Sofosbuvir : l’ATU de cohorte française est en place, mais restreinte

Publié par Renaud Persiaux le 30.10.2013
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Thérapeutiquevhchépatite Cco-infectionsofosbuvir

L’autorisation temporaire d’utilisation (ATU) de cohorte du sofosbuvir, un nouveau médicament contre le VHC développé par Gilead, est ouverte en France depuis le 17 octobre. Elle est cependant restreinte aux situations de pré et post-greffe du foie, tandis que le laboratoire restreint dramatiquement l’accès au médicament dans le cadre des ATU nominatives.

Demandée depuis de longs mois par les collectifs TRT-5 (dont AIDES est membre) et le collectif des hépatites virales (CHV), cette ATU de cohorte a donc finalement ouvert, comme prévu, il y a quelques jours. Cependant, malgré la pression associative et le souhait de l’agence française du médicament (dont il se dit qu’elle a longuement négocié avec le laboratoire des critères plus larges), force est de constater que l’accès en est restreint à des personnes en situation d’extrême d’urgence thérapeutique.

En effet, seules peuvent bénéficier du nouveau médicament les personnes "sur liste d’attente pour une transplantation hépatique et nécessitant un traitement pour éviter une ré-infection par le VHC", ou qui "ont subi une transplantation hépatique et présentent une récurrence de l’infection par le VHC, agressive, se traduisant par une aggravation de l’atteinte hépatique, avec une espérance de vie inférieure à 12 mois en l’absence de traitement". C’est au médecin de la personne de faire la demande d’ATU. L’ATU est ouverte aux personnes co-infectées VIH/VHC.

Protocole d’utilisation thérapeutique…

Le "protocole d’utilisation thérapeutique et de recueil d’informations" est téléchargeable sur le site de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Il prévoit que, dans le cadre de cette ATU, le sofosbuvir (400 mg, 1 comprimé par jour, avec ou sans nourriture) s’utilise en association avec de la ribavirine (1000 à 1200 mg) et avec l’interféron pégylé si son utilisation est possible (elle est contre-indiquée en cas de cirrhose décompensée). En pré-transplantation, le traitement se fait  jusqu’au moment de la transplantation hépatique sans dépasser 11 mois (48 semaines) de traitement. En cas de rechute survenant avant la transplantation, un retraitement pourra être envisagé. En post-transplantation, le traitement se fait pendant 6 mois (24 semaines).

… et de recueil d’informations

Si le but premier de l’ATU est de sauver des vies, le recueil d’informations mis en place est très utile, tant pour évaluer le degré d’efficacité chez ces personnes difficiles à traiter que l’importance des effets indésirables. Et ce, tant pour la personne elle-même que pour les autres malades. L’ANSM a d’ailleurs travaillé avec l’ANRS (Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales) pour mettre en place un recueil d’informations supplémentaire à travers la cohorte CUPILT. L’inclusion dans cette cohorte pourra être proposée aux personnes bénéficiant des ATU.
Le prix du médicament dans le cadre de cette ATU de cohorte n’a  pas encore été indiqué par le laboratoire.

Quelles interactions ?

Selon le résumé des caractéristiques du produit, on sait que le sofosbuvir peut notamment s’utiliser sans ajustements de dose avec :
● les médicaments anti-suppresseurs suivants : ciclosporine (avec précaution) et tacrolimus ;
● la méthadone (traitement de substitution aux opiacés) ;
● les médicaments anti-VIH suivants : efavirenz (Sustiva), emtricitabine et ténofovir (Truvada), rilpivirine (Edurant, Eviplera), darunavir/ritonavir (Prezista/Norvir), raltégravir (Isentress).
En revanche, il ne doit pas être utilisé avec les produits à base de millepertuis, une plante parfois utilisée dans le traitement de dépressions légères à modérées et de troubles de l'humeur.

ATU nominatives

Pour les personnes n’entrant pas dans les critères de l'ATU de cohorte, mais dont le traitement ne peut être différé, le médecin peut faire une demande d’ATU nominative auprès de l’ANSM.

Malheureusement, malgré la pression des associations, sur la centaine de demandes d’ATU nominatives accordées, le laboratoire Gilead n’a effectivement fourni le produit qu’à un tiers des personnes, le refusant systématiquement pour les personnes cirrhotiques. Et ce alors même que la situation d’urgence thérapeutique et la possibilité d’un bénéfice clinique réel avaient pourtant été validées par l’ANSM.

De quoi susciter la colère du TRT-5 et du CHV qui ont lancé, au début de l’été, une pétition qui a réuni plus de 850 signatures. Mais la firme, opposant aux décisions des experts réunis par l’agence publique, celles de ses propres experts, est restée sourde à cette demande, mettant en péril la santé voire la vie de nombreuses personnes.

L’AMM attendue en janvier

En attendant, l’évaluation du médicament va bon train. Aux Etats-Unis, le médicament a reçu le 25 octobre un avis positif des experts de la Food and Drug Administration (à l’unanimité), l’AMM américaine étant attendue le 8 décembre. En Europe, après une procédure d’examen accélérée, la décision des experts de l’agence européenne du médicament (EMA) est attendue pour le 6 novembre, pour une AMM européenne qui devrait être accordée formellement par l’Union européenne en janvier 2014.

Dès lors, le produit devrait donc être disponible rapidement pour les personnes entrant dans le champ de l’AMM et ne disposant pas d’alternative thérapeutique appropriée. Cependant, de nouvelles dispositions légales, introduites dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale 2014, pourraient retarder cet accès. Dans sa version initiale, l’article 39 restreignait l’accès, malgré la délivrance de l’AMM, aux seules situations des ATU établies avant l’AMM, tant que le prix final de remboursement n’était pas publié au "Journal officiel",  ce qui prend en moyenne un an.  La version finalement adoptée vendredi à l’Assemblée nationale, sous la pression de AIDES, du CISS (Collectif interassociatif sur la santé), du TRT-5, de SOS Hépatites et de l’AFM-Téléthon, revient sur les critères de l’AMM, ce qui est une demi-victoire. Cependant, elle prévoit que l’absence d’alternative thérapeutique appropriée soit évaluée par la Haute autorité de santé (HAS), sans préciser de délai pour le rendu de la décision. Ce qui, étant donné le temps habituel de décision de la vénérable institution, est pour le moins inquiétant. L’examen du texte aura lieu au Sénat à partir du 12 novembre 2013.