adage qui dit qu’on ne vient pas vendre des chaussures auprès des personnes qui ont perdu leurs pieds" ? Je n’ose pas demander le sens de cet adage que j’ai déjà entendu ailleurs… Je crois avoir compris, mais j’insiste : "Vous n’allez quand même pas me dire que personne parmi vous n’a de vie intime ou sexuelle ? "Bien sur que si !", riposte Jacques. Il fréquente, lui aussi, le groupe. Il "drague" à tout va toutes les femmes et toutes l’envoient balader, c'est presque devenu un jeu tant ses avances sans retenue prennent l'allure d’une blague. Mais derrière cette façade se "cache une vraie souffrance", souligne un médecin qui passe de temps à autre discuter avec les personnes dans un cadre moins stressant que celui de son cabinet médical. "Vous, les associatifs, il faut que vous cherchiez des solutions contre l’isolement dans lequel vivent les personnes séropositives", me dit-il. "Aujourd’hui, c’est le principal problème auquel on doit répondre. Cela fait dix–huit voire vingt ans que je suis des patients atteints du VIH et jamais les personnes n’osaient parler de leur sexualité et surtout pas les femmes d’origine africaine, peu ouvertes sur le sujet. Mais depuis peu, c’est cette souffrance là qu’elles expriment d’avantage". Une autre femme qui fréquente l'association prend la parole. "Avec notre situation, il est toujours difficile de trouver un homme sérieux. Certains oublient même leur problème de santé, ils débarquent ici en se prenant pour des Don juan alors qu’on a plutôt besoin de répartir sur de bonnes bases de manière à réparer ce que le VIH a brisé". "L’envie, elle est là, mais il y a des blocages renchérit une autre. Surtout quand on a un corps qui est marqué par la maladie et les effets secondaires dus aux traitements. On n'a plus le courage de s’exhiber parfois même entre personnes concernées". "C’est pourquoi je tente ma chance avec l’une d’entre vous", rebondit Jacques. "Mais vous ne me prenez pas au sérieux parce que vous avez des critères de Cendrillon… Vous êtes vous aussi discriminantes !" "Eh bien va voir ailleurs !" lui renvoie Jeanne. Et là, Jacques lance, sans pouffer de rire : "Une chèvre ne broute que là où elle est attachée !" Encore un adage.
 
Ceci montre toute la difficulté de refaire sa vie. Quand intervient la découverte du VIH, il s’ensuit parfois une séparation… Parfois, des personnes étrangères venues seules pour se faire soigner ou pour d’autres raisons se retrouvent prisonnières comme dans un "exil thérapeutique". Pour elles, trouver un compagnon ou une compagne devient difficile. Avoir une sexualité, c’est bien. C’est même bon pour le moral et pour la santé car ça contribue à la qualité de vie. Des études montrent que les personnes isolées ont plus de probabilités d’avoir des complications avec un taux de morbidité non négligeable… Oui, mais une vie à deux avec qui ? La peur d’être rejeté, de transmettre le virus, la perte de la libido, les rapports sans lendemain, motivés par le manque et la solitude… les obstacles ne manquent pas. Et même les annonces dans Remaides ou sur les sites Internet ne règlent pas le problème. Parler de la sexualité avec les personnes séropositives, c’est tout un chapitre qu’on ouvre et on comprend bien le sens de ces adages : celui de Jeanne et celui de Jacques. Toutes les pistes d’actions doivent être explorées. Du travail sur l’estime de soi à l’appropriation de la prévention positive pour un retour sur le terrain de la séduction comme et avec monsieur et/ou madame tout le monde. C'est-à-dire investir le terrain des "biens portants" où la aussi il y a de la concurrence et des critères à remplir. C'est loin d'être impossible. J'en veux pour preuve les couples sérodifférents !
 
Propos recuillis par Joseph Situ lors des rencontres du RAAC sida (le réseau africain et carribéen)